19.10.21

Jérôme Orsoni
, 19/10/2021 | Source : cahiers fantômes

Soudain (et grand) sentiment d’abattement à l’idée que je ne vis pas où je le voudrais. Mais où est-ce où je le voudrais ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je consulte des annonces immobilières où s’affichent des paradis qui excitent mon regard mais découragent mes capacités d’emprunt. J’ai froid. Je ferme la baie vitrée, transvase la soupe de légumes d’un récipient dans un autre plus petit. Il ne faudrait pas se laisser accabler par les contingences auxquelles nous contraint une réalité trop étroite par certains aspects. Je me dis cette phrase sans trop y croire bien que je la tienne pour vraie. Ce matin, j’ai inventé une sorte d’hétéronyme et, lui donnant la liberté de faire ce que bon lui semblait, je l’ai laissé composer un poème qu’ensuite j’ai consigné dans mon carnet. J’ai trouvé cela amusant de noter en son nom quelque chose que ma main avait écrit, mais il m’a fait savoir qu’il n’était pas satisfait de mon travail de copiste, les corrections qu’il a portées sur la page en mon absence en témoignent. Aussi, à mon retour, ai-je pris une feuille de papier volante et ai-je recopié le poème annoté en essayant de ne plus commettre d’erreurs. Ensuite, j’ai laissé la feuille bien en évidence afin qu’il ait tout le loisir d’apporter les modifications qu’il lui semblait opportun de faire. Et comme revenant (j’étais allé dans la cuisine sortir la soupe du réfrigérateur), je trouvai le texte intact, je décidai d’en faire une nouvelle copie au propre dans mon carnet. Tournant la page pour comparer le travail accompli entre ma première copie et la troisième, je me suis aperçu qu’il avait pris soin d’écrire son nom au bas de la page, comme si ce n’était pas moi qui le lui avais donné, ce nom, mais qu’il lui appartenait en propre. J’ai regardé ce nom et je l’ai trouvé beau, plus beau que le mien, en tout cas, me suis-je dit. Faut-il toujours que la créature dépasse son créateur ? Je relis le poème et ne sais si je dois le trouver aimable ou bien le détester.

La joie de se frotter à l’autre

Antonin Crenn
, 18/10/2021 | Source : Antonin Crenn

Au pire, j’avais gardé un titre en stock. Si leurs idées étaient nulles (ou s’ils n’en avaient aucune), j’aurais fait le truc tout seul et ils m’auraient regardé travailler. Le « partage » aurait consisté à leur montrer l’outil (comment je maquette le bouquin) et à expliquer mes choix. Pauvre partage. Ce matin, je sollicite leurs idées et l’un des élèves demande : « Et vous, vous en avez, des idées ? » Je révèle alors mon plan B, le scénario minimal pour sauver les meubles. « Ah, vous nous avez sous-estimés, en vrai. » Disons que je limitais les risques. Je suis prêt à bosser seul si personne ne veut m’accompagner, mais si l’on a envie de travailler avec moi, c’est mieux. Ce matin, ils avaient envie. Ils ont trouvé un titre meilleur que le mien. Et de bonnes idées pour illustrer la couv. Résultat : le livre sera vraiment leur livre. Je n’étais pas certain que ce groupe s’implique dans le projet (composer le recueil de textes écrits par d’autres élèves). Au début, c’était pas gagné. Luxe du temps long : quatre séances, six élèves. À la fin, je crois qu’ils y croient : ils disent « nous » en parlant du livre, et « notre titre » à propos de celui proposé par une seule personne, puis adopté à l’unanimité. Je n’aurais pas pensé à ce titre, moi. Joie de me frotter aux idées des autres.

