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Jérôme Orsoni
, 15/06/2024 | Source : cahiers fantômes

On voudrait se donner des airs graves, mais la vérité, c’est que l’on prête à rire. Et le spectateur — amusé ou médusé, et peut-être un peu des deux — a du mal à tenir le compte de rééditions de la parodie auxquelles notre époque donne lieu avec un entêtement qui semble ne jamais devoir connaître la lassitude. « Les hommes (Menschen) font leur propre histoire, écrit Marx au début de son 18 Brumaire, mais il ne la font pas spontanément dans des conditions choisies par eux, mais, au contraire, dans des conditions qu’ils ont trouvées toutes faites, dans des conditions données, transmises. La tradition de toutes les générations défuntes est un cauchemar qui pèse sur le cerveau des vivants. Même au moment précis où ils paraissent s’employer à se transformer eux-mêmes, à bouleverser les choses, à créer ce qui n’a jamais existé encore, précisément à ces époques de crise révolutionnaire, inquiets, ils évoquent en leur faveur les esprits du passé, leur empruntent leur nom, leur cri de guerre, leur costume pour jouer sous ce déguisement d’une antiquité respectable et dans cette langue empruntée une nouvelle scène historique. Luther prenait le masque de l’apôtre Paul, la Révolution de 1789-1814 prit alternativement le costume de la révolution romaine et celui de l’empire romain, et la Révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier ici 1789 et là la tradition révolutionnaire de 1793-95. De même le commençant qui a appris une nouvelle langue la retraduit toujours dans sa langue maternelle ; mais il n’a pénétré le génie de la nouvelle langue, il ne peut s’y risquer hardiment que quand ses réminiscences ne l’entravent plus et qu’il oublie en parlant sa langue maternelle. » Dans le texte original, Marx ne parle pas de « cauchemar », mais de « Alp ». Ne le connaissant pas, j’ai cherché ce que ce mot signifiait : il s’agit d’une créature fantastique, un double onirique, qui émerge dans les cauchemars. Wikipedia donne à titre d’illustration iconographique le célèbre tableau de Füssli, « Nachtmahr », « Le cauchemar ». Il existe deux versions de ce tableau qui sont chacune comme l’image reflétée de l’autre : dans la première, qui date de 1781, la femme qui rêve allongée sur son lit a bien la tête renversée, mais elle se trouve à main droite du tableau et c’est son bras gauche qui pend tandis que, sur la seconde version, elle se trouve à main gauche et c’est son bras droit qui pend. La mara en arrière-plan obéit à la même inversion et l’Alp qui se trouve assis sur la poitrine de la dormeuse aussi. Un détail attire toutefois l’attention du spectateur : sur la première version, l’Alp a un visage qui semble assez gras, il fait une moue inquiétante et regarde le spectateur de ses yeux vides que semblent encadrer les mèches bouclées de la Gorgone tandis que, sur la deuxième version, ce même personnage est beaucoup plus sec, avec des oreilles pointues saillantes, et affiche un sourire sarcastique, des dents de sa bouche ouverte, on dirait qu’il se mord le doigt comme s’il se délectait des souffrances psychiques infligées à son double endormi. Dans le texte, le matérialisme de Marx (il ne parle pas d’esprit, en effet, mais de cerveau) apparaît ainsi traversé par le fantastique, comme si, quand la pièce de l’histoire se rejouait sur la scène de la farce et non plus de la tragédie, des fantômes venaient hanter ceux qui la font, des créatures oniriques qui se moquent du monde, le tournent en ridicule, font de lui sa propre caricature. Ces deux versions d’un même tableau sont comme les deux occurrences de l’histoire : grave, tout d’abord, dangereuse, et puis, ironique, moqueuse. Mais cette moquerie de l’histoire qui se répète, si elle est moins dangereuse que sa version originale, c’est parce qu’elle accomplit le danger ; alors, si l’esprit moqueur, railleur, sarcastique s’avère moins menaçant, c’est dans la mesure où il met sa menace à exécution. La répétition de l’histoire est la façon dont l’histoire s’accomplit, tourne en ridicule nos utopies, en montre la face grotesque, risible, dérisoire : nous ne passons jamais à l’acte que pour échouer. Et cet échec est la façon dont l’histoire, en vérité, s’accomplit parce que nous sommes nous-mêmes les objets, les jouets et les victimes de nos passions. Marx, bien sûr, pense échapper à la loi historique qu’il énonce, et la poésie de l’avenir qu’il invoque un peu plus loin est la confession que que son matérialisme (la révolution doit se dépouiller de la superstition du culte que l’on croit devoir rendre au passé), étant en son cœur tout entier une mythologie, est en contradiction avec lui-même. Notre double se moque de nous, et c’est ainsi que nous réalisons notre existence dans le monde. Quand l’utopie passe à l’acte, sa nature fantastique est révélée : c’est une chimère qui prêterait à rire si nous n’étions pas en train de mourir.

Les folles semaines (4)

nosferalis
, 15/06/2024 | Source : Anath & Nosfé

Il a fait beau, finalement. 150 personnes sont venues, plus que ce qu’on craignait, et moins que ce qu’on espérait. Avant le départ de la manifestation, Gautier a lu ce discours, que nous avions préparé à plusieurs mains, au nom du Front Populaire de Bellegarde.

Camarades, amis, familles,

Cela nous fait chaud au cœur de voir autant de monde aujourd’hui. Avant de poursuivre, nous tienons à rendre hommage à notre camarade Michel, décédé l’année dernière. Michel aurait été très fier de voir autant de monde rassemblé ici aujourd’hui. Son engagement et sa détermination continuent de nous inspirer, et c’est aussi en son honneur que nous poursuivons notre lutte.

Si nous sommes réunis ici, c’est tout d’abord parce que nous avons un ennemi commun. Un ennemi qui avance masqué, mais que nous savons n’être pas du tout normal ou « dédiabolisé ». Un ennemi qui a fait du racisme et de la peur de l’autre le cœur de son programme. Un ennemi qui veut exclure les binationaux de certains emplois. Un ennemi qui vote systématiquement contre les droits des femmes, les droits des travailleurs, les droits des précaires et les droits des chômeurs. Un ennemi qui a fait des fantasmes vis-à-vis d’une idéologie dite « wokiste » le cœur de sa pensée, et qui s’en sert comme couverture pour s’attaquer aux personnes LGBT. Un ennemi pour qui le gouvernement et ses médias n’ont pas été un barrage mais un marchepied. Ici, dans la 3e circonscription de l’Ain, la candidate investie par RN est une candidate qui s’est présentée en 2022 sous l’étiquette Reconquête, et qui souscrit donc à l’idéologie entièrement fasciste et révisionniste d’Éric Zemmour. Notre lutte doit être ferme et déterminée.

