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Jérôme Orsoni
, 27/05/2024 | Source : cahiers fantômes

Fatigué aujourd’hui. Mais ce matin, je vais quand même courir : dix kilomètres et demi. Le « et demi », malgré ses apparences dérisoires, et pas seulement ses apparences, est important parce qu’il dépasse les dix kilomètres par course auxquels je me limite (ou m’astreins) en temps normal. Ainsi, malgré la fatigue, je parviens à une certaine forme de dépassement, lequel n’est pas une fin en soi, n’est même pas réellement une fin du tout, mais plutôt un indice à propos de qui je suis en ce moment, qui le « moi » que je suis en ce moment voudrait être, et parvient à le faire advenir, malgré tout, malgré toutes les raisons objectives de ne pas le devenir. Et par « objectives », j’entends aussi bien « extérieures » à moi, que : « par paresse », « fatigue », « inconséquence », « médiocrité ». Si courir n’efface pas la fatigue, courir lui donne toutefois une forme différente, plus vivante. C’est étonnant à dire, et peut-être pas très intéressant, mais c’est vrai. Pourquoi dis-je « pas intéressant » ? À qui suis-je en train de parler sinon à moi-même ? Eh bien, toujours à quelqu’un d’autre, le journal n’est jamais un monologue, même s’il est « intime », même s’il est secret, il présuppose toujours un autre à qui il s’adresse, cet autre fût-il fictif ou d’une nature ontologiquement ambiguë (« Cher journal, »). Dans l’après-midi, après avoir longtemps cherché, j’ai écrit le commencement d’un texte. Il n’a pas de titre, ce sont simplement des phrases comme ça, les unes à la suite des autres, qui racontent ce que je vois, ce qu’il y a autour de moi. Quelle différence avec mon journal ? Eh bien, mais cela n’a rien à voir. Je voudrais que ce texte se déplace avec moi (dans une première version de cette phrase, j’avais employé le verbe « trimballer », mais le familier de ce vocabulaire me déplaît, qui donne l’impression d’un poids que je traînerais, d’une contrainte, de quelque chose de pénible, alors que ce serait tout le contraire : une joie), que nous voyagions ensemble. J’imagine que des éléments extérieurs pourraient entrer dans ce texte, et par « extérieurs », j’entends : autre chose que des phrases, — des images, des dessins, des documents, ce qui appellerait une mise en page différente de celle quasi monolithique de ce journal par exemple (qui ne connaît plus de retour à la ligne depuis des années, si ce n’est entre les dates), dès la composition du texte (plus de marges, plus d’espace, pour accueillir autre chose, donc, que des phrases). J’ai eu plusieurs idées de titres, mais aucune ne me satisfait. Alors, pour l’instant, le fichier porte le nom de la première phrase. Pour répondre à M., je cherche le passage où Robert Kahn dans son éditions de ses écrits sur Proust note que Benjamin prenait Monsieur Albert (le tenancier du bordel à qui Proust avait prêté de l’argent pour qu’il monte son affaire) pour le modèle de l’Albertine de la Recherche. C’est une erreur de chercher « dans la vraie vie », les modèles des personnages de Proust, la Recherche, ce n’est pas le bottin : la littérature est une puissance de transmutation. Mais je comprends cette obsession, malgré les erreurs qu’elle pousse à commettre, et je la trouve belle : quand elle n’est pas vulgairement voyeuriste, elle témoigne de l’importance que l’explorateur accorde à la littérature. Pour cet explorateur, d’un certain point de vue — ce point de vue qui pousse l’intérêt de la vie et de la littérature à son maximum —, il n’y a pas de réelle différence entre la vie et la littérature, ou plutôt : l’idée que la vie et la littérature ne sont pas si différentes qu’on peut être amené à le croire spontanément est ce qui rend la vie et la littérature (encore plus) passionnantes.

