12.4.24

Jérôme Orsoni
, 12/04/2024 | Source : cahiers fantômes

De la paroi au carnet, au fond, je crois, il n’y a même pas un pas. Moins encore. Combien elle est fascinante cette image ancestrale de nous-mêmes qui s’offre à nous, aux Combarelles, à Font de Gaume, dans un pays sublime, sous le premier ciel vraiment bleu, vraiment pur, dans l’air enfin chaud de l’année, fleurs jaunes, fleurs blanches, papillons blancs, papillons jaunes, et combien ils devaient être fascinants, ces murs extérieurs, sculptés, gravés, ornés, peints et qui ancraient, peut-être, le paysage de nos ancêtres dans le paysage de nos ancêtres, et combien tout cela est beau, pour employer ce mot le plus simple, qui offre une image puissante et profonde des chasseurs-cueilleurs que nous fûmes, c’est-à-dire : des artistes. Car, pour ramper le long de centaines de mètres de galeries souterraines afin de graver et sculpter la roche, il faut avoir quelque chose à dire, quelque chose de profond, c’est-à-dire. Où remontons-nous, ce faisant, nous, étranges modernes que nous sommes, qui suivons leur pas, quand nous nous enfonçons dans la pierre de la terre ? Là, nous dit-on, se trouvent bêtes (âne, lionne, bison, cheval, renne, mammouth, rhinocéros, ours, bouquetin), visages, femmes schématiques, vulves et phalloï symboliques, tout un bestiaire universel auquel il faut accepter de ne rien comprendre. Car, quand on compare, par exemple, des relevés de l’Abbé Breuil à la réalité, on voit toute la stylisation de la perception qui s’interpose entre le regard et le regardé, tout l’effet regardant de la culture accumulée depuis des dizaines de milliers d’années et qui obstrue la vue, occulte la réalité. On voit l’image de l’image qui s’interpose entre l’image et l’image, l’image visible et l’image vue. D’une part, il faut apprendre à voir, à suivre les lignes, les traces, les reliefs, pour y voir quelque chose. D’autre part, le désir de voir les choses — il faudrait dire, sans doute, les choses mêmes, mais je ne le crois pas — est un puissant moteur d’invention : qui voit les choses ne voit pas seulement les choses, voit sa vision des choses, mais encore faut-il être conscient de sa vision des choses, encore faut-il être voir sa vision. Peut-être est-ce impossible. D’où ce problème, vieux comme le monde, vieux comme nous-mêmes : Comment parvenir à la vision de sa vision ? Au Musée d’art et d’archéologie du Périgord, hier, mais il me semble déjà que c’était il y a très longtemps, preuve que je me suis bien enfoncé dans les profondeurs du temps et que j’en reviens différent, il y avait une exposition de Christine Jean où se trouvaient notamment exposés les carnets de l’artiste. Dans une vitrine qui m’a semblé immense, longue comme le musée, on pouvait les voir, certains ouverts, d’autres fermés, différents formats (Moleskine de poche à la Chatwin, à l’italienne, A4, d’autres qui semblaient des souvenirs d’endroits où l’artiste avait vécu, comme ce carnet où était écrit « Paris », etc.). Et moi, j’eusse aimé rester là pour un temps indéterminé, partager mon temps à leur côté, sans les toucher, sans peut-être même les feuilleter, simplement dans leur présence muette et expressive, tenir les miens, parce que c’est une activité si humaine que de tenir des carnets, peut-être même est-ce l’activité la plus humaine qui soit, une sorte d’enfance de l’art, nous devrions tous comprendre notre nature profondément artiste, dussions-nous aller la chercher au plus profond de la grotte, et, parvenant à la vision de la vision, nous défaire de notre vision des choses pour découvrir la chose, non pas la chose même, non la chose sans rien, la chose rien. Est-ce l’œil innocent que cela ? Honnêtement, je ne sais pas. C’est la deuxième fois qu’en (relativement) peu de temps je bute sur ce concept, de l’« œil innocent », auquel, naïf lecteur de Goodman et Gombrich, sans trop savoir pourquoi, si ce n’est l’autorité des noms que voilà, j’ai toujours été farouchement opposé avant de me demander : et si… Et si quoi ? Mais, et si tout. Dans le jardin penché en face de la maison où nous vivons en ce moment, vers la fin de la journée, de retour de Font de Gaume, je me suis assis pour écrire dans mon carnet. Au fil du temps, au son des oiseaux, sous le regard des chats, des poules et de je ne sais quoi. Sourire de l’homme qui passe sur son tracteur. Genre de choses qu’on n’oublie pas.