Je dis « nous » en parlant des Histoires pédées que je n’ai pas écrites. Je dis « nous » en parlant de revues auxquelles j’ai contribué. Ce weekend, au Salon de la revue, je dis : « Nous sommes installés là-bas » — en désignant le stand de Papier Machine (je n’ai pourtant pas participé au dernier numéro) et celui de La moitié du fourbi juste à côté (j’ai écrit un texte dans le nouveau) — et celui du Cafard hérétique, dans un autre coin de la halle des Blancs-Manteaux : don d’ubiquité. J’écris des trucs pour ces revues, sans savoir avec quoi ça va cohabiter : les textes se suivent, se juxtaposent (les images aussi), parfois se carambolent. Un thème qu’on me propose ; la forme graphique que j’anticipe : j’écris ce que je n’aurais pas écrit ailleurs — je l’aurais écrit quelque part, c’est sûr, mais pas comme ça. Les sollicitations, les invitations — le désir de l’autre — m’encourage à faire autrement. Les contributions des autres, je les découvre dans les pages de la revue. Et les gens, parfois, je les rencontre en chair, en os, avec de la peau autour (de la chaleur, du mouvement, de la vie) : c’est pourquoi j’aime ce salon. J’ai bu des coups avec les copains et les copines, les collègues, les camarades (la buvette du salon est un peu chère, mais plein de gens ont une bouteille sous la table : à quelle heure on s’autorise à la déboucher ? les premiers qui osent, et c’est parti). Le camarade pas vu depuis des mois, depuis deux ans : aussitôt le grand sourire, et puis la bise — joie de se frotter à l’autre — à sa peau aussi.

Dans La moitié du fourbi, on tourne autour du miroir. Le mot, le thème. Mon texte s’intitule « Il partirait en quête de ses semblables » — qui, « il » ? Ce serait l’auteur de ce texte (moi), le narrateur (qui me ressemble), le personnage (dans lequel je me projette), le lecteur (qui se reconnaît parfois) : les reflets, les doubles. C’est avec L’épaisseur du trait que j’ai compris ce truc : pour se connaître, pour grandir, Alexandre se frotte à ses doubles : le frère, l’ami, l’amant, tous les jumeaux du miroir.

On trouve le dernier numéro de La moitié du fourbi en librairie ou en ligne, avec des contributions d’Ocean Vuong, Olivier Salon, Lou Darsan, Jean-Clet Martin, Anthony Poiraudeau, Juliette Mancini, Sarah Chiche, Philippe Annocque, Soko Phay, Marc-Léon Maumne, Hélène Gaudy, Noëlle Rollet, Seiichi Furuya & Christine Gössler, Zoé Balthus, Frédéric Fiolof, Hugues Leroy, Sabine Huynh, Pierre Escot et moi.

