6.12.21

Jérôme Orsoni
, 06/12/2021 | Source : cahiers fantômes

Si je m’exposais un peu plus longtemps à tout ce qui me fait violence, deviendrais-je fou ou deviendrais-je saint ? Oh, et ne crois pas qu’il n’y ait pas de milieu entre folie et sainteté ; — nous sommes ce milieu, milliards de milieux, d’où nos existences, tristes, hélas, si tristes. (Fais traîner un peu ta voix sur le mot triste, comme s’il y avait deux ou trois i de plus, oui, comme cela, comme cela.) Tout ce qui me fait violence : la bêtise et la laideur qui singe la beauté, les dents blanches dans les bouches qui cachent mal le dégoût qu’elles devraient inspirer, mais qu’elles n’inspirent pas, au contraire, toujours plus d’admirateurs, toujours plus de fans, toujours de followers. Qui croira, comme Ovide, qui s’attacha à résumer en un vers la pathologie de l’acratique Médée (Video meliora proboque deteriora sequor), qui croira encore que nous voyons le meilleur, que nous ne sommes pas attirés par le pire, objet de tous nos désirs, le pire, cela que nous prenons pour l’Α et l’Ω ? Quel serait notre mot d’ordre ? Video deteriora proboque ? Un peu court, non ? Pas de contraste, pas de paradoxe, pas de mais, une ligne droite, simple, facile, inutile. Quel destin stupide. « Après s’être fait connaître sur les réseaux sociaux, X publiera son prochain roman aux éditions Gallimard. » Ou quelque chose comme ça. C’est ce que j’ai lu ce matin. Et je me suis demandé pourquoi je m’exposais à tout cela, tout ce qui me fait violence. En plus des têtes des gens connus, la machine affiche ces gens inconnus, mais que moi je connais, qui admirent les gens connus. Chaque nom accroît la superficie de ma solitude. Aussi, je me demande : vais-je devenir fou ou vais-je devenir saint ? Je me suis déjà posé la question. Est-ce que j’hésite encore ? Je me lève. Quitte la table d’écriture où j’avais commencé à rédiger cette page. Débarrasse la table que femme et enfant ont quitté. Range la vaisselle dans la machine destinée à son nettoyage. Sors l’aspirateur de derrière la porte de la cuisine où il est caché. Le passe dans toutes les pièces de la maison. Pendant que je fais le ménage, je pense à cette phrase, et à présent, je l’écris, la voici : Le déclin de la civilisation occidentale, c’est moi. Je suis le visage pâle du mâle lambda. Je suis le sens de l’histoire. Je suis l’ascension vers le néant. Je suis le dévoiement et le dévoilement de l’être. Pense à tous les événements, toutes les millénaires chaînes de causes et d’effets qui ont concouru à ce que je sois ici, à cet instant, à cet endroit. Je suis la fin et le commencement de tout. Je range l’aspirateur derrière la porte de la cuisine où il se cache. Reviens m’assoir à ma table d’écriture. Si je m’exposais un peu plus longtemps à tout ce qui me fait violence, deviendrais-je fou ou deviendrais-je saint ?

j’envie le pas du montagnard

Thomas Terraqué
, 05/12/2021 | Source : Thomas Terraqué

 

La plupart du temps, mes notes de marche n’ont aucun intérêt – comment trouver la force de dire autre chose que je suis au milieu de nulle part mais fatigué ? C’est pourtant ce que je ressens de plus fort, ce qui est le plus évident : la fatigue éprouvée au contact de la grande liberté ; et il m’est impossible de décrire les mille nuances de nature et de fatigue qui m'élèvent l’esprit. Cette fois, au contraire, j’aimerais sortir un peu de moi : faire l’effort de décrire les paysages traversés, dire précisément comment je sens la montagne et avec quelle humeur elle s’accorde.

Prendrons demain l’avion à 5h pour Calvi. Sensation que les choses, l’organisation des choses, ne tiennent pas. Partons n’importe comment – mais c’est aussi pour cette raison que je veux partir.

Là-haut, sur les crêtes et dans le froid, on se découvre toujours un peu. Les sacs seront lourds, quinze kilos environs, six jours d’autonomie plus le poids des affaires chaudes, laine, bonnet, duvet d’hiver, etc. Volonté de s’affronter à nouveau à ça.