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Jérôme Orsoni
, 26/05/2024 | Source : cahiers fantômes

Je ne sais pas quoi dire. Et je n’écris pas que je ne sais pas quoi dire parce que, disons, aujourd’hui, je ne saurais pas quoi dire, en particulier. Ce n’est pas que je manque d’idées ou de ressources pour dire quelque chose. De plus en plus, au contraire, il me semble que, tandis que, avant, je n’écrivais pas assez, j’écris peut-être un peu trop. Toutes ces phrases que j’écris chaque jour, en effet, est-ce que ce n’est pas trop ? Ce qui me console, c’est que, relativement au nombre de phrases que j’écris chaque jour, presque personne ne lit ce que j’écris, j’entends : le ratio nombre de phrases / nombre de personnes qui lisent ces phrases tend vers zéro. Aussi, si je dis que je ne sais pas quoi dire, ce n’est pas littéralement que je ne sais pas quoi dire, c’est que, si l’on me demandait, comme on demande aux gens connus, Alors, vous avez quelque chose à dire, Monsieur Orsini, je répondrais, Euh, en fait, non, enfin, je ne crois pas, Mais à quel sujet ? Euh, je ne sais pas, en général, quoi, en général, je n’ai rien de particulier à dire, quoi. Littéralement, ce n’est pas vrai : ou bien je ne parle pas du tout (ou presque pas, soyons honnêtes) ou bien je parle trop, et tant que, parfois, quand nous avons des gens à déjeuner ou à dîner, ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent, Nelly me dit : Mais, laisse-le ou laisse-la parler, enfin, et la plupart du temps, même pas à contrecœur, je m’exécute, ce qui est en parfaite contradiction avec le fait que je n’aie rien à dire et le fait que je parle trop, puisque je dis des choses et que, quand Nelly me dit que je parle trop, je parle moins. C’est vrai que personne ne me demande : Alors, Monsieur Orsini, qu’est-ce que vous avez à dire ? Et, à vrai dire, je ne sais pas si c’est dommage ou si c’est une chance, pour moi, pour les autres, non, je ne sais pas, que personne ne me pose la question, je ne sais pas. Hier, j’ai regardé les deux premiers épisodes de Feud: Capote vs. The Swans, la série qui raconte l’histoire de Truman Capote en train de trahir ses richissimes amies pour palier le fait qu’il boit tellement qu’il n’a plus la moindre idée pour écrire un livre alors qu’il doit 400000 dollars en dollars des années 1970 à son éditeur, qui les lui réclame, d’ailleurs, pas fou, l’éditeur, et, en dépit du fait que l’acteur jouant Truman Capote avait l’air de parodier Philip Seymour Hoffman dans le rôle de Truman Capote dans Capote, le film qui raconte l’histoire de Truman Capote en train d’écrire In Cold Blood, j’ai eu envie d’être Truman Capote. Envie d’être Truman Capote, c’est-à-dire : pas d’être gros et chauve et alcoolique, non, mais volubile comme lui, et dire des horreurs en faisant rire de riches convives au cours de fastueux dîners. En regardant cette série raconter l’espèce de grandeur et de décadence de Truman Capote, je n’ai pu m’empêcher de penser à Marcel Proust, m’empêcher de voir Marcel Proust à travers Truman Capote, et de noter que, lors des mondanités racontées dans la Recherche, Proust s’efface au profit du narrateur, et semble tout à fait absent des mondanités que la Recherche raconte, à tel point qu’on se demande s’il est vraiment là et qu’on se demande, s’il était à ce point absent, ce que pouvaient lui trouver tous ces gens du monde qui l’invitaient à leurs mondanités. Peut-être que la vie, ce serait assez proustien, après tout, de le dire ainsi, assez, voire un peu trop, peut-être que la vie doit s’effacer au profit de la littérature, et peut-être que la personne doit s’effacer au profit du personnage, l’écrivain au profit du narrateur, peut-être pas, peut-être que Proust nous ment, non qu’il invente tout cela, mais qu’il se pose en œil extérieur au monde, ce qu’il n’était pas, mais c’est aussi cela, l’invention littéraire, écrire des choses qui ne sont pas, n’ont jamais été, ne seront jamais. Dans l’édition de la Pléiade, ainsi, nombre de notes sont particulièrement décevantes parce qu’elles nous tirent du roman pour nous reconduire à la réalité, laquelle est sans commune mesure avec le roman, comme in fine Montesquiou est sans commune mesure avec Charlus. Regardant cette série racontant la grandeur et la décadence de Truman Capote, j’avais envie d’être lui, mais je ne pouvais m’empêcher que ce devait triste de n’être pas un moraliste, d’être dans un monde pour n’y rien changer, pour simplement en faire partie, et d’ailleurs, quand il écrit, Capote n’est pas capable d’inventer un monde avec le monde dans lequel il vit, il ne peut que le réciter. Une des lectures qui m’a le plus marqué de la Recherche est celle qu’en fait Richard Rorty, dans Contingency, Irony, and Solidarity, où il affirme que le succès de l’œuvre de Proust est dû au fait qu’il avait « no reason to believe that the sound of the name “Guermantes” would mean anything to anybody but his narrator. If that same name does in fact have resonance for lots of people nowadays, that is just because reading Proust’s novel happens to have become, for those people, the same sort of thing which the walk à côté de Guermantes [sic] happened to become for Marcel — an experience which they need to redescribe, and thus to mesh with other experiences, if they are to succeed in their projects of self-creation. » (CIS, 118) Nous passons notre vie à décrire les autres et nous décrire nous-mêmes, conscients que nous ne parviendrons jamais à une version définitive de nous-mêmes ni des autres parce qu’il n’y a pas de vocabulaire final, pas de moi essentiel, pas de description ultime de la réalité, nous cherchons des façons de rendre compte du monde dans lequel nous vivons et de la place que nous pouvons bien y occuper, toutes choses qui ne cessent de varier, de changer. Tout est contingent. Mais que tout soit contingent, cela ne signifie pas que rien n’a d’importance, cela signifie qu’il n’y a pas de manière de dire une bonne fois pour toutes ce qui a de l’importance ou ce qui n’en a pas, pas de test ultime pour savoir ce qui, en définitive, a de l’importance et ce qui n’en a pas. Quand Borges, ainsi, dans sa préface à l’Invention de Morel de Bioy Casares, écrit : « Il y a des pages, il y a des chapitres de Marcel Proust qui sont inacceptables en tant qu’inventions, et auxquels, sans le savoir, nous nous résignons comme au quotidien insipide et oiseux. », il avoue à mon sens être réfractaire à la contingence, et s’accroche à une fin dont l’absence le rend nostalgique. Proust écrit depuis la mort, depuis une maison hantée où, comme le dit Morton Feldman, il n’y a pas de fantômes. Les fantômes sont ailleurs, dans une langue toute neuve, que chacun doit s’inventer pour vivre sa vie.