11.4.24

Jérôme Orsoni
, 11/04/2024 | Source : cahiers fantômes

Tel Charon le Styx, par deux fois j’ai traversé le grand étang d’une rive à l’autre, tournant ma roue, tirant ma corde pour faire venir à moi le bac et puis aller le bac à la rive. Entredeux, j’ai couru autour de l’étang dans une frénésie de jouissance égoïste. Ainsi s’accomplissent mes héroïques exploits, ainsi se déploie de par le monde ma mystique potentielle. Que tout cela soit dérisoire, cela ne fait aucun doute, j’en conviens, mais faut-il s’empêcher de vivre parce que l’on ne tutoie pas les sommets de la gloire ? Et puis, ce faisant, de quelles hauteurs parle-t-on ? Depuis quelques jours en France (Paris, en effet, ce n’est pas la France, c’est une partie de la France, petite, à quoi on ne saurait la résumer), je regarde, j’observe, je me tais, j’écoute la voix des gens, les accents, avec plaisir, quand l’occasion m’en est donnée, je parle, sans distance, sans mépris, tout sourire, je tâche de vivre comme les gens quelques instants. Quelques instants, c’est assez peu, j’en conviens aussi. Les yeux et les oreilles ouvertes, je tiens le relevé de mes impressions muettes, — je n’ai pas grand-chose à dire, c’est vrai, je mange, je bois, je cours, j’écris, je regarde ce qu’il y a autour de moi, là, une grotte, ici, des poules qui vont à la promenade, là une cathédrale aux allures byzantines, ici, un lièvre, un renard, des oiseaux dont j’ignore le nom et dont je laisse résonner le chant avec délectation. Une pensée pour Messiaen, une pensée pour la France, une pensée pour le monde, chemins, bloc de pierre en un improbable équilibre, champs en jachère, fleurs bleus, fleurs jaunes, fleurs blanches, devenirs multicolores de moi-même, devenir ancestral de moi-même. L’idée qu’il y a quelques dizaines de milliers d’ans, des êtres vivaient ici dont nous sommes les descendants me réjouit. Comme me réjouit l’idée de la diversité des formes que prend la vie, l’intelligence, l’existence. Il y a quelques jours de cela, j’ai survolé des yeux un entretien d’une espèce de savant qui expliquait être convaincu de l’existence dans l’univers d’êtres bien plus intelligents que nous, et cette idée m’a paru à la fois probable et imbécile. Statistiquement, en effet, dans un univers infini, la probabilité pour qu’un événement comme l’existence d’une espèce intelligente, voire plus intelligente que nous, ait eu lieu n’est pas nulle. Mais c’était imbécile parce que cela présupposait que notre forme de vie et ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « intelligence » — et qui est synonyme en fait d’une certaine capacité technique — sont le fruit, sinon d’un dessein, du moins d’une évolution nécessaire qui doit se reproduire en d’autres endroits de l’univers en présentant des caractéristiques semblables. Comme si nous n’étions pas le pur produit du hasard, comme si la vie ne prenait pas des milliards de formes diverses et toutes parfaites en elles-mêmes. Tous les jours, nous passons devant ce cheval, seul dans son pré, et il m’a semblé parfait, quand je l’ai vu, tout à l’heure, parfait, et pourtant, quoiqu’il nous soit familier, combien éloigné de nous, ou encore ces moutons, que nous croisons tous les jours, eux aussi, et qui passent leurs journées à brouter l’herbe de leur pré, qui dirait qu’ils ne sont pas parfaits, accomplis en eux-mêmes et pourtant, quand on prend le temps de les regarder, si loin de nous, là, juste à côté, mais d’une étrangeté absolue ? À la table à côté de la nôtre, là où nous avons déjeuné, ce midi, au Saint-Louis à Périgueux, il y avait une dizaine de femmes, des collègues de travail, manifestement, toutes d’une quarantaine d’années, sauf deux stagiaires, dont un garçon. Il portait un costume trop petit pour lui, dont le pantalon lui moulait les fesses à l’excès et dont la veste était exagérément cintrée. On aurait pu croire à « un style » si une paire de Nike Air Force 1 blanche usagées n’avait toutefois pas trahi le fait qu’il était endimanché pour un jeudi. Ses cheveux bouclés tombaient en demi-cercle autour de sa tête qui révélaint par leur présence ondulée une pierre de couleur sombre à l’oreille gauche. Ce qui m’a frappé, c’est le désir brûlant qu’éprouvait pour lui la cheffe du groupe (elle a dit : « Je vous l’offre » comme si elle payait le repas qui était précommandé, sauf les boissons, et elle parlait justement des boissons), une femme d’une quarantaine d’années, un peu en surpoids, cheveux blonds décolorés dégradés, avec un certain charme, la voyant, je me suis dit qu’elle avait dû affoler bien des hommes dans sa jeunesse, désir qui ne s’exprimait pas par des gestes, des allusions, une insistance particulière, rien de réellement identifiable, en vérité, non, non c’était dans l’air, l’atmosphère, qui avait des narines le sentait, d’où cet intérêt marqué qu’elle avait pour lui, en particulier. Ce désir, et c’est pour cela que cette tension sexuelle entre les deux êtres, peut-être pas réciproque, encore que oui, je dirais que oui, elle l’était, seule la timidité du jeune homme l’empêchait de l’exprimer en retour, c’est pour cela que cette tension sexuelle m’a fasciné, ce désir, c’est la vie même en tant qu’elle croît, qu’elle pousse, qu’elle cherche tous les moyens qui sont bons à son développement. C’est le même désir qui brûle les entrailles des êtres humains depuis les origines de l’humanité, et la conscience  subite, subie, de ce désir qui sourd est troublante, elle pousse ces êtres qu’on appelle humains loin au-delà d’eux-mêmes, et c’est beau, et c’est fou, c’est tragique, c’est excessif, c’est délirant, ce sont les plus hautes hauteurs qui se puissent atteindre, elles poussent jusqu’au fond de l’univers.