Pour lire, j’emporte les Rêveries, Rousseau, un peu par hasard. Sans doute à tort, j’imagine Rousseau comme la transfiguration parfaite de la montagne corse.


Réveil en sursaut à quelques heures d’embarquer : j’ai confondu mon permis de conduire avec ma carte d’identité ! Il s'en est fallu de peu pour qu'on ne me laisse pas monter dans l’avion. J’ai passé une bonne partie de la journée à ressasser l’événement. L’erreur est trop grossière : une part de moi refusais de partir. Je suis fou de rage que le Toto azimuté de mon inconscient m’ait fait le coup, et que je m’y sois laissé prendre de si bonne grâce.

Mais ce soir, je suis bien en Balagne, après Calenzana, refuge d’Ortu. Seules deux ou trois personnes au refuge, bivouac derrière un muret de pierre pour se protéger du vent ; le silence de la montagne est le plus riche du monde. Beau temps comme en été. Entre deux carcasses calcinées, empreintes des récents feux ; les sapins renaissent à flanc de falaise et prennent la couleur de l’automne.


Raté le journal d’hier, j’avais laissé le stylo dans la chaussure (sic). Hier, avons doublé l’étape, d’Ortu à Asco sans s’arrêter à Carrozzu.

Aujourd’hui étape doublée, pareil, mais ça n’était pas prévu : d’Asco à Mori en passant par Tiggjettu. Dénivelé impressionnant : 2000 d+ par jour, à peu près autant en d-. Le chemin tient autant de la randonnée que de l’escalade.

Montagnes sèches, rien de vivant là-haut. Rocaille rousse nous glissant sous les pieds.

Mais je présume de mes forces à vouloir tenir la comparaison avec B., dont l’entrainement de traileur est incomparable. Genou droit déjà en carafe, enflé sur deux centimètres à l’intérieur. Tendineux ou musculaire ? Si tendineux, de forte chance que je doive abandonner tôt ou tard. Colère. Impression d’être le premier des touristes sur le GR, un de ces types venu en jean-basket pour traverser les montagnes.


Long chemin presque plat serpentant à l’infini ; forêts de pins orangés. Une grande tourbière près du lac Nino, mouflons et vaches observant notre passage. Ambiance pastorale tout le long des dix heures de marche, mais les pics montagneux, juste derrière, disent bien qu’il faudra se méfier demain.

Hier soir, à Mori, trois filles corses d’un village plus bas sont venues à la tombées de la nuit avec un chien. Suis sorti fumer une cigarette avec l’une d’elles : on distinguait le Mont Cinto dans la nuit. Elle a dit – lapsus probablement, ou est-ce moi qui ai voulu l’entendre ? – cette montagne est céleste.


Nos corps s’habituent maintenant à la charge de travail, au dénivelé important auquel nous les soumettons. Passons des barres rocheuses démesurées, longeons des précipices, la ligne de crête est le chemin.

Neuf heures de marche aujourd’hui entre Mangagnu et l’Onda. Ce matin, passage au coeur de la région des lacs où la montagne est la plus sauvage, la plus aride – vol d’un gypaète barbu ? – des éboulis à grimper sur des kilomètres pour accéder au surplomb des vallées.

L’après-midi, reliefs aplatis constellés de rose – avons choisi la variante alpine du GR. Deux jeunes allemands nous suivent comme notre ombre ; de refuge en refuge, nous sympathisons.

Déjà, la moitié du chemin est parcourue, alors j’ai dans l’idée qu’il est terminé.


J’envie le pas du montagnard : tranquille et précis, sûr, économe de mouvements, d’une patience inébranlable. Par comparaison, le mien est lourd, monte en force. En déséquilibre constant, il subit la descente et requiert toute l’énergie disponible.

Durant les ascensions, le vrai montagnard te met à l’amende avec son sourire discret. Il est chez lui, toi pas. Observe et apprends.

Ce soir, atteignons le refuge de Capanelle, où nous ne trouvons pour nous réchauffer qu’un petit poêle à bois. D’autres avant nous ont utilisé des lattes du plancher vermoulu pour nourrir le feu.