Mais nous n’avons pas seulement un ennemi commun, nous avons aussi un programme commun. Un programme qui rend honneur aux travailleurs, avec une augmentation du SMIC et de tous les salaires, et un âge de départ à la retraite décent. Un programme qui fait réellement face au réchauffement climatique et aux crises écologiques, en proposant un moratoire sur les grands projets et les méga-bassines. Un programme qui replace la France dans une dynamique géopolitique humaniste, pour régler par une paix juste les conflits au Moyen Orient avec notamment la libération des otages du Hamas le cessez le feu immédiat et la reconnaissance de l’état Palestinien, en Ukraine, mais aussi, plus loin mais beaucoup plus proche, en Kanakie Nouvelle-Calédonie. Un programme qui parie sur notre jeunesse, avec des investissements massifs dans l’éducation et un respect pour ses travailleurs, dans une dynamique d’inclusion et d’écoute de chacun. Et cela ne sera qu’un début.

Nous nous connaissons tous. Nous venons de partis différents, de syndicats différents, d’associations différentes, mais aujourd’hui, notre diversité ne fait pas notre faiblesse, elle fait notre force. Soyons les garants de l’unité retrouvée. Nous sommes ici par que l’histoire nous regarde : une histoire ancrée dans l’humanisme, les Lumières, la Révolution française, l’émergence du socialisme, le Front Populaire de 1936, la Résistance, Mai 68, et l’émergence des luttes écologiques. L’histoire se poursuit aujourd’hui et nous pouvons dire que nous y faisons face dignement.

« Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent et une confiance inébranlable pour l’avenir » Jean Jaurès

Pour la paix. Pour le peuple. Pour que l’humain passe avant tout.

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Jérôme Orsoni
, 14/06/2024 | Source : cahiers fantômes

Soudain, il y a quelques jours, j’ai ressenti le besoin d’écrire des lettres à des amis. Pour sortir de mon isolement, sans doute, parce que j’ai besoin de partager mes pensées. Rien d’extraordinaire, en effet. Pourtant, quand je vois la forme que prend, dans le pays où je vis, le partage des pensées, la façon dont, par exemple, au nom de prétendus dangers imminents qui menaceraient la France, on parvient sans difficultés à ravaler au rang de simples différences de points de vue sans conséquences majeures la question de l’antisémitisme — oh, comme je déteste ce mot —, je me dis qu’il vaut mieux demeurer seul pour ne pas perdre le peu de ce que, après Musil, il nous reste d’âme. (Pas grand-chose.) J’avais écrit ici, au début du mois d’octobre deux-mille vingt-trois, qu’il fallait « défasciser les esprits ». Avant et après le sept octobre, pour des raisons différentes. Dans mon cahier au bison rouge, avant-hier, parce que ce à quoi j’assiste depuis mon espèce de retrait de façade (je ne suis pas coupé du monde, en vérité, je le vois, je ne suis pas aveugle et si je ne prends pas part à la comédie de la vie sociale, c’est parce que je sais qu’elle est profondément tragique et appelle d’autres réponses que celles, efficaces, électives, qu’on s’imagine pouvoir lui donner pour se donner bonne conscience ; mais, non, la solution à nos problèmes ne se trouve pas au fond d’une urne, si profonde soit-elle) me dégoûte, parce que j’entends distinctement les gens dire que, au fond, ce n’est pas si important que cela, j’ai écrit ceci, qui résume ma façon de voir les choses : « De ce côté-ci de la Méditerranée, les réactions aux massacres du 7 octobre ont révélé que l’Europe hait viscéralement les juifs. Et que si, pendant 80 ans, les juifs ont été tolérés, c’est en tant que victimes. En Europe, un juif vivant est toujours intolérable. » On tolère le juif quand il prend l’apparence fantomatique du pyjama rayé de Primo Levi, spectre derrière les barbelés d’Auschwitz, là alors, mort, le juif a toute notre compassion, mais vivant, il est un scandale. Qu’est-ce, autrement que cette haine, qui explique, pour prendre cet exemple qui m’a sauté aux yeux, la Une offerte par le Monde diplomatique, qui incarne la gauche anticapitaliste, à Dominique Galouzeau de Villepin, qui incarne la bourgeoisie française ? Mais que puis-je y faire ? Je vois les choses, je décris les choses. Peut-être tout cela, les millions de signes que j’accumule ici, ne touchent-ils que moi. Pourquoi, si tel est le cas, continué-je de les écrire ? Ne ferais-je pas mieux de laisser tomber tant il me semble — je veux dire : c’est l’évidence, je ne peux pas le nier, prétendre le contraire, je dois à la vérité de le dire, et moi, contrairement à tant de gens, je dois réellement quelque chose à la vérité — que je suis à des années-lumières de ce qui se déroule dans le pays où je suis né et où je vis ? C’est vrai, cela dit, que j’ai toujours désiré aller vivre ailleurs, émigrer, et ce n’est que par la force des choses, bien que contingentes, que je suis resté ici en France, — malgré moi. Dans la lettre que j’ai envoyé à R. aujourd’hui, j’ai écrit des choses que je n’avais jamais dites à personne : un souvenir d’enfance, l’histoire de mon père. L’histoire de ma famille est une histoire d’exil (l’histoire de la famille de Nelly aussi, et ce n’est pas un hasard), et c’est peut-être cela qui explique, chez moi, cette envie d’aller vivre ailleurs, à l’étranger. Envie qui m’avait passé et qui, ces jours-ci, me reprend follement. Quand j’étais encore son élève, Jean-Pierre Cometti m’avait proposé d’aller passer une année d’études à Venise. À ce moment-là, ma mère est tombée malade. Mon frère m’a dit qu’il fallait que je reste. Que je partirais quand ma mère serait guérie. Ce que j’ai fait. Et, c’est un euphémisme que de le dire, jamais je n’ai cessé de regretter ce renoncement. Maman n’a jamais guéri.