Et comme ça

Unknown
, 11/04/2024 | Source : Les Écumes

Sans trop croire en moi, sans m'aimer beaucoup plus, sans aimer ce que je fais beaucoup plus, sans grande confiance en mes talents, je me suis jetée là.

J'ai eu envie d'écrire à B. à midi, en terminant, un "Ça y est" joyeux et plein de détails, car lui qui cherche mon nom toutes ces années sans se voir, mon nom qu'il espère en librairie, lui qui croit en moi et m'aime comme ça, radicalement. Lui. Comment je peux parfois en douter... Il sait mes yeux brillants sans même me voir. De mon premier roman, je me suis imaginée lui en envoyer l'ISBN, glisser son prénom dans une genèse, quand le texte a tourné entre des mains expertes et volontaires. Il y a dans ces pages des choses que je lui dois, le job d'un personnage, emprunté à un de ses emplois d'étudiant. Je me souviens un matin quitter son appartement, lui tout frais, au boulot, zou, stylo entre les lèvres il me parle et me fait sourire. Il est dans une dimension plus intime et complexe de l'écriture, ailleurs aussi, dans ma vie pas brûlée. Il sait. Tout. Je lui laisse la surprise d'une visite ici ou dans mon terrier. J'ai mal au ventre de joie à l'idée de son enthousiasme.

J'ai fait des petits mots aux amies douces, changé d'avis, eu mal au ventre, leur dis dès qu'un nouveau message arrive. Elles sont ces amies qui crient de joie quand je formule que "J'aimerais bien faire...", m'écoutent avant même que je n'ouvre la bouche, envoient compliments et merveilles, enveloppent de mille prodiges. Souvent, je pense à la Mathilde enfant, adolescente, se sentant tellement loin. Si elle savait que de telles amies l'attendaient à la trentaine... Ceci dit, toujours en parallèle, je n'en reviens pas. Ces amies-là... Ces amies-là.