Faisons connaissance avec un randonneur qui, le soir, a l’habitude de lire un thriller. Pour gagner du poids, et surtout pour laisser une trace, il arrache les pages lues au fur et à mesure et les laisse en évidence sur une table dans les refuges.

Nous, humeur joviale, allons plus vite que prévu. Pensons déjà à la grande nuit de picole que nous nous paierons à Porto-Vecchio, et la pizza et demi rituelle.


Mauvais temps gagne peu à peu. À mesure que nous redescendons, la brume bouche les sommets et l’humidité s’insinue. Ne restent que les feuilles jaunies des boulots qui surnagent au-dessus de la grande nappe.

Étape tranquille et pénible – Vizzavone, qui marque la frontière entre le Nord et le Sud. Est-ce le temps, la monotonie des chemins, mes pieds qui souffrent à chaque pas au-delà du vingtième kilomètre ? Hâte d’être à Conca. Aujourd’hui, ce qu’il reste du trajet à parcourir nous apparaît ennuyeux rapporté aux immensités spectaculaires du Nord.

Demain grosse étape – partons le nez au vent, onze heures de marche par les crêtes, départ de nuit pour arriver avant la nuit. Quant au temps, B. est optimiste, moi beaucoup moins.


Bivouac à Asinau où le refuge d’altitude, qui a brûlé en 2016, est toujours à l’état de chantier. Nous supposons qu’on ne le reconstruit pas pour dévier les marcheurs vers les établissements privés et payants de Matalza et Crocce.

Longue journée, fort dénivelé ; reliefs acérés comme au Nord – prenons plaisir à nous rappeler ces efforts. Puis traversée d’une grande vallée mystérieuse et triste où, à perte de vue, tous les arbres étaient morts. Leurs grandes carcasses s’étiraient en hauteur comme si elles souffraient encore. On imaginait une maladie foudroyante – pollution ? Une heure étrange à marcher là sous le ciel tendre et triste, et les milliers d’arbres morts qui n’en finissaient pas de nous prendre à témoin.

Problème sérieux ce soir : le réchaud à alcool ne fonctionne pas. Impossible de faire cuire quoi que ce soit. Attendons depuis deux heures que l’eau frémisse, faim de loup, on s’endormira sans doute le ventre vide.


Dernière étape entière, d’Asinau à Paliri. Pluie toute la nuit et toute la journée. Des cordes en début d’après midi au col de Bavella. Sommes trempés jusqu’à l’os, moral vacillant, engueulades puériles en conséquence.

Soirée au refuge de Paliri, séchés par le poêle à bois, en compagnie de deux cousines croisées sous la pluie, qui terminent elles aussi la seconde partie du GR. Je lis chaque soir quelques pages de Rousseau, parfois à voix haute – pour que B., chanceux, n’en perde rien !

Idée typique chez Rousseau, puis chez tant d’autres romantiques, usée jusqu’à la moelle mais dans laquelle je me reconnais toujours, qu’on devine le fond de son âme dans le paysage. La nôtre ce matin : brume blanche et homogène, humidité terrible imprégnant tous les tissus, et nos pas lourds et sans énergie.

La mauvais temps fait sortir les salamandres, immobiles par centaines au milieu du chemin. Parfois même elles se jettent sous nos pas.

Impression que le GR dure depuis des mois. Désormais, les premiers jours sont indistincts, deviennent un fantasme de peintre. Tout est passé si vite que j’ignore ce que je conserverai de cette marche à l'exigeante inattendue. J’aimerais que ces notes en soient la synthèse, mais c’est l’inverse : les fragments dispersés m’indiquent ce que je n’ai pas encore compris.


Arrivée à Conca en fin de matinée. Fin officielle du GR. Photo de fin de GR devant une plaque stupide de fin de GR. Premières bières, affalés sur les fauteuils de bar opportunément placé. Puis passons l’après-midi à Porto-Vecchio avec C. et C., les deux cousines. Comme prévu, buvons trop de bières, mangeons chacun notre pizza et demi, rentrons déchirés au camping où nous attendent les tentes et nos affaires trempées. Dormir.