Les folles semaines (3)

nosferalis
, 14/06/2024 | Source : Anath & Nosfé

Le jeudi 13 juin et le vendredi 14 juin nous auront apporté un apaisement relatif. Le calme avant la tempête ? L’avenir dira. La bouffonnerie Éric Ciotti s’est enfoncée dans le délabrement dérisoire dont elle n’aurait jamais dû sortir. Les tractations ont continué à gauche, accompagnées de cortèges d’articles sur des accords putatifs. L’accord final est sorti ce midi, avec les mesures attendues, à la fois ambitieuses et présentées de manière rassembleuse. Dans ma circonscription, nous attendons toujours la confirmation officielle de notre candidat. Le plus probable est que le nom trouvé convienne peu à beaucoup de militants du Nouveau Front Populaire. Mais comment mettre tout le monde d’accord alors qu’on se prend la tête depuis des années ? Les querelles portent d’ailleurs tantôt sur les idées, tantôt sur les personnes, les deux s’entremêlant dans un brouillard épais où l’on ne sait plus quel était l’objet de la querelle. Peu importe. L’organisation matérielle se met en place : groupes d’organisation, constitution des tracts, préparation de la manifestation de demain, collages d’affiches. J’ai toujours détesté coller des affiches et distribuer des tracts, ce qui fait de moi un militant en carton ; je l’ai fait, mais toujours avec la boule au ventre, l’impression d’être regardé un témoin de Jéhovah, peut-être d’en être un. Je supportais mal qu’on vienne m’importuner dans la rue, comment pourrais-je aller importuner avec bonne humeur ? Tout cela, il faut le faire au milieu du travail qui continue, en ne mettant pas de côté sa famille. George Oppen et Carl Rakosi avaient fait, dans les années 30, le choix d’abandonner la poésie pour se consacrer entièrement à l’action politique. Je dois dire qu’à la fois je comprends, et à la fois mon tempérament (c’est-à-dire ce qui dépasse ma raison, ce que je suis incapable de changer même quand je sais devoir le faire) m’en empêche. Cependant je ne comprends pas non plus ceux qui continuent à écrire comme si de rien n’était, comme si l’époque ne les touchait aucunement. J’aurais aimé être capable de faire face à un événement, ou du moins capable de le mettre suffisamment à distance par écrit pour donner l’illusion de l’avoir saisi. Je l’avais fait après le 7 octobre, ce sont les deux textes les plus lus de ce site. J’aimerais le faire pour ce mois de juin. Seulement cinq jours sur vingt-huit sont passés. Ces folles semaines sont encore longues.

Journal de lecture : Hêtre pourpre

la souris
, 14/06/2024 | Source : Grignotages

La couverture ovidienne sur l’étal du Furet du Nord, quelque chose de singulier dérangeant-fascinant dès les premiers paragraphes : j’avais mentalement noté que Hêtre pourpre, à lire, peut-être. Comme la médiathèque fait bien les choses, j’ai retrouvé le roman sur l’étagère des nouveautés quelques mois plus tard.

Dérangeant, fascinant, singulier, il l’est ce Hêtre pourpre, en V.O. Blutbuch… hêtre pourpre donc, et littéralement livre de sang. Sang-sève, arbre du jardin et généalogique… plus qu’une métaphore, l’arbre planté dans le jardin par son arrière-grand-père est une obsession pour le narrateur-narratrice — disons tout de suite Kim, pour écarter la lourdeur non-binaire (more on that latter). Il étend ses ramifications à tout le roman, quitte à faire sauter les fondations du genre — romanesque ou sexuel, pourquoi choisir.

Qu’est-ce que t’as trafiqué ? T’as du jardin plein les mains.

Rapidement, on ne sait plus trop ce qu’on lit, tout se mêle et se lie et délie en ronces ardentes : en quelques pages, on navigue entre une enquête botanique érudite, où l’on croise des universitaires aux allégeances politiques douteuses, une scène de sodomie lyrico-trash, le tricotage d’un pull rose bonbon pour la grand-mère de Kim (la juxtaposition pornographie-famille engendre un malaise récurrent) et des biographies faussement maladroites des femmes-sorcières de la famille, rédigées en scred par la mère de Kim, qui aurait bien aimé faire des études mais qui, à la place, a eu un fils. Les transitions à la truelle sont à l’image des relations de cette famille où l’on s’aime et se traumatise de mère en fille-fils, chacun faisant de son mieux et se blessant à qui mieux mieux.

Grand-mer, si j’ai commencé à écrire, c’était pour trouver une formule magique, pour donner une blessure à la douleur qui n’en a pas, pour donner une voix au passé qui ne passe pas.

Croyez-le ou non, ce bazar finit par faire essence (de hêtre pourpre), on retombe sur ses racines et le roman comes full spiral (titre de la dernière partie), décalé de ses origines et en plein dedans. On y est, même si le y est incertain : Berne, Tucini, origines, merde, secret, en plein dedans, dans le mil et une nuit…

…

Les relations familiales décrites sont terribles, même quand ça tient à rien, à un vide, surtout quand ça tient au vide, enfant mort, sœur disparue. Le récit n’avance pas, il tourne autour, creuse, revient à la charge, à la décharge sexuelle, baiser pour fuir, pénétrer le mystère de la procréation littéraire, rejouer les relations manquées, répétées, transmises.

Tout le roman est adressé à la grand-mère de Kim, qui ne lui laisse pas en caser une (en caser un, alors : un livre) :

Il était impossible d’avoir une vraie discussion avec toi : tu monologuais, et il fallait écouter. […] Ton débit était intarissable, un bruit blanc visant à éclipser tout ce qui t’importait vraiment. Ton débit déteste l’écrit, il est tout l’inverse de l’écrit : son flot vise à occulter l’essentiel. Ton débit incessant est un mutisme.

Un des premiers portraits de la grand-mère, c’est ce très bel extrait, sur « les mains de grand-mer » (ça me fait repenser à Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, on pourrait faire une anthologie de littérature manuelle) :

Elles attrapent des patates qu’elles épluchent avec avidité. Empoignent la petite cuillère à moka pour pelleter du sucre dans la tasse de café — oui, ce mouvement relève du coup de pelle. C’est un mouvement étranger à la petite cuillère, comme si grand-mer s’était directement inspirée de la récolte des patates pour pelleter des cristaux de sucre. La moitié des petits cristaux atterrit systématiquement sur la nappe à carreaux rouges et blancs. La petite cuillère à moka : un objet qui ne parle pas la même langue que ces mains. Les arabesques et fioritures ornent son manche avec un raffinement grotesque. Superflu. Devant un Disney où une Parisienne gantée, d’un geste sophistiqué (avec le pouce et l’index, l’auriculaire en l’air), plonge une petite cuillère à moka dans une tasse à thé, j’ai pris conscience de l’écart. De fossé entre grand-mer et le monde auquel j’aspirais. Grand-mer chopait la petite cuillère à moka de tout son poing. Ses articulations renflées par l’arthrite me rappelaient les ronces ensorcelées dans La Belle au bois dormant de Disney. Ces renflements noueux. Cent ans d’ankylose.