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18.10.21

Jérôme Orsoni
, 18/10/2021 | Source : cahiers fantômes

À la télé, un type que l’on présente comme entrepreneur, essayiste et activiste, mais il a été cycliste et chanteur aussi, et sans doute d’autres choses encore, choses que j’ignore, dit au type qui l’interroge et qui acquiesce comme si c’était une parole profonde, que prendre soin de soi, c’est prendre soin de la planète, d’ailleurs il a créé une application pour ça, et la vraie question qui se pose, c’est qu’est-ce que je fais là, moi, à regarder ça, un dimanche après-midi ensoleillé alors qu’il y aurait tant d’autres choses à faire ? Mais ces autres choses à faire, à supposer qu’elles existent, à vrai dire, je n’ai pas envie de les faire. Et peut-être, la sagesse est-elle là, je ne sais pas, je formule les idées telles qu’elles se présentent à moi, c’est comme si je réfléchissais à haute voix, mais par écrit, peut-être que la sagesse est là, au contraire de tous les vendeurs de bonne conscience et de solutions clefs en main pour sauver le monde, — ne plus rien entreprendre. Oui, d’accord, mais alors pas devant la télé. Et pourquoi pas ? La télévision fait partie de la réalité, et je ne puis m’en dispenser : je veux voir le monde tel qu’il est, pas tel qu’il me plaît. Je voudrais le réinventer tel qu’il me plaît, ça, c’est vrai, mais ce n’est pas ainsi qu’il est, pas ainsi qu’il est fait, et puis, je ne veux pas faire comme tout le monde, me fabriquer une microréalité où vivre à ma façon, avec mes semblables de la même couleur de peau que moi, de la même religion que moi, de la même orientation sexuelle que moi, de la même opinion politique que moi, dans une sorte d’immobilité qui s’ignore, microsociétés figées, closes et forcloses. Je veux voir le monde tel qu’il est. Je veux voir comme je l’avais vu quelques jours auparavant un type en insulter un autre en lui disant tu es un facho ce à quoi l’autre répond et toi tu es un con ce à quoi le premier répond et toi tu es un facho ce à quoi l’autre répond et moi je vais te casser la gueule, je veux le voir parce que c’est une image de la société dans laquelle je vis, du monde dans lequel je vis. Hier ainsi, regardant sans en croire vraiment mes yeux, ces deux types imbus d’eux-mêmes enfoncer avec un plaisir ni feint ni dissimulé toutes les portes qui s’ouvraient grand devant eux, je me suis demandé ce qu’il y avait de plus ignoble : le spectacle ou le spectateur ? Eux ou moi ? Mais c’est une question déjà obsolète — à l’ère du faux, il n’y a plus de différence entre le spectacle et le spectateur, entre la réalité et sa représentation, tout peut être converti en n’importe quoi, la vérité ne durant qu’aussi longtemps que dure le laps de temps qui sépare une publicité d’une autre. Qu’est-ce que je fais là ? C’est une question que je me pose souvent, devant la télévision ou ailleurs. Et elle mérite d’être posée. Quand même je n’aurais que rarement la réponse. Je crois qu’il y a plus de vérité dans le fait de lire un texte à haute voix tout seul chez soi sans demander la permission à personne, sans rien exiger de personne, sans se soucier de nulle représentation, dans l’acte pur et simple de faire vivre une langue morte qui dès lors ne l’est plus, dans ce dépassement des choses par les choses mêmes qu’est la vie que dans toutes ces déclarations, prises de position, admonestations, pétitions, manifestations, représentations superposées à des représentations du monde. Et n’est-ce pas ce que j’ai fait hier aussi ? Et je lisais Rabelais.

17.10.21

Jérôme Orsoni
, 17/10/2021 | Source : cahiers fantômes

Tout ce qui vibre. Tout ce qui fait vibrer. Tondant ma barbe où elle résonne dans le carrelage clos de la salle de bains, la note émise par le rasoir électrique s’harmonise avec la musique électronique que je suis en train d’écouter. Perfection spontanée de l’univers. Sans désir, rien que la manifestation de soi. Un peu plus tard, lisant un article de « parentologie » (je cite), je me fais cette réflexion : qui le prétend ne te veut pas de bien. Bien au contraire. Au contraire de moi, dirais-je, qui ne te pardonne aucune faiblesse, ne tolère aucune de tes approximations, n’ai pas la sympathie condescendante de te réconforter, de te conforter dans ce que tu es, parfois même semble te vouloir du mal, à ceci près que ce que tu prends pour du mal, cette dureté, cette intransigeance, ce purisme, c’est du bien. Je ne veux pas faire preuve d’humanité, abstraction pompeuse pleine de vide. Toujours nous succombons à la mollesse et, croyant aimer, croyant aider les gens, nous leur faisons le tort de les maintenir dans leur être figé, — mais peut-être est-ce là ce que nous entendons par le bien, une nette absence de perspective, de dynamique, de force, quand ne compte que ce qui se compte (l’argent, les profits, les chiffres de vente, le nombre de vues, que sais-je encore ?). Et tenir le plus longtemps possible. Dans le décousu de mes pensées, je note des bribes de remarques pas forcément achevées, en suspens, entre deux airs, comme la supercherie que je constate d’une société déconstruite à la télévision, et plus largement sur tous les écrans où l’image bouge, son mouvement immédiat nous voulant un mal que nous ne semblons pas capables de mesurer. Pourquoi me sens-je si peu à ma place, singe en cage dans ce monde ; — est-ce parce qu’il est factice et que je suis vrai ? Note cette précision grammaticale : je ne dis pas vrai, je suis vrai. Nelly me dit une journée comme aujourd’hui rachète tout, et je comprends ce qu’elle veut dire, mais j’ai l’impression que le climat ne fait plus son effet sur moi, son effet rédempteur. Alors, pas tout de suite après, un peu plus tard, je lui réponds il faudrait commencer par décider où nous voudrions vivre, et dans cette affirmation se dissimule mal l’évidence que je n’en ai pas la moindre idée. Phrases qui m’émeuvent dans les relevés de Quentin Leclerc : « En fait des fois c’est difficile de faire comprendre aux autres que ça fait du mal d’être le second couteau, le truc qui passe après, la personne à qui on pense pas, la voix qu’on peut caler vite fait en fin d’émission après que tout le monde a eu le temps de bien parler. / Toute mon adolescence, j’ai été la personne qu’on oubliait d’inviter aux soirées. / Je joue le jeu parce que j’ai toujours l’espoir qu’on jour quelqu’un prenne son téléphone et m’appelle pour me dire : viens ce soir y a un truc super ça ferait plaisir que tu sois là. / Mais la vérité c’est que ça n’arrivera jamais. / Il n’y a pas de points d’exclamation dans mes phrases parce que je suis triste, et que je l’ai été toute ma vie. / Un jour j’ai été heureux. / C’est quand j’étais enfant, et que vous n’existiez pas. »