 

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« Dissemblances, dissonances, discordances »

Anne Savelli
, 05/12/2021 | Source :


(sur le chemin des ateliers, rue de Meaux, à Paris)

Je parlais la semaine dernière de la vie normale, parce que j'ai toujours l'impression de ne jamais vraiment l'aborder. Coïncidence ? La semaine qui s'achève clôt une longue période de "vie normale", si l'on veut, du moins dans ses activités : monter des dossiers, animer des ateliers, écrire. Mais comme une partie (1/7e ?) de tout cela seulement est rémunéré pour l'instant, quelque chose en moi, bien ancré hélas, n'arrive pas à reconnaître que c'est du travail. Or, c'est du travail. Autrement dit, je n'ai pas eu de répit depuis le mois d'août et il n'est donc pas étonnant que, ce vendredi, vus les antécédents, je me sente si fatiguée. Revenue d'atelier, je mange, m'allonge, ne me lève plus pendant trente heures d'affilée (et encore, c'est pour passer du lit au canapé !). Je pensais même, hier, ne pas écrire ce semainier.

Pour autant, ça bouillonne. J'ai passé une partie de la semaine à écrire le texte sur le haut potentiel et la création artistique pour l'université de Bari : il s'agit, plus précisément, de participer à un volume collectif intitulé « Dissemblances, dissonances, discordances », sous la direction de la chercheuse Valeria Gramigna. J'ai pour consigne d'écrire entre une et vingt-cinq pages. J'en suis à vingt-deux et, même si, à relire la thématique, je suis très clairement dans le sujet, j'ai l'impression de n'avoir toujours rien dit. Il faudra bien le rendre, cependant, ce texte, en ce début de semaine... Je croise les doigts pour que les vingt-deux pages me plaisent toujours même si, dans mon esprit, il en faudrait plutôt cinquante.

C'est drôle, car, écrivant sur les limites (de la pensée, de la créativité), je ne cesse d'expérimenter mon propos (avoir la sensation de l'illimité tout en faisant le constat permanent des limites) dès que je tente de le clarifier. Je butte — ce qui ne veut pas dire que je bloque. Simplement, quelque chose est là, plus grand que moi et je n'ai, ai-je l'impression, plus la ressource de la pensée critique de type universitaire pour m'y mesurer. Est-ce parce que penser la création en action, c'est autre chose ? Ou alors, est-ce que donner cette réponse, c'est céder à la facilité, ne pas vouloir réfléchir ? Ces questions restent en suspens.
Voilà, en tout cas, qui fonctionne avec mon feuilleton Lire le bruit. Et justement, au moment où j'écris, nous sommes le premier dimanche du mois : depuis ce matin neuf heures, le second épisode, logé chez La Marelle est en ligne. On peut aussi, si on préfère, l'écouter ci-dessous :

Lire le bruit 2

Je laisse ma voix de novembre raconter tout ça pour me concentrer sur ce qui est à venir la semaine prochaine : une réunion de L'aiR Nu demain (c'est toujours une joie), l'exposition de Delphine Bretesché (vernissage le 8), ainsi que la lecture de textes de Philippe Aigrain le 10 à partir de 18h à la librairie La Terrasse de Gutenberg (Paris 12e). On y entendra des lectures de textes de Philippe par Carole Zalberg et Guillaume Vissac. J'espère bien y être, dans tous les cas, et en parler ici le dimanche qui suit (la vie normale, celle du semainier ? Oui, non, peu importe, c'est cette vie-là).