Écrire à sa grand-mère, sur sa grand-mère est aussi pour Kim le moyen de sauter par-dessus sa mère, de retarder le moment d’en parler… exactement comme la mère recule le moment d’établir la biographie de sa mère à elle en se découvrant une « rage d’écrire » l’arbre généalogique qui mène à elle et l’en détourne dans le même mouvement.

La mer crie que l’adolescent : « Non, justement, tu n’as aucune idée de ce que c’est, de qui c’est, grand-mer, parfois, elle est horrible, non, je ne pourrai pas aller à Berne tant qu’elle y sera, je ne pourrai pas aller à Berne sans être obligée d’aller la voir. C’est une araignée, elle est tapie là-bas, dans sa tanière, et elle tisse sa toile sur toute la ville. […] » Et l’adolescent comprend que l’enfance ne se termine jamais, même pour les adultes.

C’est qu’il y a des duretés dans l’enfance de Kim qui n’a manqué de rien, des duretés héritées. Sa mère, qu’il nomme toujours mer, gèle parfois de l’intérieur et alors ce n’est plus la mer, mais la sorcière de glace :

Elle a le regard qui fuit. Ses yeux sont tournés vers l’intérieur de son histoire.

Regarde comme c’est beau, dit l’enfant. Mer n’a pas de regard dans les yeux.

Il était une fois une femme. Sauf qu’elle ne voulait pas devenir femme. Elle voulait devenir quelqu’un. […] Et les yeux de mer ne voyaient pas l’enfant. Ils voyaient ce qui avait fait de la femme une femme. Alors que la femme voulait devenir quelqu’un.

Ce que la mère n’a pas eu et donné à l’enfant peut-il les réparer tous deux ? Kim le ressent, la revanche sur le passé n’est pas exempte de jalousie.

Cela me revient, avec la mauvaise conscience, la conscience qu’elle aurait aimé étudier et qu’elle ne l’a pas fait, qu’avec son travail mal payé, elle m’a pros de faire des études, et que c’est une des raisons pour lesquelles nous vison aujourd’hui dans deux mondes différents. Des années plus tard, je me suis rendu compte qu’il y avait une drôle de concurrence entre elle et moi. Je n’ai pas étudié pour mer, j’ai étudié à la place de mer.

Transfuge de classe… encore une place de qui n’a pas la sienne propre, et oscille entre deux. Mais les liens souterrains, toujours, la mer qui n’est jamais uniquement celle qu’on a connue, celle qu’on pensait :

La femme qui a passé des années à faire des recherches, potasser des livres d’histoire et éplucher des forums Internet pour planter un arbre généalogique en cachette, ce n’est pas la mer qui m’a élevæ, ni la femme dont je pensais être sortiə.

L’origine inquiète, on la recherche, la mère, jusque dans la recherche universitaire :

Et quand je regarde mes sources sur le hêtre pourpre, j’ai l’impression que tous ces auteurs (que des mecs of course) sont à la recherche d’une figure maternelle. Ils le veulent tous, ce hêtre pourpre mère, pour eux, pour leur nation. Comme si les mères manquaient cruellement.

Et si la grand-mère est un moyen de saute-moutonner la mère, que dire du père dans tout ça ? Dieu qu’il est superbement absent, presque jamais mentionné. Ce sera pour un autre livre. Ou un psy. D’homme dans cette famille de femmes, il n’y a que l’arrière-grand-père — et bien trash, l’arrière-grand-père, mais je ne vais pas spoiler, seulement vous induire en erreur d’un pas de côté :

[…] mais je crois qu’arrière-grand-per ait compté au nombre des nationalistes helvètes ou européens de mauvaise foi. Je me pose cette question, et je sais que je le fais dans le contexte historique qui est le mien et que ça ne rime à rien, qu’autrefois l’existence avait d’autres dimensions que j’ai du mal à comprendre, que l’existence était étroitement liée à notre lieu de naissance, bien plus que je ne peux l’imaginer aujourd’hui.

…

Faut pas avoir peur du viscéral et des détours, des délires aqueux et des déformations linguistiques. Plus gender-fluid que Kim, y’a pas à dire, c’est sa langue. Ses langues, même, parce qu’étant Suisse, l’enfant Kim parle suisse allemand et l’auteurice Kim écrit en allemand standard… sauf quand ille écrit en anglais ou à la place de sa mère. La « langue de mer », nous explique la traductrice Rose Labourie (dont le nom fait écho à la grand-mer Rosemarie) dans une passionnante introduction, est un mélange d’allemand standard, de suisse allemand et de dialecte bernois. Pour rendre cette langue inouïe, elle a pioché dans des dialectes de suisse francophone, mais aussi de Wallonie et du Québec (j’empoche pour ma part « à brûle-parpaing » et « et bien d’autres inouïseries »).

La dernière partie du roman est carrément en anglais, un anglais emprunté, qui n’est clairement pas une langue maternelle et que l’on choisit justement pour ça, pour sa neutralité, parce qu’elle permet de se réinventer. C’est pour Kim la langue de la distance. D’abord sous forme de jeux de mots :

je suis assez absinthe-minded

de commentaires ironiques, entre parenthèses :

[après la citation d’un vieil érudit méprisant envers la plèbe et les femmes] (sic (yes, so sick))

en note de bas de page :

[corps de texte] Jagging souligne que le hêtre pourpre suisse « surpasse considérablement en âge le prétendu hêtre mère de la forêt du Hainleite […] et existait en tous les cas depuis longtemps alors que ce dernier était encore dans les langes¹ ». 1 1. Jäggi, 1894. Seriously : « encore dans les langes ».

Puis la distance ironique devient mise à distance analytique et existentielle. Dans la dernières partie, l’anglais est la langue de l’émancipation, de la trahison, du secret qu’on ne pouvait pas avouer avoir deviné, qu’on continue de masquer dans son énonciation même, comme des parents qui recourent à l’anglais ou à des mots épelés pour communiquer sans se faire comprendre des enfants, la surprise pour l’A-N-N-I-V, t’as pensé au cotton candy ?

Quelques extraits en anglais dans le texte :

We had a lot of fun analyzing us and we even managed to push away the typical self-loathing of not doing something more meaningful with our privileges as 30-ish, well educated central Europeans. We defined our generation as the apolitical self-fulfillers between the boomer generation and gen Z […].

We were raised at the end of the 20th century, in the short period of the « end of history », with the belief (and expectation) that we could become everything. But the ned of history has ended, war and violence never really left, only left the self-image of « the West ». But still, I grew up in an apolitical time of hypercapilatist neoliberalism, and our goal was trying to make « it » as individuals. Ans in that goal, I am purely a child of my generation. And the is the place that I am writing you from, Grandma. The place that we have un common: to be common.