j’allume des feux d’artifice

Thomas Terraqué
, 17/10/2021 | Source : Thomas Terraqué

La grande M., qui sait à peine lire et écrire, et s’ennuie profondément durant le cours. Elle est impassible, toujours de bonne humeur avec ses yeux en forme d’amande – a-t-elle été testée pour une légère trisomie ? ; pour l’instant ça tient. Quelque chose en elle – son esprit de petite enfant dans un corps trop adulte ?, sa manière de s’élancer à toutes jambes à la fin du cours ?, ou sa façon de se laisser envahir par le sommeil à la fin des quinze premières minutes ? – quelque chose en elle, en tout cas, m’impressionne et me remplit d’émotion. Je me dis que j’aimerais l’aider et j’ai le réflexe de vouloir me la mettre dans la poche au préalable – mais je sais aussi, maintenant que j’ai un peu plus d’expérience, que tout ça est un piège. Ce n’est pas ma sollicitude qui l’aidera, vraiment pas. Le préalable, c’est que mes cours puissent lui dire quelque chose.


Beauté d’un cinquième. K., son bic en morceaux dans la bouche, la bouche dégoulinant d’encre parce qu’il a mordu la cartouche, s’aspergeant le visage de gel hydroalcoolique pour se nettoyer.


Séisme

Colère ou agacement, je ne sais pas, contre moi-même à propos de ce passage de la NA où j’écris le mot grécité. B. me le signale : je dis mal une chose que je ne maîtrise pas, avec laquelle je ne suis peut-être même pas d’accord, mais que j’ai tout de même encouragée, développée jusqu’à la rendre indispensable, par pur snobisme. À présent, je ne peux plus ne pas en tenir compte.


Vu G. et A., ensemble, première fois je crois. Causons de la déception de Q.L. à propos des critiques. On m’expose le problème : il souhaiterait que les gens écrivent des critiques émotives de son livre. Quelque chose qui touche et parle à tout le monde, car ce sont ces écrits-là qui ont le plus de force. Des choses qu’on dit avec les tripes. Par exemple – c’est dans son journal (je lirai plus tard) : « Machin est vraiment mon personnage préféré ».

Je ne suis pas d’accord et je crois que c’est un leurre. Que la critique wannabe haut de gamme, disons, soit le plus souvent ratée et inutile, c’est évident, je me viande assez souvent là-dessus pour le savoir. Mais « Bidule est vraiment mon personnage préféré », c’est une marque d’engagement, pas une critique. La fonction de la critique n’est pas de donner envie. Pour moi, c’est d’abord la production d’un raisonnement sur un texte et, dans le meilleur des cas, une oeuvre par-dessus. Je n’y vois aucun inconvénient, elle a même le droit d’être parfaitement inepte.

Toutefois, pas nier que le manque de marques d’engagements suscitées par les livres que nous, intellos, lisons, est un vrai problème. Mais je crois que ce n’est absolument pas la faute de la critique.


Rêvé cette nuit de Michel Jarnigon, ex-entraîneur de la glorieuse GSI Pontivy, désormais adjoint au maire en charge de la jeunesse et des sports. Aucune idée, par contre, de pourquoi j’ai rêvé de lui et à quel propos.