Au petit matin

Anne Savelli
, 26/05/2024 | Source :

Brusquement, tout prend des proportions étonnantes, se ramasse et s'étire : l'autre bout du monde est à portée de la main. Il suffit de grimper à bord et d'attendre. Voilà l'Alaska, le Pôle Nord ou, à l'aller, les deux Corées, un filet de terre au Nord, une suite de montagnes au Sud, entraperçues à travers le hublot qu'il faudra, le reste du temps, laisser fermé.

"Il suffit de" : pendant trente ans, je n'ai pas quitté l'Europe. Un premier voyage au Mexique en augurait pourtant, dans mon esprit, de nombreux autres. Et puis, non. Mille raisons sont apparues, toutes légitimes. Parmi elles, au fil du temps, s'est glissée l'impossibilité de s'autoriser à le faire — partir loin, très loin, sans rien demander à personne. Je ne m'en apercevais pas mais l'espace, au fur et à mesure, se réduisait.

Voir loin, voir grand, embrasser la ville tout entière. Changer de continent, c'est accepter ce paradoxe : ce qui apparaît sous nos yeux, pour nous absolument neuf, c'est aussi ce qu'on ne peut appréhender, en une dizaine de jours, autrement que les autres. C'est le même neuf pour tout le monde et c'est ainsi qu'on devient, Parisien à Tokyo, Japonais à Paris, photographiant sans distinction tout ce qui nous paraît différent et constitue le quotidien de l'autre. Inutile de se faire croire qu'on dénichera de l'inédit : autant s'en délivrer tout de suite, s'alléger du besoin d'originalité. Pour écrire, il ne faut pas écrire, ne pas se mettre en position de le faire : voilà ce que je me suis dit. Je suis juste venue pour voir, me suis-je répétée durant le séjour.