5.12.21

Jérôme Orsoni
, 05/12/2021 | Source : cahiers fantômes

Devant moi à la boulangerie, l’enfant obèse en jogging et claquettes aux pieds prend deux bouteilles de thé glacé dans l’armoire réfrigérée, commande deux brioches au sucre rondes, deux brioches au sucre, deux brioches normales et puis aussi deux cent grammes d’amuse-gueules salés. Et avec ça ? Ce sera tout. Je me demande comment l’on peut désirer quelque chose. Non : comment l’on peut vouloir désirer quelque chose. Nelly m’annonce la mort d’un gourou du retour à la nature. Et comme toujours, il y a des gens qui trouvent qu’il est formidable et d’autres que c’est un charlatan, mais personne ne se demande où est-elle cette nature à laquelle il faut retourner ? J’aime la réponse que je pourrais donner à cette question si jamais on me la posait. Nulle part. L’idée que les choses auxquelles nous devrions retourner ne se trouvent nulle part n’est-elle pas en effet magnifique ? C’est l’attente de quelque chose qui n’est pas encore venu et ne viendra peut-être jamais. Le voyage vers un lieu qu’on n’atteindra peut-être et qui, d’ailleurs, n’existe sans doute même pas. C’est une histoire qui n’a pas de fin parce que les fins nous limitent injustement, nous font accroire que, un jour, si nous suivons à la lettre un ensemble de préceptes, et peu importe qu’ils soient absurdes, et peu importe qu’ils soient faux, ce qui compte, c’est d’y croire, un jour prochain, mes frères, nous pourrons nous reposer jusqu’à la fin des temps. Or, c’est cette croyance qui est une paresse en soi. C’est elle, le repos. Satisfait et obèse derrière son apparence d’activité. Dès que nous croyons en une fin ultime, nous sommes finis. Pas accomplis, non, morts. L’histoire a toujours été faite par des gens qui croyaient en la fin de l’histoire, plus exactement : qui croyaient qu’ils étaient eux-mêmes la fin de l’histoire. Et qui, s’illusionnant de la sorte, se condamnaient à l’échec. Lequel ne tarde jamais à venir. Comment expliquer, dès lors, que ce soit toujours la même rengaine qui revienne inlassablement ? Sommes-nous voués à ne rien apprendre, ne rien savoir, ne rien comprendre ? Au lieu de rêver une histoire qui n’aurait pas de fin. Histoire et nature sont solidaires dans ces conceptions finalistes ; la fin de l’une révélant l’essence de l’autre. Combien différente serait l’idée que, n’étant pas un empire dans un empire, notre histoire n’est pas destinée à s’achever. Qu’il n’y a ni fin ni retour, ni dévoilement ni achèvement. Rien que du temps qui passe, rien que du temps que nous passons. Écoulement. Suivant le calendrier luthérien, en ce second dimanche de l’Avent : Wachet ! betet ! betet ! wachet !

les transitions

Tombes sous les arbres.
Cimetière de Somei, Japon, 18 octobre 2021

il se servit une tasse de thé, retourna s'installer sur le canapé, et son regard, un instant resté dans le vague, se posa sur le livre.
— Le clou, Zhang Yueran, urn:isbn:978-2-84304-870-8

Pourquoi remarquons-nous la première nuit un peu froide ?

La plante umbellata depuis deux semaines commencent à perdre ses feuilles. Je ne sais jamais si je l'arrose trop ou pas assez. Elle aime être dehors. Chaque début de printemps quand je la sors, elle explose de bonheur. Et puis pendant l'hiver elle s'abandonne à la chute. Elle se repose peut-être.

Heureusement, il y a le cimetière de Somei, le matin sur le chemin de l'école. La crispation tombe. Les ombres, la chaleur, les mousses et lychens, un creuset pour les rêveries après les nuits froides. Les apnées s'oublient.

Il est temps de fermer le clou, encore une dernière page.

sur le bord du chemin

  • Air conditionné 1, machine à laver 0
    Là-bas s’étalent des dizaines de réfrigérateurs, machines à laver, télévisions et condensateurs d’air conditionné qui ont été récupérés, réparés et nettoyés, et qui attendent désormais une nouvelle maison.

4.12.21

Jérôme Orsoni
, 04/12/2021 | Source : cahiers fantômes

Qui n’attend quelque chose qui tarde à venir ne peut espérer comprendre le sens de l’existence. Dehors, une sorte de tempête s’étant levée, la pluie vient fouetter les vitres avec violence, des crêtes blanches émergent de la mer, le vent couche les branches, le ciel devient gris humide. Depuis une heure ou deux, il fait sombre, de plus en plus sombre. Est-ce pour cette raison — parce que le sens de l’existence peut seulement devenir compréhensible à qui attend quelque chose qui tarde à venir — est-ce pour cette raison que la société cherche à combler le moindre de nos désirs, à nous faire jouir sans délai, ni entrave, ni distance ? Je voudrais dire : non pour nous rendre service, mais en forme d’énièmes sévices ? Hypothèse paranoïaque, mais qui serait assez fol pour l’exclure a priori ? J’entends le vent qui souffle, s’engouffre par tous les interstices qui s’offrent à lui. Je m’approche du chauffage. Est-ce que cette source me rassure ? Pourquoi aurais-je besoin d’être rassuré ? Le calme s’est fait d’un coup. Le silence a pénétré par ce retrait soudain. J’allume la petite enceinte. Wie weiß, wie nahe wird meine Ende ?