And while carrying these words I realized that maybe that’s the closest I will ever get to giving birth, and maybe that is good, because I know that I could never do what you have done, Meer and Grossmer, no, I could never raise a chord, I would go mad in the first few sleepless nights. And here is what I do instead:

I break the circle of children who kill their parents in order to be free, to become themselves. I don’t kill my parents. I am giving birth to my mothers.

…

Ce qui m’a le plus frappée au début de ma lecture, ce thème de non-binarité, au final s’est effacé à la lecture, dissolu dans la question du corps qu’on habite et de la place qu’on occupe. Oui, Kim se déguise enfant avec des vêtements de fille… qui appartenaient à la sœur disparue de sa grand-mère.  Oui, Kim essaye des corps comme des tenues, le corps de l’homme qui se pense viril jambes écartées, aka corps-qui-joue-au-foot, le corps-qui-rentre-du-travail, le corps-qui-voit-du-monde… des corps modelés par des rôles genrés, des attitudes en somme. Qui être quand on est l’homme de la maison en l’absence du père, mais qu’on occupe-usurpe aussi la place qui aurait du échoir à sa propre mère dans l’ascension sociale ? Quand on est descendant de gens qui eux-mêmes ont été les remplaçants d’autres, nés et morts ou morts-nés avant eux ? Qui être quand on ne reconnaît rien de propre en soi, seulement les traits et les traumas des uns et des autres ? Qui être quand tout vous affecte et traverse au point où il ne semble plus y avoir de frontière entre soi et l’extérieur ? Alors entre un genre et l’autre…

Il y a pour Kim, hanté par toutes les existences mutilées du passé, une impossibilité à prendre place dans cette famille. Une impossibilité à être, de manière ferme, ci ou ça. Qui ne lui laisse que la possibilité de devenir ou, sans amarre sûre, de disparaître. Et cette tendance à disparaître apparaît violemment au détour d’un paragraphe, l’anorexie comme par hasard tue (le parallèle m’était venu en tête bien avant, le lire a constitué une confirmation) :

[…] j’étais hospitalisé parce que j’avais arrêté de manger. Je crois, oui, c’est bien possible, que je voulais disparaître. Pas consciemment, ce n’était pas un choix délibéré, ça s’est fait comme ça. Je ne voulais pas mourir, je voulais seulement que ce corps prenne fin.

Contre ça, contre la violence de la haine de soi, ou de ce qui en soi n’est pas seulement soi (« L’envie d’extraire à la pince à épiler chacune de mes cellules une par une pour les dissoudre dans l’acide. »), reste à devenir, tout et son contraire — fluide. L’eau est omniprésente dans le roman, tout est aqueux et mouvant. Tout échappe et irrigue. Kim est une sensibilité poreuse, un corps perméable aux contours flous, qu’ille éprouve surtout dans la sexualité, quand on vient le cerner de l’extérieur.

La question de l’identité n’est jamais posée en termes identitaires, mais est travaillée de l’intérieur, ne serait-ce que par la difficulté à conserver une unité, un unique je :

[…] mais qui a écrit le script de ma scène de cul d’où parle cette infamie comment a-t-elle hacké l’accès à ma voix intérieure je ne veux pas de ce débit où est le bout de JE qui voit tout ça et ne s’y oppose pas […]

Quand on devient quelqu’un d’autre que celui qu’on aimerait et même qu’on pense être…

La grand-mère fait miroir à cette identité qui se cherche, cette fois par l’effacement, l’effacement de soi dans la démence. Kim l’y plonge de manière anticipée, la projetant dans une maison de retraite où elle n’est pas encore quand ille écrit :

Ici, on ne dit pas je, nous, vous, tu, on dit seulement ON. […] Tout le monde y perd son je en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Tu dois penser que je fais partie du personnel soignant. D’abord, tu ne me reconnais pas. Je ne te reconnais pas non plus. Tu es devenue toute douce. Tu parles au coussin comme à un petit chat.

Alors écriture inclusive, oui, mais surtout écriture inventive, bricolée, déformée, pour donner à entendre soi et les autres, ceux qu’on pourrait être, ceux qui nous entourent et nous précèdent, d’autres vies derrière la voix qui les ventriloque. Dans tout ce travail de langue, on peut compter sur la galoche discrète de la traductrice et des typographes, avec des ligatures que j’ai trouvées belles et fluides, rien avoir avec la butée des points médians :
æ
comme une boule de papier froissé à la fin d’un participe passé (é, ée), une certitude raturée , un entrelacs qu’on peut facilement sauter tout en l’ayant remarqué,
ə,
e inversé, à la fois e et son contraire, et autre chose encore d’être à al fois l’un et l’autre.

La langue n’est plus tordue ou défigurée ou que sais-je, elle est redevenue malléable, et c’est un drôle de hasard ou une belle enfilade qu’Hêtre Pourpre me soit tombé dans les mains juste après Les Furtifs et la langue si ludique-mais-pas-que de Damasio.

…

En l’absence d’un centre stable, il n’y a plus qu’à sans cesse se réécrire, je(u) palimpste, réécrire son histoire pour la faire sienne et y trouver, s’y ménager une place.

Which reminds me of […] how important it is to change one’s story, in order to own it.

Genre sexuel et romanesque entrent ainsi en écho. Dans le choix des prénoms et des accords, à l’échelle micro, mais aussi, à l’échelle macro, dans la narration elle-même, protéiforme comme sait le devenir le roman. L’autofiction malmène sa matière, défait-refait la concordance des temps du récit et de la narration, anticipe, rappelle, déplace, ment et avoue, trafique, ajuste, pour que le compte soit bon — et autre.

In all the different cultures where forms of writing were invented independently of each other, the earliest forms of scripture were always records of debts. […] That’s why I think that literature and guilt are indivisibly interconnected. But — I also believe the forms of writing which interest me have always been those that don’t want to be what the have to be. Texts that undermine their primary intention, projects that want to get free of the debts, writing that searches exit doors out of writing.

Alors oui, parfois le récit erre, menace de tourner en rond ou de se déliter, mais quand la narration se ressaisit, c’est la déflagration. Tout coule et explose en même temps, ça se déforme lisible, coule de ressource attendue en ressource inattendue, la langue est d’une vitalité folle d’avoir tourné sept fois dans une bouche à vide avide. J’aurais parfois aimé que tout soit de cette teneur, aussi puissant, quelle maestria alors, mais peut-être que parfaitement maîtrisé, le roman aurait cessé de se débattre et aurait été moins à l’image de ce qu’il contient ? Peut-être faut-il la rétention-stagnation du roman-lac, roman-barrage, pour qu’advienne le roman-chute, roman-cascade.