La ville apparaît selon qu'on lise, ou non, les guides ; selon qu'on a, ou non, été bercé par la culture populaire japonaise ; selon ce qu'on a déjà vu (des images de Tokyo Ga et de Perfect days, de Wim Wenders, ou les hommes au bar, alignés devant le comptoir, filmés par Yasujirō Ozu, me sont revenues) ; selon les comparaisons qu'on ne peut éviter avec ce qu'on connaît et cherche à reconnaître (les mots français, très utilisés dans les enseignes, de façon plus ou moins aléatoire, l'usage des passages piéton).

Mais tout est immense, bien plus grand que Paris, et c'est une joie. Il y a une griserie intense à voir sa propre ville complètement dépassée — ville pourtant fantasmatique, elle aussi, à l'échelle du monde. La gare du Nord est la plus grande d'Europe mais c'est sur celle de Shinjuku que j'aurais envie d'écrire, maintenant. Les bruits sont différents, l'intensité n'est pas la même. Etre un corps dans une foule ne procède pas de la même expérience.

Traverser le "crossing" de Shibuya, par exemple, le plus grand passage piéton du monde (et quand bien même à la nuit tombée, cela devient une attraction touristique), c'est avoir l'impression de participer à une chorégraphie. Soudain, plus aucune voiture, plus aucun bus ne circulent, dans aucun sens. Et nous voilà plusieurs milliers à nous croiser.

(Pour une vue arienne, voir aussi ici)

À Jinbocho, dans le quartier des libraires, ne lisant pas le japonais je cherche autre chose et je trouve parfois ce que je n'attendais pas. Dans la librairie galerie Bohemian's guild, que j'avais repérée, trône à l'entrée un petit livre en français consacré à Paul-Armand Gette, sculpteur, photographe et auteur récemment décédé.

Paul-Armand Gette fait partie des artistes ayant travaillé en résidence au bord du lac de Grand-Lieu. Retrouver un nom croisé pour La Boucle impossible, livre dont j'ai le sentiment qu'il aura du mal à quitter la rive, est une grande surprise et une joie, là encore. À Bohemian's guild, je trouve également, à l'étage, des photos de Delphine Seyrig et, avant de repartir, un livre sur un artiste américain qui m'intéresse — nouveau projet d'écriture à venir ? Peut-être.

J'arrête là ces notes du petit matin, espérant que les jours à venir n'effaceront pas trop vite les souvenirs (la semaine prochaine, déjà, c'est le retour à Clermont, pour la fin de ma résidence). Je note, surtout, de recommencer à partir, de trouver toutes les raisons pour.

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Jérôme Orsoni
, 25/05/2024 | Source : cahiers fantômes

Combien de degrés me séparent-ils du mal ? Degrés de l’escalier, degrés de la séparation, tout pas en avant revient-il à faire un pas en arrière ? Qui sait ? Ce matin, plutôt que de me plonger dans les ténèbres de la réponse à la question, j’ai préféré sortir de chez moi, et marcher. Pour aller n’importe où, peu m’importait, tout ce que je voulais, c’était ne pas demeurer là où j’étais, avec mes pensées, mes pensées noires comme le mal dans lequel on s’enfonce quand on ne sait plus quoi faire, quand on est perdu, quand on s’est perdu, marcher afin de ne pas demeurer avec moi-même, ce qui, m’objectera-t-on, est impossible, on est toujours là où l’on est, c’est inévitable, on ne peut pas s’éviter, et à quoi, moi, à mon tour, je répondrai tout simplement : oui et non. Il faut savoir s’échapper. De là où l’on est ainsi que de soi-même. Renonçant alors, par anticipation et déplacement, à la détestation, j’ai fait un tour autour d’un point inexistant situé quelque part dans l’espace et le temps pour enfin revenir chez moi où, si je ne m’étais pas enfui pour échapper à moi-même, rien n’aurait changé. Est-ce qu’une fois rentré, tout avait changé ? On va voir. Un peu plus tard dans la journée, pour m’extirper du désœuvrement où j’étais tombé, j’ai lu le livre de Gérard Guégan, le Chant des livres, que je m’étais promis de lire depuis qu’il me l’avait envoyé, et j’ai écrit un article à son sujet. L’écrivant, je me suis dit que je devrais plus me consacrer à l’admiration qu’à la détestation, comme c’est un peu mon penchant, je crois, être méchant, — je sais que c’est l’exercice de la raison qui veut cela, mais ce n’est pas une raison —, parce que l’admiration nous sort de nous-mêmes tandis que la détestation nous y maintient, à nos corps défendant, parfois, même. Me suis-je débarrassé du mal ? Mais on ne s’en débarrasse pas. Non. Tout ce que je puis dire, et cela pourra sembler étrange, étrange alors, je serai, tout ce que je puis dire, c’est que le mal n’est pas en moi. Et qu’il faut que je lutte chaque jour pour que le mal n’entre pas en moi parce que le mal est partout, tout autour de moi, qui rôde, qui me guette comme sa proie. Ne sommes-nous pas tous en proie au mal ? Et je ne délire pas, non, je ne suis pas soudain tombé dans je ne sais quel folie démonologique, non, je sais très bien comment est le monde, je vois très bien le monde tel qu’il est, et si je ne puis pas y échapper — nous ne sommes jamais que les produits de notre époque —, je puis m’échapper, changer de sujet, changer de style, changer de vie. Demain dimanche, c’est aïoli.