3.12.21

Jérôme Orsoni
, 03/12/2021 | Source : cahiers fantômes

Que deviennent les rêves qu’on a oubliés au réveil ? S’envolent-ils en fumée ? Reviennent-ils nous hanter ? Disparaissent-ils dans une zone plus profonde, plus enfouie de nous ? Où ? Forment-ils quelque nulle part qui nous échappe ? Quelque chose nous aura-t-il manqué dans cet oubli ? Toute notre vie diurne n’est-elle pas que l’actionnement de la nocturne, de ce pan de notre existence qui semble nous échapper pour toujours ? Mais c’est quand, toujours ? Le vent couche les branches du petit olivier sur le balcon. Derrière, ne voyant pas le bâti de béton en interminable expansion, ce sont des dégradés de bleu, des dégradés de pierre, nuages laiteux que l’air en mouvement étire et qui semblent comme une couche de peinture qu’un pinceau infini aurait apposé sur le ciel. À force de torturer mes lunettes pour qu’elles paraissent à peu près droites sur mon nez, le fait que, mardi soir, exécutant le petit scénario que Daphné me dictait de jouer les yeux fermés, ma tête ait heurté le chambranle de la porte, côté droit sur le verre qui, déjà, me semblait pencher, n’ayant rien arrangé, elles vont finir par casser. Car tel est le destin des objets. Le devenir napolitain de Marseille, sans le charme romantique de carte postale derrière lequel on a caché Naples, fait partie de ce qui me déplaît le plus dans cette ville. Qu’est-ce qui m’en a fait prendre conscience déjà ? Souviens-toi : la façon dont les conducteurs de scooter se servent de leur klaxon pour dépasser les autres véhicules, conduire en sens inverse sur la voie d’en face, comme des chauves-souris, m’étais-je dit à Naples, lorsque je m’étais aperçu que c’était ainsi que les usagers des rues régulaient le trafic abominable, chaotique, qui les encombre. Comme ce chauffeur de taxi qui coupait le moteur de son véhicule tout en roulant, et puis le remettait en marche, etc. Le détraquement de l’engin signalait que toute une vie se déroulait sous le seuil de pauvreté. Image de Marseille et des Marseillais qui ne savent se déplacer qu’en voiture individuelle. Image du passé de l’espèce humaine. D’une forme de vie arriérée. Mais je ne voulais pas dire du mal. Ce n’est pas ce que je fais. Je parle, c’est tout. Encore mon antimoi normal, ce matin. Dans un courrier adressé à Rodhlann que gmail aura effacé, je parlais de lui. Je disais à Rodhlann que la critique, à cause de mon absence de succès, contrairement à lui, contrairement à d’autres, qui en ont, du succès, que ma critique pouvait passer pour du ressentiment, mais qu’il n’en était rien, qu’elle était l’expression d’une affirmation plus grande, d’une joie plus forte qui ne se résout pas à la bêtise, ni au mensonge. Fallait-il que ce courrier s’effaçât ? Je ne sais pas. Je dirais : il faut savoir se refuser à la nécessité. Ce qui signifie tout aussi bien : il faut savoir se refuser à la contingence.