Nouveau cours raté avec les 5C. Impression que c’est mon énergie – je m’épuise en classe – qui les bordélise. En quelque sorte, je voudrais le beurre et l’argent du beurre : j’allume des feux d’artifice aux quatre coins de la classe, parce que c’est joli, mais je refuse qu’ils explosent à grand bruit.

Et puis la phrase de Q.L., rapportée par A. et G. m’a tourné dans la tête toute la journée : « j’aimerais seulement qu’on dise : Copperfield est vraiment mon personnage préféré. »


Rivage. Livre étonnant. Je comprends mieux son commentaire à propos de la critique. Le livre est en permanence à deux endroits à la fois : loin de son sujet et de son lecteur, distance ironique presque hipster, et en même temps le nez dans le cul des choses et des émotions. Les personnages meurent vraiment et leurs émotions peuvent être terribles.

Je crois qu’il y a un peu de ça dans P’tit Quinquin. Le jeu intellectuel avec les lieux communs du genre n’empêche pas l’expression de l’émotion vraie. À la fois complètement distancié et complètement sincère. Rare.

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Séisme

Thomas Terraqué
, 17/10/2021 | Source : Thomas Terraqué

Je suis sur la trace d’un artefact quelconque. Des gens sont avec moi pour m’y aider, nous communiquons via visioconférence. Je rencontre un homme (une femme ?) qui m’indique que la chose se trouve dans une grotte très profonde. J’y pénètre, en liaison constante avec mes amis. Mais, avant de toucher au but, mes amis s’affolent, crie, tout s’effondre autour d’eux en une sorte de tremblement de terre très localisé. Bientôt, toute la grotte s’effondre aussi sur moi et me tue.

Plus tard (dans une autre vie), l’artefact est situé, cette fois, dans la cave d’un immeuble. Le tremblement recommence et me tue à nouveau, moi et mes amis.

À chaque fois que j’atteins l’artefact, la terre m’engloutit ainsi que ceux qui me suivent à distance. Je recommence l’opération trois ou quatre fois. Je finis par comprendre que c’est une équipe concurrente à la mienne qui fait trembler la terre.

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16.10.21

Jérôme Orsoni
, 16/10/2021 | Source : cahiers fantômes

Daphné est d’accord : sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde. Façon plus ou moins distinguée de dire qu’un théoricien du déclin quelque peu sérieux devrait être capable de dater avec précision les étapes dudit phénomène dans la mesure où il ne devrait pas s’agir de vitupérer, de mettre à l’index crasseux, mais de documenter avec science un processus qui se déroule dans le temps et qui, s’il ne l’est pas, peut sembler n’être qu’une vue de l’esprit malade, acariâtre, atrabilaire, tout ce que l’on voudra. Vatican II. Pas plus que Georges, me rétorquera-t-on, pas plus que Brassens, je ne vais à la messe, c’est vrai, mais ce n’est pas une raison. Je pourrais tout à fait y aller. D’autant que la culture n’est pas l’apanage d’un cénacle, d’un cercle restreint, elle appartient à qui l’étreint. Mais n’est-ce pas justement ce à quoi tendait la fin de la messe en latin : élargir le cercle des fidèles en rendant accessible (toujours le même fantasme de la démocratisation) ? Oui, — avec les résultats qu’on connaît. Si la culture, je crois que c’est ce que je veux dire, si la culture n’est pas l’exclusive d’un petit club imbu de ses privilèges, peut-elle cependant survivre sans faire l’objet d’un culte ? Non, et le fait que notre époque multiplie les rituels semblerait le prouver, par la négative, en quelque sorte : comme il n’y a plus de culture, comme il n’y a plus de culte, on fabrique des rites microscopiques pour survivre à la déshérence du sens. Car oui, c’est ce que je crois (décidément, quelle foi), il y a bien encore un sens, mais il n’a plus d’héritiers. Ce qui nous porte un pas plus loin que Char : ce n’est pas que notre héritage n’est précédé d’aucun testament, mais qu’il n’y a plus d’héritage. Que ferions-nous dès lors d’un testament ? La messe en latin était le testament, sa fin n’est pas la pathologie, mais le symptôme de ce dont nous sommes déshérités. Nouveaux souliers, ampoules aux pieds.