Gérard Guégan, Le Chant des livres

Jérôme Orsoni
, 25/05/2024 | Source : cahiers fantômes

Je devrais prendre exemple sur Gérard Guégan. Ne pas me perdre dans les détestations. Faire plutôt œuvre d’admiration, non pas pour se perdre dans les autres, mais parce que c’est l’une des meilleures façons de se peindre soi-même. Encore faut-il, sans doute, avoir dit Va fan culo devant Giono à Manosque lors d’une excursion scolaire, ou avoir pissé dans le lavabo d’Hemingway, bien des années plus tard, ce qui n’est pas donné à tout le monde, avouons-le. À quel âge est-on sérieux déjà ? Dans le Chant des livres, il y a plein de figures comme ça, de grands écrivains, ou de moins grands, qui passent, et des villes aussi. Marseille de l’enfance. Pour comprendre la Marseille dont parle Guégan, comprendre ce qu’elle a de solaire et de toxique, de lumineux et de poisseux, de sublime et d’hideux, il faut y avoir grandi, je crois, et en être parti. Loin, le plus loin possible. Mais jamais assez loin. Ce n’est pas possible. Dans un chapitre de son livre, Guégan évoque cette scène géniale de Vivre sa vie, le film de Jean-Luc Godard, où Brice Parain parle à Anna Karina de la paralysie qui frappe Porthos dans les Trois mousquetaires (*) quand, soudain, alors que de toute sa vie cela ne lui était jamais arrivé, il se met à penser, et de la mort qui s’ensuit. Penser peut paralyser. Socrate le savait, qui ne manquait pas de torpiller ses interlocuteurs, comme un poisson. Guégan aussi, qui un jour, au champ de courses, nous raconte-t-il, moucha Bukowski. Penser, on n’y pense pas assez souvent, c’est une activité à part entière, il faut de l’entraînement, et qui n’en a pas, ce qui l’attend, c’est le trépas. J’aime cette façon que Gérard Guégan a de penser sa vie, de se mettre en scène dans son rapport aux autres, le tableau qu’il peint ainsi semble si loin de notre époque qu’on se sent envahi d’une nostalgie pour un monde que l’on n’a pas connu. Le monde dans lequel nous vivons, nous, c’est ce monde où, à Charleville-Mézières, les chocolats Rimbaud sont vendus dans des boîtes qui imitent la forme d’un livre. Et le monde entier est ainsi fait, à Salzbourg comme à Dublin. Des utopies passées devaient nous sauver de ce monde insensé, elles ont échoué. Demeurent seuls les livres, qui nous apprennent à vivre, à aimer, à penser. Au début de son récit, Guégan écrit : « Quand j’y réfléchis aujourd’hui, je me dis que, s’il existait un dieu des rattrapages, je le supplierais de me permettre de revenir aux premières pages de mon existence afin de m’approprier et d’incarner pour de vrai, les personnages des romans que je délaissais à regret lorsque mes parents me criaient d’éteindre ma loupiote. » La lecture du Chant des livres ne laisse aucun doute à ce sujet : le vœu a été exaucé.