Les folles semaines (2)

nosferalis
, 13/06/2024 | Source : Anath & Nosfé

L’esprit de l’époque fait que tout moment historique est rapidement recouvert par le dérisoire. On voudrait garder le sérieux et l’emphase qui nous ont tenus de dimanche soir à mercredi matin, mais on ne peut pas. Eric Ciotti, petit chauve hargneux tout droit sorti d’un épisode de South Park, s’auto-séquestre au siège de son parti, constituant la première ZAD du VIIe arrondissement de Paris. Valérie Pécresse arrive en se retroussant les manches, les ténors LR commencent à hausser le ton, M. Kasbarian, de sinistre mémoire, rappelle la loi récente contre les squatteurs qui porte son nom et fut ardemment défendue par ledit Eric Ciotti. Certains comparent la séance à House of Cards, mais en vérité on se sent plus proches de Groland. Cela aussi est une ambiance de l’époque : nous lisons les événements à l’aune des fictions de divertissement. La politique est elle-même spectacle de divertissement. Cela m’a rappelé la fameuse phrase de Frank Zappa, qui revient souvent ces temps-ci sur les réseaux : « La politique est la section divertissement du complexe militaro-industriel. » Du moins est-ce ainsi qu’on nous incite à le voir ; la véritable action politique se fait hors des médias, sur le terrain associatif, syndical et partisan, en allant voir les gens, tractant, discutant, manifestant. Certains croient sans doute que leurs tweets ont une grande portée. Je n’y crois pas beaucoup : avoir mille retweets de personnes déjà convaincues n’apporte rien, juste un peu de publicité. Les gens qui verront votre tweet sans vous connaître le verront ainsi : du marketing pour tel ou tel parti. On prêche essentiellement des convertis. Le plus efficace reste la discussion avec ses proches. Un proche vous connait comme personne, et non comme image de marque (sur les réseaux, nous créons tous notre propre marque, même quand c’est pour dénoncer les marques et l’aliénation). Il sera plus touché par nos propos car il sait (ou considérera vraisemblable) que nous ne les tenons pas par esprit de parti ou par volonté de se faire bien voir en ligne, mais par cheminement. Enfin, les paroles ont beaucoup plus de force rhétorique en contact direct que sur une publication ouverte à tous. Cette manière-là de faire nous sortirait, peut-être, de la bouffonnerie médiatique. A moins que ce ne soit pas seulement l’oeil des médias, mais le monde entier qui est devenu comme South Park, et à moins que ce processus de discussion nous amène à être dans la vie courante aussi bêtes que sur les réseaux. Auquel cas, nous sommes fichus, -mais pas plus que d’habitude.

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Jérôme Orsoni
, 13/06/2024 | Source : cahiers fantômes

En 1985, ai-je appris en me documentant pour écrire la lettre que j’étais en train d’écrire à P., durant le tournage de Ginger e Fred, Federico Fellini perdit le procès qu’il avait intenté à Silvio Berlusconi pour empêcher les chaînes de ce dernier de couper ses films au cours de leur diffusion à la télévision. J’ignorais aussi que, tout en reconnaissant que le fait de les couper durant leur diffusion portait bel et bien atteinte à l’intégrité des œuvres diffusées, le juge en décida ainsi parce qu’il considérait que les téléspectateurs s’y étaient habitués. Et peut-être est-ce de la sorte que l’histoire se fait : on finit par s’y habituer. On comprend que l’on a changé d’époque quand on s’aperçoit que les gens se sont habitués à des choses que la génération qui les précédait n’était pas prête à accepter. Ginger e Fred est moins un film profondément nostalgique — nostalgique, tout le cinéma de Fellini l’est — qu’une satire d’une époque qui méprise la poésie, l’intelligence, et ne vit que par et pour l’argent auquel elle rend un culte frénétique. Mais c’est une satire consciente d’elle-même, c’est-à-dire : consciente qu’elle a déjà perdu, et qu’elle n’est donc que cela, une satire, qui ne pourra pas inverser le cours de l’histoire, mais simplement s’en moquer une dernière fois. Le drame de l’histoire, pour qui la vit, est qu’elle a lieu. Et qu’on ne sait jamais l’expliquer autrement qu’après qu’elle a eu lieu. Aussi l’impression que l’on a de pouvoir influer sur les cours des choses est-elle une profonde illusion. Pour influer sur le cours des choses, il faudrait pouvoir regarder l’univers depuis l’extérieur. Et encore, à soi seul, ce point de vue surplombant ne serait-il pas suffisant : à elle seule, la connaissance ne donne pas de raisons d’agir. C’est une coquille vide. Pour passer à l’acte, il faut autre chose. Et cette autre chose, qu’on peut appeler « la passion », est la seule puissance motrice. « ’Tis not contrary to reason, écrivait David Hume, to prefer the destruction of the whole world to the scratching of my finger. » Une fois que les processus sont enclenchés, il doivent aller à leur terme. On peut tenter d’entraver ce cours des choses, mais on ne fait jamais que retarder l’avènement de l’inévitable, ce qui aggrave toujours la situation. C’est vrai que l’on finit toujours par s’habituer, mais comme on s’habitue à tout, à tout sauf à la mort, il n’y a guère de motifs de se réjouir de cette force de l’habitude. En droit, le juge qui décida que les gens s’étaient habitués à la coupure des œuvres avait sans doute raison, mais pour nous, qui sommes les héritiers de cette désintégration des œuvres, quel peut bien être le sens du droit ? Rien ne nous protège, tout ce qui doit arriver, arrivera, et il n’y a nul moyen de l’en empêcher ; tout ce que nous pouvons faire, c’est survivre. Et espérer que nous ne sommes pas dans la situation de Neanderthalensis qui, un beau jour, vit arriver du fin fond de l’Asie ceux que l’avenir devait appeler du nom un peu grotesque de Cro Magnon. Car, si Cro Magnon, c’est nous, comme on dit, l’autre aussi.