Je vais gagner de l'argent avec des mots de moi. Je lance une newsletter payante et oh, des gens s'y abonnent déjà. Ça s'appelle Tant qu'il reste des dimanches, ce sera mélancolique comme "Ça Cartoon" sur la 4, les beautés murmurées dans la nuit, l'odeur d'un cou inchangée, mes bras chlorés de loutre véloce, mes espoirs pour les lendemains. Ce sont des jours et leurs trésors, la poésie en laquelle on croit sans faille, puisque tant qu'il reste des dimanches...

Des compact-discs

JS
, 11/04/2024 | Source :

11 mars 2024

Jamais personne n'a estimé muflerie
Que Cyrano cancel le pesant Montfleury.

*

La médiathèque est fournie en DVD et CD, Arte.tv en musique, concerts, danses, cinéma, séries. Pourquoi rester perfusé aux streamings américains payants et qui, s'ils disparaissent ou si je les arrête, du jour au lendemain me font perdre tout ce que j'ai pu écouter, voir ? Il y a tellement de définitions négatives du mot "forfait". Je peux même emprunter de vieux CD que je possède, ou possédais, et qui sont perdus, ou oubliés au fond d'un carton du garage. Je pourrais les écouter avec Spotify, sans abonnement, avec la publicité empêchée par l'excellent plugin Spotify AdBlocker, qui permet d'écouter librement, gratuitement, depuis un navigateur Chrome ou Brave, sans pub.


Ma vue est presque entièrement revenue, il manque un peu à droite, très à droite, c'est tout.

10.4.24

Jérôme Orsoni
, 10/04/2024 | Source : cahiers fantômes

C’est à l’État, dit-on, que revient le droit ultime de dire comment il faut nommer les choses, de faire la part d’elles entre la vache et le soja, cet État vers lequel les gens se tournent in fine quand ils sont fatigués de vivre pour qu’il leur accorde le droit de mourir avant d’être transformés en steaks de migrants à répartir sur l’ensemble du territoire européen. Si j’ai bien compris. Je venais de lire le journal, le vrai, pas le mien, la Presse, et c’est vrai que tout était un peu bizarre dans ma tête, embrouillé, on dirait. Avais-je bien compris ? Comment savoir ? En quel point de l’univers se tenir pour savoir ce que l’on sait, douter de ce dont on doute, se tenir au point où l’on se trouve, ne pouvant pas se tenir plus haut, œil d’aigle à la vue plongeante, saut de l’ange et plat dans la piscine du réel. On suppose toujours que c’est l’autre qui ne comprend pas, et soi-même qui comprend, mais on ne comprend pas que l’autre, c’est soi, qu’entre l’autre et soi, il n’y a pas tellement de différence que cela, on suppose le soi comprendre et l’autre ne pas, mais peut-être que personne ne comprend, peut-être que tout le monde patauge dans l’incompréhension la plus profonde depuis la nuit des temps. Depuis la nuit des temps ? Sans doute pas, non. Dans ma grotte, j’avais l’impression d’être partout, sauf dans la grotte, et cette idée d’une nuit des temps de l’incompréhension est fausse, assurément. Dans la grotte, la figure de l’homme semble faire face à celle du bison, mais sont-elles ensemble ? On ne le sait pas. On imagine, mais cette imagination n’est jamais que le nôtre, pas celle des gens qui peuplaient cet espace, il y a 18000 ans, qu’on appelle la Grotte de Villars. Tout ce que l’on sait, c’est que les gens vivaient très bien, il y a des dizaines de milliers d’années, avant l’invention de l’État. Et dans la grotte, effectivement les images sont partout, épousant les parois, ne s’inscrivant pas dans un espace rectangulaire, un espace socialement défini, mais dans un espace défini par l’espace même, la grotte, le passage des éléments, le passage du temps calcaire. Là, c’est un cheval qui, si on le regarde du point de vue l’homme qui, en vacances, visite la grotte comme d’aucuns un musée, semble avoir la tête en bas, ici, c’est quelque animal dont la tête n’est pas tracée mais se prolonge dans la pierre même, signe peut-être qu’entre l’espace représenté et l’espace réel, l’espace intérieur et l’espace extérieur, il n’y a pas non plus de différence. L’indifférenciation, cependant, n’est pas confusion et, malgré le noir, qui ne verrait qu’il régnait ici-bas une grande clarté ne verrait rien du tout, n’aurait jamais rien vu. Regarder les choses comme si on n’avait jamais rien vu, cependant qui ne le désirerait pas ? On regarde, mais on ne voit pas, d’où vient notre origine.