(*) Erratum : Porthos ne décède pas dans les Trois mousquetaires, mais dans le Vicomte de Bragelonne

Gérard Guégan, Le Chant des livres, Paris, Grasset, 2024.

Ecrire la marge, avec Marc Dufaud

Anne Savelli
, 25/05/2024 | Source :

(Marc Dufaud et Daniel Darc dans les années 1990)

Bonjour à toutes et à tous,

C'est un épisode un peu particulier que je vous propose aujourd'hui. On y entend le réalisateur et écrivain Marc Dufaud parler de Daniel Darc, chanteur disparu en 2013 qu'il a filmé durant deux décennies et qui reste, sans doute, une des rencontres majeures de sa vie. Lorsqu'ils sont devenus amis, au début des années 1990, Darc était célèbre - il avait connu la gloire dix ans plus tôt avec son groupe Taxi girl - et reconnu par le monde musical. Cependant, le succès public était derrière lui. Durant une quinzaine d'années, jusqu'à son retour sur le devant de la scène grâce à l'album Crève coeur, co-écrit avec le compositeur Frédéric Lo, Darc travaille pour lui et pour les autres mais se retrouve, à plus d'un titre, en marge.

Cette question de la marge, justement, je me suis demandé s'il était encore possible de se la poser. Reste-t-elle un sujet d'écriture, un choix de vie, une forme de résistance ? Ou ce qu'elle pouvait sembler avoir de désirable a-t-il disparu, corps et âme, au détour d'une rue ?

Un immense merci à Marc Dufaud de m'avoir reçue chez lui et de m'avoir répondue.

Merci également à Frédéric Lo qui m'a permis d'utiliser l'enregistrement à la Librairie de Paris que j'ai fait pour la sortie du livre de Marc, Close up Daniel Darc, Je me souviens je me rappelle, essai biographique consacré à cette relation fraternelle et artistique, ainsi qu'à Xavier Belrose, l'éditeur de Marc aux éditions Le Boulon et chez Rock and Folk.

Références :

Films

Le Garçon sauvage et Les Enfants de la Blank, disponibles sur la chaîne Youtube de Marc Dufaud
Pieces of my life, Marc Dufaud et Thierry Villeneuve
Livres

Close up Daniel Darc, Je me souviens je me rappelle, de Marc Dufaud, éditions Le Boulon, extraits lus par l'auteur (sauf la citation de la fin, par moi) et accompagnés par Frédéric Lo à la guitare

En pièces détachées, Marc Dufaud, Philiippe Hugounenc éditeur (autobiographie)
Chansons
Cherchez le garçon, Taxi girl, 1980 (single)
La Ville, Daniel Darc, 1988 (single)

Rouge rose, chanson de Daniel Darc interprétée par Frédéric Lo à la Librairie de Paris (album Crèvecoeur, sorti en 2004)
Musique du générique
Jean-Marc Montera

( Et, bien sûr, avant d'en terminer, si cet épisode vous a plu, merci de me soutenir sur Patreon ! )

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Jérôme Orsoni
, 24/05/2024 | Source : cahiers fantômes