Les folles semaines

nosferalis
, 12/06/2024 | Source : Anath & Nosfé

J’écris entre deux portes, entre deux appels, en urgence ou à l’arrache, aurais-je dit si j’avais voulu ajouter un peu de familiarité au-milieu des formules parfois trop emphatiques qui me viennent quand j’écris trop rapidement. Des idées d’articles s’amoncelaient dans les débris de mon cerveau, la pile de copies à corriger devenaient plus petite, elle était même terminée dimanche à 18 h, et je regardais le désastre des élections européennes en pensant à l’analyse froide et distante que j’en ferais sur ce site, quand soudain apparut la dissolution de l’Assemblée nationale, que j’ai apprise par un SMS de ma mère : « La lutte finale c’est maintenant !!! » Trois semaines pour mener une campagne, cela crée un sentiment d’urgence, qui n’est finalement pas pour déplaire, et qui est avantageux à la gauche : tout le monde doit s’unir en vitesse pour survivre face au péril fasciste, on n’a pas le temps d’évoquer les sujets qui fâchent, même les syndicats se mettent de la partie pour soutenir le Front Populaire, car il y a encore derrière soi la colère vis-à-vis des 32% réalisés par l’extrême-droite dimanche soir. Alors lundi, ce furent des appels ici et là avec les différentes composantes de gauche de mon patelin, puis avec les syndicats pour la mobilisation de samedi (ce sera sans doute l’une des plus grandes manifestations de l’histoire de cette ville moyenne : il y a déjà plus de personne dans le groupe qui la prépare qu’il n’y eut de manifestants lors du dernier 1er mai). Toute une équipe est déjà prête pour la campagne rien que sur cette ville. Je dirais que l’envie d’en découdre est bien plus grande que lors des précédentes législatives : le Front Populaire, c’est la NUPES plus l’urgence absolue. Sur ces entrefaites, j’apprends que le logement dans lequel je devais aller habiter à partir d’août nous file entre les doigts parce que les locataires actuels ont fait je ne sais quelles magouilles qui mettent l’agence dans l’impossibilité de nous le garantir ; il faut donc récuser notre préavis de départ, puis chercher un autre logement. Un grand abattement et une grande fatigue nous tombe dessus. Tous ces trois derniers matins je me lève en me demandant : qu’ai-je fait aujourd’hui pour empêcher que le pays ne sombre sous le péril fasciste ? Sans doute pas grand-chose : des discussions avec des militants, un encouragement à y aller envers la personne que je pense le plus apte à faire gagner la gauche (et qui ne sera peut-être pas notre candidat, on verra), quelques messages sur les réseaux, en attendant la manifestation, les tracts, l’arrivée de la campagne en bonne et due forme, pour deux semaines seulement, après une première semaine qui aura déjà été bien folle. Je lisais Adorno, là aussi entre deux portes ou deux réunions, aphorisme par aphorisme de Minima Moralia. Juste avant, je lisais son cours sur Kant, mais à partir de dimanche soir je ne pouvais plus me concentrer correctement sur une œuvre aussi difficile, alors je reprends Minima Moralia, l’un de mes livres préférés, mais d’un désespoir si achevé, si inattaquable par sa lucidité et son absence totale de préciosité (ce qu’on peut reprocher par exemple à Cioran), que mon esprit s’abattait lui aussi, que je sentais le malin génie me démontrer que chacune de mes actions de ces journées était d’une vanité sans fond. Je n’ai pas cette capacité qu’ont beaucoup d’écrivains que j’apprécie de se retirer entièrement du monde, de n’avoir plus aucun espoir, aucune envie d’aucune espèce de relation sociale. Je continue de sourire bêtement, d’agir pour telle ou telle idée que je juge bonne et souhaitable pour la société, en contradiction complète avec mon intérêt profond, qui irait plutôt pour le regard lointain du critique qui tire à boulets rouges sans se soucier du résultat matériel. Le journal de Jérôme Orsoni, par exemple, traduit une posture qui me semble entièrement adornienne, c’est-à-dire réellement authentique : un détachement vis-à-vis des mondanités (au sens large) qui permet de s’occuper de la description/dissection de cette société qui cherche sans cesse à nous avilir. Cependant, avant même que j’ai pu réfléchir, j’ai pris mon téléphone et recommencé à militer. Même après avoir écrit ceci, je vais reprendre le téléphone, envoyer tel ou tel message pour inciter à militer. Les tripes parlent, elles disent que je dois faire ceci ou cela, ne pas me résigner à ce désastre historique, garder l’espoir d’un retournement, susciter l’espoir autour. Tout arrive en même temps, dans l’urgence. Quand j’y réfléchirai plus tard, peut-être me jugerai-je de haut, ou alors serai-je content de pouvoir simplement dire : j’ai essayé, je n’ai pas rien fait, peu importe le résultat, je ne pouvais rien faire d’autre.

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Jérôme Orsoni
, 12/06/2024 | Source : cahiers fantômes