2.12.21

Jérôme Orsoni
, 02/12/2021 | Source : cahiers fantômes

Cette nuit, j’ai rêvé que je m’entretenais avec Kad Merad (que je m’évertuais à appeler Gad Elmaleh) au sujet d’une adaptation cinématographique du Zarathoustra de Nietzsche. Il y avait une troisième personne dans la pièce, mais je ne sais pas de qui il s’agissait (peut-être Gad Elmaleh ?). À un moment de mon rêve, je perdis mon sang-froid et me mis en colère, ce que me reprocha tout de suite Kad Merad, qui me fit remarquer que je m’étais déjà mis en colère, un peu auparavant, dehors sur la pelouse, et je revoyais en effet la scène où des gens étaient assis dans l’herbe (étaient-ils autour de moi ? étais-je parmi eux ? je ne le sais pas) et où je me mettais en colère sans que je sache pour quelle raison, ni auparavant ni au présent dans le rêve. La consommation de thym en infusion avant de me coucher a-t-elle une influence sur mon activité onirique nocturne ? Contre notre meilleur jugement, Nelly et moi avons acheté sur le site de l’homme le plus riche du monde un bonnet de Père Noël pour Daphné, qui n’a jamais cru au Père Noël. Made in China. 100% polyester. Un désastre, quoi. Oui, mais — c’est ce que je me dis et dis à Nelly — pourquoi, au prétexte qu’elle est intelligente, ne pourrait-elle pas vouloir faire comme tout le monde, comme les autres élèves de sa classe, pourquoi ne pourrait-elle pas être et vouloir être normale ? Quelque part non loin de là, mon antimoi normal poursuit sa tournée triomphale ; toujours plus talentueux, toujours plus sincère, toujours plus altruiste, toujours plus vrai. Toujours plus humain. J’envisage de créer un site parodique du genre adopteunsyrien.com, mais je me dis que ce n’est pas de leur faute, après tout, aux Syriens, si l’Occident décolonial continue à gagner de l’argent sur le dos de leurs malheurs. Et puis, ce ne sont pas mes sarcasmes de plus ou moins bon goût qui changeront le monde. Alors, qu’est-ce qui changera le monde ? Rien. La vérité est posthume. J’écris une phrase de ce genre dans le fichier ouvert récemment. J’ai l’impression que je ne puis rien faire, sinon prendre mon mal en patience et ma tête entre mes mains. Aveu d’impuissance. Ne faut-il pas commencer par là ? Cartographier avec la plus grande des précisions les territoires et, avec le même soin quasi maniaque, tracer la frontière entre le fantasme et le réel.