15.10.21

Jérôme Orsoni
, 15/10/2021 | Source : cahiers fantômes

Mandarines satsuma. Dans l’après-midi, je cuisine le ragù pour les lasagnes du soir en écoutant Unit Structures de Cecil Taylor. Ce faisant, je me dis quel sentiment étrange que celui qui veut que l’on perçoive simultanément que le monde est pourri et que la vie est belle, sans que l’on puisse détacher un membre de cette conjonction de l’autre, sans qu’il soit possible de l’envisager, sinon de manière abstraite, s’imaginant, par exemple, d’autres époques que la nôtre (sans que je sache très bien si ces époques sont des fictions ou des réalités) parce que telle est notre façon de sentir, — et nous ne pouvons pas en connaître une autre. Étrange aussi que je sois là, totalement là dans ce que je fais, cuisiner, en l’occurrence, et que je sois aussi dans la musique et aussi dans mes pensées, que je fais (musique et pensées) aussi, en un sens bien particulier, que je sois ainsi totalement partout, pas un morceau par-ci un morceau par-là, mais que la totalité de moi, ce soit cette rencontre ici et maintenant de plusieurs dimensions, dans cette cuisine banale (j’entends la pièce de la maison pas l’activité), quelque chose qui ne l’est pas (banal) se produit, et c’est cela qui est sublime. Tout comme le fait que je sois fasciné par l’ordinaire, parce que je le trouve beau, et que je le trouve répugnant, que ce qui me fascine, ce soit encore cette conjonction d’une extrême et de l’autre dans l’existence, comme si les points les plus éloignés d’une échelle se rejoignaient. Pense au mètre étalon, rue de Vaugirard, celui-là qui se trouve derrière le Sénat, et sa proximité douteuse, j’allais dire naturelle, au sens de logique, normale, sans surprise, avec les conteneurs à poubelle, installés là parce que c’est pratique, même si c’est imbécile et laid, et penses-y non comme à une image de la réalité mais comme à la réalité même, celle-là la seule avec laquelle il faut et il faut ne pas prendre ses distances.

14.10.21

Jérôme Orsoni
, 14/10/2021 | Source : cahiers fantômes

Sentiment étrange lorsqu’il y a deux jours j’ai lu cette phrase de René Char : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », phrase qu’on m’avait refilée en classe préparatoire sans prendre la peine d’expliquer vraiment d’où elle venait, l’agrégé de philosophie méchu qui émargeait là se contentant de la précision laconique « Comme le dit René Char… », ce qui ne veut rien dire, mais enfin, la culture est ainsi, faite de trous mal bouchés avec le plâtre de la citation, si c’est René Char qui le dit, ou Heidegger, ou Hannah Arendt, obsessions des professeurs de philosophie pour classes préparatoires, c’est forcément vrai. Qui aurait l’outrecuidance d’en douter ? Sentiment étrange dis-je de découvrir cette phrase des années plus tard, sans la comprendre différemment, je crois, mais de tomber sur elle comme sur un objet trouvé dans son environnement textuel, de la lire réellement pour la première fois, là, dans les Feuillets d’Hypnos sous le numéro 62. Lisant ce texte, moi qui n’avais jamais rien pensé de René Char, est-ce que j’en ai soudain pensé quelque chose de précis ? Peut-être, — ce que je sais en tout cas, c’est que cette phrase dans le milieu littéraire qui est le sien avait un parfum différent, celui du sang, de la poudre, du maquis provençal, et non plus cette chose désincarnée et morne (morte) qu’on laisse tomber sur un ton sentencieux et qui, dès lors, est privée de toute vitalité, forme sclérosée et close sur elle-même, inaccessible — car qui pourrait bien vouloir y accéder ? La phrase est un organisme. Pas un lambeau de chair putride détaché du corps dont elle provient. La phrase est un univers. Pas un parpaing de béton dont on fait les murs à la va-vite. La phrase est un organisme, la phrase est un univers. La phrase est une vie.