De l’autre côté du boulevard, assis par terre, un homme se met à hurler dans un micro. ne percevant que le son de la chose, je crois à quelque manifestation, c’est la saison, mais non : il est tout seul. Et puis, si improbable que cela puisse paraître, on l’entend diffuser dans son appareil à hauts parleurs une chanson de Joe Dassin qui fait : « Dans Paris à vélo on dépasse les autos / À vélo dans Paris on dépasse les taxis / Dans Paris à vélo on dépasse les autos / À vélo dans Paris on dépasse les taxis ». Mais lui ne bouge pas, il reste là, assis par terre, là. Parfois, il braille, et je ne comprends pas ce qu’il dit, parfois, il passe de la musique. Et que tout soit possible en permanence, mais que ne se produise jamais que le plus insignifiant, le plus désagréable, le plus indigent, je ne sais pas ce que cela m’inspire. Rien, peut-être. Alors, passons. À côté de l’homme assis par terre, il y a toujours ces hommes noirs qui passent là toutes les après-midis de leur vie, autour du même banc, à attendre que les commandes reprennent, qu’on leur donne encore du travail, un peu de travail. Et de ceux-là, de ces hommes-là, j’ai beau écouter, je n’entends personne parler. Pourtant, si l’on écoute les gens qui font profession de parler contre des bulletins de vote, lesquels bulletins de vote se transforment toujours d’une manière ou d’une autre en argent, c’est mieux que la pierre philosophale, leur affaire, ils ont tout compris à la misère du monde, tout compris à l’injustice, tout compris à la vérité, tout compris au bien et au mal. Comment se fait-il, alors, qu’ils n’en parlent pas, jamais ? Je ne sais pas. Je crois qu’il n’y a que moi qui ne comprends pas. Qui ne comprends rien. Un peu plus tard, l’homme au micro de plastique a passé une reprise d’une chanson des Beatles (All You Need Is Love, il me semble) et puis de la musique tzigane, ça ressemble à Taraf de Haïdouks, mais peut-être que c’est simplement le seul groupe de musique tzigane que je connais. Tout à l’heure, j’ai pensé à cette phrase que j’ai toujours entendu mon père répéter (et qui remonterait à Euripide, semble-t-il) : Zeus rend fous ceux qu’il veut perdre. J’ai songé à faire un jeu de mots avec Jupiter. Mais, sans que je sache très bien pourquoi, je ne l’ai pas fait. Il m’a fait rire et puis il ne m’a plus fait rire. Hier, je me suis endormi trois fois sur le livre que j’étais sensé lire pour la réunion du prix de demain, et je crois que ce n’est pas bon signe. Dans le livre, je n’ai pas établi de statistiques précises, il est donc possible que mon analyse soit quelque peu exagérée, dans le livre, dis-je, trois phrases sur quatre commençaient par « Et » ou sa variante « Et puis », et cela non plus, je crois, cela n’est pas bon signe. Bon signe de quoi ? La littérature. Pourquoi ? L’auteur du livre s’est vu décerner le Prix Nobel de littérature. Mais cela ne fait rien, non. Je ne me soucie pas de la littérature. Comment ? Mais de quoi te soucies-tu alors ? Je ne sais pas, de moi ? Je veux dire : de mon intégrité morale en tant que lecteur. Lisant le livre envers lequel, il faut que je le précise, j’étais pourtant bien disposé, j’ai eu l’impression que l’auteur avait mis une mesure de Samuel Beckett et une mesure de Thomas Bernhard dans un verre à cocktail, avait secoué et puis s’était dit : Voilà, ça, c’est de la littérature. Pourquoi est-ce que les meilleurs n’ont jamais le Prix Nobel de littérature ? Je me suis posé la question. J’ai réfléchi quelques instants. J’ai dressé une liste sommaire d’écrivains qui font partie de la constellation des écrivains que j’admire, j’ai comparé cette liste avec la liste des prix nobels de littérature et j’ai constaté la réalité de la réalité : les deux ensembles n’ont aucun membre en commun. J’ai envisagé la possibilité d’une exception, et puis j’ai dû me rendre à l’évidence : non. Est-ce de ma faute ? C’est-à-dire ? Oui, est-ce de ma faute si j’ai les goûts que j’ai ? Ne devrais-je pas avoir des goûts que je n’ai pas ? Mais comment ferais-tu ? Eh bien, je ne sais pas, moi, comme tout le monde : je ferais semblant. Comment, en effet, autrement que par le faire semblant, comment expliquer que les gens aient si mauvais goût ? Cela ne se peut pas. Il doit y avoir une explication rationnelle, et la voici : les gens font semblant d’avoir les goûts qu’ils ont, sinon ils n’aimeraient pas toutes les choses détestables qu’ils aiment, n’écouteraient pas l’horrible musique qu’ils écoutent, ne mangeraient pas la nourriture répugnante qu’ils mangent, ne liraient les mauvais livres qu’ils lisent, qu’ils lisent et qu’ils élisent. Legunt, eligunt et diligunt. Saint Augustin, patron des prix littéraires, priez pour moi.

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Jérôme Orsoni
, 11/06/2024 | Source : cahiers fantômes

Écrit une longue lettre à R. Un message privé sur insta, en réalité, mais le médium n’importe pas, ce qui importe, c’est de se parler. Et puis, réfléchissant à ce que je lui avais écrit, je me suis fait remarquer que, en effet, si je n’étais pas plein d’espoir, je ne passerais pas le temps que je passe chaque jour, ou presque, quatre, cinq fois par semaine, avec Daphné pour qu’elle fasse ses devoirs, si je ne croyais pas en la possibilité d’un avenir meilleur, je ne passerais pas tout ce temps avec elle, pour l’accompagner, l’aider à grandir, l’aider à apprendre, et à aimer la vie. Si je ne croyais pas en cela, je ferais comme cette psychologue (je la cite) : « Personnellement, j’ai toujours mis mes enfants devant la télévision pendant 1h30 en rentrant de l’école. » Par amour, évidemment. Pourquoi déteste-t-on les autres sinon par amour ? Les psychologues sont les ennemis de l’humanité, ils réduisent l’immense majorité des gens qui les consultent, et qui n’en ont absolument pas besoin, au rôle de pures machines à abréagir, à passer à l’acte de la façon la plus bête, la plus indécente qui soit. Au lieu d’en finir avec le concept de culpabilité, c’est-à-dire : au lieu d’en finir avec l’illusion de la transcendance, on apprend aux gens à déculpabiliser, c’est-à-dire : à transgresser des normes. Or, dans le même temps où elle les transgresse, la transgression maintient ces normes en place, les reconnaît. Et l’on fait ainsi des gens psychologisés de la sorte d’éternels adolescents qui remettent en question l’ordre établi sans jamais leur donner la possibilité intellectuelle, existentielle, d’envisager un autre ordre, une autre manière de vivre. Tel n’est d’ailleurs pas le but ; le but est de les rendre normaux, que tout soit normal, que l’imagination soit réduite à néant. Mais ce n’était pas ce que je voulais dire, ce que je voulais dire, c’est que le temps que je consacre à Daphné, je ne le lui consacre pas par contrainte, par devoir, par responsabilité, mais par amour, par amour de l’avenir, par amour de ce qui vient. Et pourtant, on le voit bien, ce monde dans lequel je vis — l’Europe — est finissant, il est à bout de souffle, vieillissant, il ne fait plus d’enfants, n’a plus d’espoir, hésite sans cesse entre la dissolution dans une masse indifférenciée sans histoire qui n’est qu’un pur fantasme et l’illusoire repli sur soi, barricadé, enfermé, symptômes symétriques de peuple épuisé. Sans horizon, l’Europe avait choisi le calme de la nulliparité, le confort de la sédation finale et le bonheur de la consommation. S’apercevant qu’elle ne peut plus consommer sans limite, son mode de vie s’effondre sur lui-même, mais il est trop tard : durant son absence l’histoire ne s’est pas arrêtée, elle s’est faite ailleurs et, désormais, l’histoire vient d’ailleurs. Pourtant, donc, je ne désespère pas, non, je ne suis pas désespéré, non ; sans haine, sans rancœur, sans mauvaise conscience, je tâche d’élaborer une nouvelle sensibilité qui, ayant tourné le dos aux sortilèges de la transcendance, ne s’abandonne pas au nihilisme de l’autoconsommation, mais envisage l’immanence comme une chance, enfin, de sortir de la pensée dualiste pour être avec le monde. Est-ce que je délire ? C’est possible. En tout cas, il est certain que mes préoccupations sont à des années-lumières de celle qui ont cours là où je vis au moment où je vis, mais cela ne fait rien. C’est vraiment sans importance. Tout ce que je fais est là. Et chaque jour, loin de renoncer, malgré les moments d’abattement, les envies de renoncer, chaque jour, en effet, j’œuvre.