1.12.21

Jérôme Orsoni
, 01/12/2021 | Source : cahiers fantômes

Cette nuit, j’ai rêvé d’un ami que j’avais quand j’étudiais la philosophie. Il venait de publier un livre, me disait-il, et cherchait à reprendre contact avec moi. (Inversion du schéma : quand j’ai publié mon premier livre, c’est moi qui le lui ai adressé. Il m’avait répondu : « Qu’est-ce que tu crois que je peux bien en avoir à foutre ? ») C’était étrange : dans le rêve, nous n’étions pas en contact, mais il me parlait quand même. Il me demandait si j’habitais toujours cette rue au nom ridicule, affectait de le chercher et puis éclatait de rire en faisant semblant de le retrouver alors qu’évidemment, il ne l’avait jamais oublié, ce nom de rue, c’était sa petite comédie pour me blesser. (Quand je lui ai envoyé mon premier livre, en effet, Nelly et moi nous habitions rue des Boulets, nom sur lequel il avait rebondi pour se moquer de moi, à cause du sens figuré du mot « boulet », comme quand on dit d’une personne que « c’est un boulet ».) Il parvenait enfin à m’envoyer un mail que je n’avais pas envie de lire. Alors que j’étais en train de l’effacer, je m’aperçus que j’en avais déjà reçu un de lui auquel j’avais répondu. Mais sans le savoir, sans le vouloir, sans même l’avoir fait. J’effaçai le tout en gardant un sentiment désagréable de cette correspondance fantôme, comme un goût dans la bouche, qui ne passe pas. On fait tout pour s’en débarrasser, on mange autre chose, on boit, on se brosse les dents, on fait un bain de bouche, on mâche un chewing-gum, que sais-je ? rien n’y fait. Comme si je m’étais fait rouler par ce type qui cherchait à me faire du mal. J’en parlais à Nelly qui me répondait ce qu’elle m’avait déjà dit à l’époque : ce type est un pervers. Sans doute, tout ceci est-il lié au fait que j’ai essayé de relire Spinoza ces derniers jours et que j’ai pensé à lui, ce faisant, que le sujet passionnait alors que nous étions étudiants, et pas moi. Au moment où j’eus l’impression que quelque chose d’autre allait se jouer, Daphné m’a réveillé. Tant mieux. J’arrête de lire Spinoza. Pour ma santé mentale, c’est préférable. Dans la précipitation, je note des phrases que je renierai probablement demain. Ou alors, les relisant à défaut de les renier, je ne les comprendrai plus. Elles se trouvent dans un fichier que j’ai ouvert il y a trois jours mais que, sans m’en rendre compte, j’avais déjà ouvert plusieurs jours auparavant. Sans l’ouvrir, c’est que je veux dire. Avant d’être ouvert sur le disque dur de mon ordinateur, il était ouvert dans le monde. Ouvert sur le monde ? Que ces phrases, je les renie ou non demain, ce n’est pas l’important. Plutôt qu’elles me devancent : tout ce qu’elles laissent en suspens vaut mieux que toutes les réponses à toutes les questions. Là-bas, c’est toujours la même affaire, et je n’ai pas envie d’y prendre part. De quelque côté qu’on se tourne, tout le monde semble faire la même chose. Non, ce n’est pas vrai, personne ne fait semblant : tout le monde fait la même chose. À Daphné qui me parle de l’intervention que j’ai faite à propos de Morton Feldman (elle veut savoir qui était mon interlocuteur), je demande si la musique lui a plu. Oui, me répond-elle. Alors je lui dis qu’on devrait faire écouter ce genre de musique aux enfants, qui ne sont pas confits dans leurs préjugés comme les adultes, raison pour laquelle ces derniers n’écoutent principalement que de la mauvaise musique, ne lisent que des mauvais livres, n’ont jamais que des idées absurdes et agissent en conséquence. Ce matin, ainsi, je m’étais retrouvé à faire défiler le fil d’actualité d’un bookstagrameur (Pater dimitte illis non enim sciunt quid faciunt), lequel, non content de n’avoir rien à dire sur les livres dont il publiait les couvertures, était aussi membre du jury du prix littéraire d’une grande chaîne de magasins faisant commerce des biens culturels et (vaguement) associés. Or, tout dans ce qu’il pensait dire à propos des livres qu’il feignait de lire assurait qu’il ne comprenait strictement rien à ce qu’il lisait. Parce qu’il ne lisait pas des livres. Il en disait quelque chose, il faisait des œuvres des choses, plus précisément, des biens culturels. Au royaume des biens et des services, Leïla Slimani peut parfaitement tutoyer Balzac et Céline Dion, Bach, et on a achevé de faire accroire aux gens qu’il n’existe pas d’autre royaume que celui des biens et des services. Les enfants écoutent sans oreilles, voilà toute la différence entre eux et nous (qui vaut pour la lecture, pour tout). J’entends par là : ils se contentent d’écouter. Ce qui peut se prendre en deux sens : écoutant, ils ne font qu’écouter et ils sont contents d’écouter. Enfin, les enfants, je ne sais pas, je ne les connais pas, Daphné, elle, oui.

Liste : livres lus en novembre 2021

Antonin Crenn
, 01/12/2021 | Source : Antonin Crenn

Lucie Taïeb. Les échappées.
Jean-Claude Leroy. Lettre ouverte (longtemps réservée) à un éditeur noyé en poésie et dans son sang.
Émile Bravo. Spirou, l’espoir malgré tout, première et deuxième parties.
Camille Ruiz. Perdre Claire.
Raymond Guérin. L’apprenti.
François Durif. Journal de résidence, bilan de compétences.
Marie Cosnay. Comètes et Perdrix.
Zidrou & Frank Pé. La bête, 1.
François Le Lionnais. La peinture à Dora.
Anne Savelli. Des oloés.
Henri Calet. Contre l’oubli.
Fabcaro. Et si l’amour c’était aimer ?
Paul Auster. La chambre dérobée (traduction de Pierre Furlan).
Antoine Idier. Dissidanse rose, fragments de vies homosexuelles à Lyon dans les années 70.
Patrice Luchet. La rentrée de tout un peuple.
Pierre Herbart. Le rôdeur (relu).
Pierre Herbart. L’âge d’or (relu).

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