Habiter en oiseau, Vinciane Despret

Thomas Terraqué
, 13/10/2021 | Source : Thomas Terraqué

Un matin, l’auteure entend le chant d’un merle depuis sa fenêtre, puis la question initiale : pourquoi chante-t-il ?

Très vite, Vinciane Despret s’intéresse au territoire. Le chant, pour l’oiseau, serait une manière d’habiter son territoire – ce qui signifie autant établir des marques sonores pour le délimiter, que faire de son chant un territoire en soi. « Le territoire code tout » – cette phrase sera répétée à plusieurs reprises. Le territoire n’est pas seulement un espace, pas seulement une frontière, mais à l’origine d’un ensemble extrêmement varié d’attitudes et de pratiques, qui nous défendent à la fois d’une analyse anthropocentrée et anthropomorphe – et nous invitent à voir autrement.

En effet, on ne s’intéresse pas au territoire de l’oiseau pour en tirer une quelconque leçon. – D’ailleurs, de quels oiseaux parle-t-on ? Car il y a autant de territoires que d’oiseaux, et parmi les oiseaux il y a les individus. La question du territoire permet de renouveler notre attention au monde – ainsi que le propose J-B Morizot dans la postface : « c’est un livre pour les oiseaux » –, et a suscité chez les scientifiques d’interminables controverses que Despret expose avec une gourmandise érudite non dénuée d’ironie. Respect puis coup de griffe à Michel Serre, par exemple, et exaspération devant les zoologistes qui ne jurent que par les expériences en laboratoire, ou tirent des généralités d’une observation inattentive, voire les massacrent pour comprendre comment le territoire est repeuplé… Les théories du territoire, dénonce Despret, sont ébauchées d’abord selon les idéologies des hommes. C’est ainsi que, durant longtemps, il nous a été difficile de nous déprendre de l’idée que le territoire, chez l’oiseau, est une appropriation. Les choses, évidemment, sont bien plus nuancées.

En fait, la seule approche qui compte, c’est l’individualisation : essayer de comprendre un oiseau – un bruant chanteur, par exemple –, ce n’est pas vouloir comprendre tous les bruants chanteurs, et parmi les bruants chanteurs, comprendre celui, précisément, que l’on observe, entant qu’individu. Fascination pour la méthode de Margaret Nice, ornithologue américaine du début du 20e, qui a entrepris pour mieux comprendre les bruants qu’elle observait, de les baguer d’anneaux de couleurs différentes afin de les reconnaître individuellement. Noter par ailleurs la révérence de l’auteur pour les naturalistes femmes, amatrices la plupart du temps, laissées hors des cénacles académiques, qui ont fait évoluer significativement les recherches ornithologiques par une attention plus sensible aux détails.

Le grand concept, qui anime une bonne part de l’ouvrage, c’est évidemment celui de Deleuze et Guattari, déterritorialisation. La synthèse qu’elle livre, remarquable de simplicité et de concision : « déterritorialiser, c’est défaire un agencement, pour se reterritorialiser sur un autre ». C’est ce que certains oiseaux font en permanence. Et de conclure : « On ne devrait pas parler de territoire, mais d’actes de territorialisation » – le chant, par exemple, le nid, les trajectoires de vol, etc. Le territoire code tout.

La complexité des analyses de ce livre, sa précision philologique, rend ardue la compréhension littérale. Mais on pourrait reprendre ce qu’elle dit à propos de Deleuze et Gattari :

« au contraire : de part en part, justement, ce livre veut faire penser. Et c’est comme cela qu’il me fallait apprendre à le lire, en me laissant guider non par des mots, mais par des gestes, des rythmes, par des ruptures (…). J’allais l’oublier, la philosophie n’a pas pour tâche d’informer, mais de ralentir, de se désaccorder, d’hésiter. Se désaccorder pour trouver d’autres accords. »

Il faut, je crois, en retenir une leçon, qui a rapport avec notre manière d’habiter le monde : le territoire pour les oiseaux – mais aussi pour les animaux en général ? Pour le vivant dans son ensemble ? – est, parmi tant d’autres, une fonction artistique. Cette fonction-là pourrait contenir toutes les autres : l’oiseau chante, c’est un acte de territorialisation, et il chante parce que c’est joli.

 

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