9.4.24

Jérôme Orsoni
, 09/04/2024 | Source : cahiers fantômes

C’est vrai, pourrait-on me reprocher, pour quelqu’un qui n’a pas grand-chose à dire, j’écris quand même beaucoup. Et peut-être est-ce une forme de compensation pour tout le temps où je n’écrivais pas assez, ne parlais pas assez, n’en faisais pas assez, tout le temps où l’on me reprochait de ne pas parler assez, de ne pas écrire assez, tout le temps où je me reprochais de ne pas écrire assez, de ne pas parler assez, et, ainsi, dans le pire des cas, c’est simplement un juste équilibre, le retour d’une harmonie. Encore que, c’est vrai aussi, il y a beaucoup trop de gens qui écrivent trop, beaucoup trop de gens qui simplement en écrivant une phrase écrivent trop, alors penses-tu, un livre entier, il y a beaucoup trop de trop, c’est vrai, comme c’est vrai qu’on pourrait se dire que c’est formidable un tel dynamisme, tous ces gens qui ont tellement de choses à dire, mais est-ce que c’est formidable trop ? Moi je ne trouve pas que ce soit formidable trop, même si je sais que trop est un concept relatif, c’est un ordinal pas un cardinal, parfois un seul mot est un mot de trop, parfois une seule personne est une personne de trop, une tache dans le paysage, l’instant d’avant, tout était parfait, et puis le couple est arrivé, et tout était gâché, l’instant d’après serait encore gâché et tous les instants qui s’ensuivent, pour l’éternité. Mais non, ce n’est pas l’histoire d’Adam et Ève que je raconte, non, c’est bien plus banal, c’est l’histoire de la vie, l’histoire de l’équilibre, l’histoire de l’harmonie entre les choses, l’histoire de l’air entre les choses. Ce n’est pas non plus que je ne voue plus un culte à la maigreur de la phrase, au minimal (pas au minimalisme), c’est autre chose, mais quoi ? Faisant le tour du grand étang tout à l’heure, il était tentant de se prendre pour Thoreau près de Walden Pond, et après tout, pourquoi pas ? Que la solitude, l’isolement, le retrait, la distance, l’autonomie, l’autosuffisance soit des idéaux désirables, n’est-ce pas la preuve que tout n’est pas absolument perdu, fini, désespérant, désespéré ? Mais je ne crois pas que ce soit cette version du monde que la vie sociale nous propose. Ce matin, je n’y ai pas pensé, je ne le pouvais pas, il fallait faire le tour de l’étang pour y penser, et je n’y ai pas pensé non plus en faisant le tour de l’étang, c’est en pensant au tour de l’étang après l’avoir fait, soit maintenant, en écrivant, c’est en écrivant que j’y pense, je n’y ai pas pensé quand j’ai vu cette publicité pour l’entreprise solidbunkers apparaître sur l’écran de mon téléphone portable, laquelle publicité m’encourageait à demander moi mon devis pour l’achat de mon bunker anti-nucléaire. Voilà, me suis-je dit, voilà le monde dans lequel je vis. Comment ne pas devenir fou dans un monde comme celui-ci ? Pourtant, autour de l’étang, tout avait l’air simple, tout avait l’air évident, c’était en bonne part artificiel, mais ce n’était pas trop artificiel, et l’on pouvait tout à fait envisager un monde qui le soit moins, Daphné s’imaginait que nous étions une famille préhistorique et composait notre menu en fonction des ressources disponibles dans le région autour de l’étang (eau potable, poissons, racines, baies, sangliers, etc.). En traçant des cercles excentriques à partir de l’étang, sans bouger, on aurait pu dessiner la carte de l’artificialisation, la carte de la distance par rapport à la distance, de la distance par la solitude, l’isolement, le retrait, l’autonomie, l’autosuffisance. Mais qui pourrait-elle bien intéresser ? Moi, je n’en ai pas besoin, je la vois, si je la traçais, ce serait simplement pour la montrer, pas pour que je la regarde, moi, qui la vois déjà. Tout est déjà tellement trop qu’il n’y a peut-être que la soustraction qui puisse nous permettre d’envisager un avenir désirable. Peut-être — et j’insiste sur ce mot, peut-être, tant il est vrai que je n’en sais rien, comment peut-on s’imaginer savoir quoi que ce soit ? —, peut-être est-ce elle, la nouvelle forme que doit prendre le progrès, l’idée de progrès, non pas l’augmentation,  non pas l’accumulation, non, — la soustraction. 