Si, dans une version mise au goût du jour de la Recherche, M. de Charlus apparaîtrait métamorphosé en drag queen, si le narrateur et Albertine vivraient en polyamour et si, au lieu de passer en revue ses fantômes le long de la ligne de Tramway du Sud de la Normandie, le narrateur s’épancherait en d’interminables séances auprès d’un psy pourvu d’un charisme digne du personnage principal d’En thérapie, cela en dit peut-être moins long sur le roman en question que sur notre époque, ou plutôt sur la relation qu’un roman entretient avec son époque, et l’impossibilité des transpositions dont on vient de dresser la liste un peu légèrement montre bien dans quelle position le roman se tient aujourd’hui face à son époque : ou bien il renforce cette dernière, en traitant comme le font l’immense majorité des romans de sujets qui sont déjà dans l’air du temps, mais alors il est inoffensif, inexistant, il parle à tout le monde mais il ne dit rien ou bien il se tient à distance d’elle et alors, cette distance étant incompréhensible pour notre époque qui déteste les transpositions, les métamorphoses, dans la mesure où elles lui sont inintelligibles parce qu’elles demandent un effort pour sortir de soi, de son propre point de vue, il dit quelque chose mais ne parle à personne. Quand Gide reproche à Proust d’avoir fait reculer la question homosexuelle de cinquante ans (je ne retrouve plus dans la Pléiade la note où je l’ai lu), il ne comprend pas que ce n’est tout simplement pas le sujet : l’ouvrage ne traite pas une question, il ne défend pas une cause, il est infiniment plus vaste que cela, et la réponse de Proust (d’après Gaston Gallimard qui rapporte la scène) : « Pour moi, il n’y a pas de question, il n’y a que des personnages » me semble signifier ceci que, tandis que Gide semble préoccuper par sa volonté de faire avancer une question, Proust entend faire un roman. En ce sens, Proust se tient à distance de l’époque, non qu’il y soit indifférent ou la méprise — ce qui est impossible, tout le monde est le produit de son époque —, mais qu’il s’en libère. Aussi, la phrase du début de Sodome et Gomorrhe : « De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure, quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! », dont on aurait tort de faire une lecture contemporaine au prisme de la question du genre (laquelle semble avoir supplanté, pour nous, la question homosexuelle de Gide, mais n’en est que la mise au goût du jour, c’est toujours le même sujet dont j’essaie de parler ici), ce qui l’intéresse, c’est ce qui traverse tout le roman, et que l’on retrouve dans l’hiatus entre le nom et l’être que ce nom est sensé désigner, l’inadéquation entre notre être social et notre être intime, la succession des êtres sous une seule et même apparence, l’inadaptation d’une ontologie substantialiste à la réalité des êtres, qui sont changeants, mouvants, fuyants, insaisissables, qui se métamorphosent sans cesse. La dualité de Charlus traverse tout Sodome et Gomorrhe. Lors de l’entrée de celui-ci chez les Verdurin à la Raspelière, Proust aurait pu faire la même remarque à son sujet : Charlus eût mérité l’épithète lady-like parce qu’il est une femme. Et ainsi, c’est seulement en étant comme il n’est pas (une femme lady-like) qu’il est comme il est (un homme lady-like). Il n’est sans doute pas étonnant qu’à ce moment-là du roman, l’écriture devienne bilingue : comme le personnage, qui est une femme et un homme, elle se dédouble. La distinction pour Charlus qui cherche à être distingué (lady-like) est l’être sous sa forme la plus accomplie : telle une femme (lady-like). Pour qui veut faire avancer une question, défendre une cause, toutes ces circonlocutions semblent fastidieuses, voire dangereuses, et pourtant, ce n’est que par elles qu’on parvient à toucher aux êtres dans ce qu’ils ont de plus profond : la multiplicité. Le roman comme support de communication pour aborder un thème, traiter un sujet, défendre une cause, être en prise avec temps, en phase avec son époque, est nul : par lui, rien n’advient. Il emploie beaucoup de mots mais, sur le plus important, garde un silence de mort.

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Jérôme Orsoni
, 23/05/2024 | Source : cahiers fantômes