Rééclaté

JS
, 09/04/2024 | Source :

9 mars 2024

Voilà, je n'ai pas réussi à écrire dans ce journal depuis plusieurs jours. Et maintenant je dois penser au fait que vouloir que RRK soit diffusé implique de grandes maisons, et donc un plus grand nombre de problèmes, y compris celui de travailler avec des gens avec qui je ne voudrais pas travailler, et pire, être proche de gens à côté de qui je ne veux pas être, et donc oublier la diffusion [1], pourquoi pas, sous cette forme plusieurs jours en une entrée, pour essayer autre chose, pourquoi avoir un site à soi, pourquoi publier ailleurs, pourquoi écrire d'ailleurs, on ne sait pas bien, et peut-être que ceux qui savent publient mieux, écrivent mieux et sont plus heureux, je n'en sais rien.


[1] A cette date, je ne le sais pas encore, mais je retrouverai cette note quelques jours plus tard pour en tirer quelque chose, et le publier ici, pourquoi ici, je ne sais pas.

8.4.24

Jérôme Orsoni
, 08/04/2024 | Source : cahiers fantômes

Pas grand-chose à dire. Que j’écrive quelque chose ou que je n’écrive rien, je sais que cela ne ferait pas une grande différence, mais ce n’est pas pour une raison ou une autre de ce genre que je n’ai pas grand-chose à dire. Et pourquoi ? Est-ce bien vrai que je n’ai pas grand-chose à dire ? Mystère à éclaircir. Dans la voiture, il m’arrivait de me dire, oh là là là, je n’ai pas d’idées, je n’ai pas de pensées profondes, il n’y a rien que je pense qui soit digne d’être consigné par écrit, dans mon journal ou ailleurs, et à quoi pensais-je ? La pensée exceptée de ce que je ne pensais rien d’intéressant, j’ai tout oublié. Nous avons traversé une partie de la France, parfois, c’était beau, parfois, c’était rien, et quand nous sommes enfin parvenus à destination et fait ce que nous avions à faire pour vivre un soir au moins à destination, ma première pensée — je l’avais eue avant d’arriver, preuve que je ne dis pas l’exacte vérité, il y a des pensées dont je me souviens que je les ai pensées —, ma première pensée fut d’aller courir, — et c’est ce que j’ai fait. Il faisait un temps étrange, de printemps, certes, mais par moments soufflaient dans l’air les prémices d’une tempête ou d’une autre, et moi je courais dans le vent, parfois la côte montant, parfois la côte descendant, j’ai tracé une sorte de cercle autour de rien, de rien de moi connu ni de rien d’habité, si j’en crois la carte que je consulte à présent, passant au contraire de villages en lieux-dits en trous perdus, mais si beaux, les trous, peut-être n’y a-t-il de beaux que les trous, pour le vide qu’ils dessinent dans l’espace — font apparaître — pour la perte qu’ils rappellent — pourquoi pense-t-on toujours le vide comme un manque de plein ? — oui, les trous perdus posent cette dernière question, ne les entends-tu pas qui t’interrogent de leur calme : Ne sommes-nous pas parfaits comme nous sommes ? Qui dira que nous manquons de quelque chose ? Quel est ce plein dont nous serions en défaut, le plein dont nous serions le défaut ? Ils ne nous manquent rien, d’autant moins que l’on peine à dire seulement que nous sommes. Nous voyant, qui dirait : Oui, oui, je m’en souviens, c’était ici ? Personne. Et puis quoi ? Oh, beauté de personne, et sublime de nulle part. Autre chose dont je me souviens à présent : quand, roulant, voyant ces éoliennes dans le paysage, je me suis souvenu du riz que j’avais goûté par défaut, l’autre jour — tu ne l’as pas oublié, j’espère — et me suis alors dit : N’y a-t-il donc plus de perception que par soustraction ? Ne perçoit-on plus les choses par leur manque, leur défaut, leur absence, leur fuite ? Ce n’est pas qu’il faudrait avoir une gomme pour effacer le progrès ou je ne sais, c’est qu’on peine bientôt à répondre à la question : Qu’y avait-il, ici, avant ? Ce n’est pas la forme d’une ville qui change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel, c’est la forme du monde, du monde entier qui ne semble plus fait, ou en tout cas de moins en moins, pour nous autres, pauvres mortels. Des dieux hallucinés, indifférents à notre destinée, en ont décidé autrement. Les ailes des éoliennes raclent les fonds marins de ma mémoire où depuis longtemps il n’y a plus rien, que le déni, peut-être, et encore, de quoi ? Toute vie est un chemin tracé dans le pays. Même pour qui ne sort jamais d’ici. D’où ça ? De chez soi.

dans le crâne ces paysages volcaniques

Thomas Terraqué
, 08/04/2024 | Source : Thomas Terraqué

Cuando Pase El Temblor. Vendredi minuit la terre s’est mise à bouger. Tremblement de terre. (C'est tellement fréquent ici qu'on distingue tremblor, quand il n'y a pas de dégâts, et terremoto, quand il y en a) J’étais à demi bourré, alors j’ai cru que c’était un rêve – fenêtres qui vibrent, une trentaine de secondes, verre au bord de la commode qui manque de tomber – j’ai cru que c’était mon premier rêve guatémaltèque.


Je n’en finis pas d’en finir avec Obi. Frustration devant ces mots, pourtant pesés au gramme, qu'il faut sans cesse remettre en question. C’est le job, je me dis, mais le job est un aphte sur la langue.


Je me rappelle le deal passé avec moi-même au début de la proferie : je ne vivrai pas pour mon métier. Quelques années plus tard, je comprends que je suis sur le point de me renier.  Je suis prof même durant le sommeil. Prof remplit toute ma vie depuis que je suis arrivé ici, prof m’épuise, m’esquinte la santé – ma tension inarrêtable – mais prof me comble.


Épuisement. Le dire avant de dire qu'on exagère. Hier salle des profs : fortes douleurs à la poitrine, difficultés à faire ne serait-ce que quelques pas. Telle tension dans le corps que mal aux reins, aux yeux, parler est un effort, si grande lassitude. À un pas de la syncope. La proferie est un défi intellectuel et physique, mais elle m’abîme. Et je vois les autres collègues ; ils ont d’autres fatigues mais pas celle-là, la mienne, qui bouffe et anéantit. Leur travail ne requiert pas l’intensité que j’y mets moi – sans d’ailleurs que cela fasse de moi un bon prof. Je parle si fort en classe. Parfois je hurle mon cours sans m’en rendre compte. À fond, à cent pour cent. Toute la journée coeur à mille, sans discontinuer. Les autres font mieux que moi en y mettant moins d’eux. Je crois qu'à chaque seconde, sur la balance éducative, je pose toute mon existence, tous mes désirs, mes ratés de jeunesse, toute ma puissance. Et je n’en peux plus.


Repos. Je traduis Sepúlveda, ne m’habille pas, reste bien attentif au rythme cardiaque, aux douleurs et à la lassitude. J. me prête El Túnel, le lis aussi.


Retour de Xela où nous avons passé trois jours. Commencent à me rentrer dans le crâne ces paysages volcaniques sans fin à l’horizon de n’importe quel pueblo ensoleillé. Ce sont de grands triangles de terre, cheminées grises ou marron qui percent la pollution et pénètrent le ciel, partout dans le ciel. Netteté des couleurs, pastels contrastés qui ne cessent jamais et disent, s’il faut les croire, que l’infini existe encore un peu.

Enfin sur les hauteurs, assez loin, la laguna Chikabal. Cratère devenu lac, lieu de culte maya où il est défendu de toucher l’eau. Une famille était à quelques mètres de nous, faisait des prières, brûlait des offrandes, avant que le mystère de la brume épaisse vienne figer tout cela. (Un couple d'allemands stupides les filmait aussi avec le portable, de très près, comme au zoo)

Je voudrais parfois que le Guatemala ne soit qu’une longue route sinueuse sans destination, un déroulé interminable de rocs et de sables, de petites familles cheminant sur les bords des routes et d’hommes à Stetson et de femmes en corte. Et il suffirait de le vouloir pour qu’elle ne s’achève jamais.

L’article dans le crâne ces paysages volcaniques est apparu en premier sur Thomas Terraqué.

Unknown
, 08/04/2024 | Source : Les Écumes

Ces derniers jours, je nage dehors. J'écris des poèmes en pensant à cet éditeur. Je sens mes muscles et mon sang paître dans un avril si lent, nous sommes le 8 du mois, ressenti 72, et ce lundi a un goût de fond d'évier. Je me jette à l'air au moindre ciel bleu. J'ai mal à la tête puis je bois des orties. J'ai vu un chien géant, des plans de travail qui donnent envie de se faire déglinguer dessus et donc découvert le pouvoir érotique de Leroy Merlin. Ça va dans mon herbier d'effleurements rêvés, avec notamment mes envies d'être embrassée jusqu'au typhon dans le petit recoin au pied des escaliers et d'être voulue sur mon petit paillasson, endroit parfait où frissonner de désir, mal cachés des voisins. J'ai pris un bus qui secoue, une voiture de riches et un caddie bleu. J'ai acheté du pak choï et un bac à glaçons en forme de têtes de chat.

Ces derniers jours, je me tricote aussi du pouvoir indéfinissable du flirt poétique et de l'étreinte. J'espère parfois étoffer cette vingtaine, l'effusion estivale trop tôt bouclée, l'exploration inachevée, les audaces muselées, ce sans sérieux et plein de tendresse, à mille lieux des autres formes de parades. Un relevé topographique de la douceur. Son corps reste mystérieux, malgré les ébauches de débauches précédentes, a-t-il un soupir au bout des doigts, un grain de beauté entre les côtes, son souffle qui si je murmure que, quel feu naît si je guide ses doigts et sa langue, descend mes mains et, quel est le goût de sa peau, de sa clavicule.
J'aimerais dans la chaleur être contenue.
Je me demande comment font les pissenlits. A gigoter comme ça dans le vent, c'est à en oublier d'être né.


[J'ai eu ce fameux petit flottement à la publication de ce billet. Si il lit... Eh bien si il lit, déjà, quel honneur. Il m'a écrit un jour, "Je ne lis plus depuis toi", ça me fait encore rougir. Donc. Si il lit... Eh bien rien. C'est lui, puis moi, deux crapules aux frontières. A nos dernières heures dans ma cour, nos mots sur le sexe et nos yeux qui se cherchent, évaluent nos cils et les mots qui éclatent à nos lèvres. En refermant la porte, je l'ai entrevu se retourner, chercher à croiser mon regard. Je n'ai pas suspendu mon geste, il était pourtant là, son sourire, l'inclinaison de sa tête. Parfois, je suis une patate aux bras ballants. Écrire ça ici, malgré le fait que oui, il le lit peut-être, sûrement même, et c'est beau, car il est aussi là, son amour, et aussi sûr que ça, c'est relever mon regard de la poignée, trouver ses yeux et cet espace libre, ce désir, nous l'offrir comme une nouvelle marée, encore, s'encanailler dans un jeu sensuel sans danger, étreindre la possibilité des nuages brûlés. C'est lui donc, pas le PDG de Leroy Merlin, pardon monsieur mais c'est vrai que vos grosses planches là, bon sang, alors mes amies et moi sommes formelles, ça vient de l'épaisseur, du fait que laissées là en rayon sans rien, c'est prometteur, c'est... Pour ma part, j'ai une paillasse ridicule et froide aux fesses, super... Non, vraiment, osez une communication sur la libido, vous allez voir le chiffre d'affaires exploser, le nombre de visites, n'en parlons pas, agrandissez vos parkings)