je n’ai pas le sentiment d’exister
ni celui d’avoir disparu
qui suis-je ?
Et, à la vérité, je n’ai pas la réponse à cette énigme. Si je l’avais, serait-ce encore une énigme ? Ne serait-ce pas plutôt une vulgaire petite devinette ? Possible. Ces quelques lignes, je les ai tracées sur une feuille de papier, sans penser à rien, simplement pour écrire, et quand je me suis trouvé face à elles, après les avoir écrites, les découvrant comme si elles n’étaient pas de moi, mais d’un autre, comme si ce n’était pas moi, mais un autre, qui les avait écrites, ce qui est possible, oui, toujours possible, quoique simples, pourtant, elles m’ont paru étranges et belles, sans que je sache très bien pourquoi, pour le savoir, en effet, il m’eût fallu connaître la réponse à l’énigme, mais alors ce n’eût pas été une énigme, et caetera ad infinitum. Ne se perd-on pas un peu trop vite dans le mirage de l’infini, comme s’il suffisait de répéter quelque chose — disons, une phrase, une mélodie, un geste — un certain nombre de fois, fût-il grand, ce nombre, un certain nombre de fois à l’identique pour y atteindre ? Alors qu’on en est loin, ne crois-tu pas ? Et, à la vérité, bis, répétant à l’identique quelque chose — disons, une phrase, une mélodie, un geste —, ne s’éloigne-t-on pas d’autant — à chaque répétition — de l’infini ? On pourrait continuer indéfiniment, mais ce serait toujours sans commune mesure avec l’infini, non ? Tandis qu’une question qui se pose à la vérité, ter, c’est-à-dire : une question qui se pose vraiment, une question à laquelle la réponse n’existe pas encore et, peut-être, — qui sait ? — n’existera jamais, n’est-ce pas le sûr chemin de l’infini ? Ou, s’il ne l’est, sûr, parce qu’il n’y a probablement aucun chemin qui le soit, sûr, sinon, ce ne serait pas un chemin, mais une autoroute, et alors, l’insécurité ne serait que routière, ce serait l’accident, pas la perte, l’égarement, la chute dans le néant, badaboum, du moins une piste, un pas en avant ou de côté, histoire de changer d’air, de s’envoyer promener, de voyager, de voir du pays, et se dépayser. Oh, le beau pays que celui de nulle part. Ensuite, la feuille sur laquelle j’avais écrit l’énigme, j’en ai fait une boule de papier et je l’ai jetée dans la pièce à côté. M’éloignais-je ce faisant de la réponse à l’énigme ? Comme si c’était là qu’elle se trouvait. Mais alors où ? Eh bien, comme au pays : nulle part. J’aime  à regarder les gens passer sur le boulevard. Non que le spectacle d’êtres qui vont à la recherche d’une bière à boire ou d’un kebab à avaler, ou bien tout simplement pressés ou bien déjà pleins de bières et de kebabs, soit un spectacle édifiant, mais, malgré les apparences, un jour, urbanisme ou cataclysme, tout cela va s’arrêter, et c’est cette idée qui me semble fascinante : que la fin soit certaine. Que la certitude de la fin n’empêche personne de s’agiter, comme ces gens qui passent sous mes fenêtres qui donnent sur le boulevard, la cause en est-elle qu’ils n’en ont pas conscience ou qu’ils n’en ont que faire et que, même s’ils en avaient conscience, ils n’en auraient que faire ? C’est si loin l’infini, quand ta vie s’arrête comme un claquement de doigt. Est-ce la solution de l’énigme ?

Journal de lecture : La révolution du No Sex

la souris
, 22/05/2024 | Source : Grignotages

Il y avait cette curiosité passive pour la question de l’asexualité, réactivée il y a quelques temps par un épisode de Heartstopper (série parfaite pour les cœurs en guimauve woke). Mais surtout, si je suis honnête, le désir de comprendre pourquoi le désir sexuel se fait aussi stable qu’un néon en fin de vie pour moi ces derniers temps. J’ai bien tenté de Googler le désir, mais je me suis pris une avalanche d’articles sur la perte de libido et ses origines maléfiques (stress, charge mentale, contraception…). Or, non. Petit a) je n’ai pas perdu ma libido, c’est elle qui perd le fil et se fait la malle sitôt après avoir amorcé un rapprochement. Surtout, petit b) pourquoi la fluctuation de la libido serait-elle nécessairement un mal à solutionner-médicamenter de suite ? Pourquoi serait-ce forcément au partenaire avec la libido moindre de remédier à une situation dont il ne souffre pas (lorsqu’il n’en souffre pas, puisque tel est mon cas ; je parle de moi à la troisième personne comme si j’étais Jules César si je veux) ? Bref, j’avais besoin d’un peu moins de norme et d’un peu plus de pistes. Et qui mieux que les asexuels et abstinents pour questionner la norme en matière de sexe, hein ?

Autant ruiner le suspens de suite : je n’ai pas eu de révélation à la lecture de La Révolution du No Sex, petit traité d’asexualité et d’abstinence. Mais j’ai ouvert un peu mes horizons, appris qu’être asexuel n’exclut pas nécessairement les relations sexuelle (on peut y consentir sans grand désir, en mode pourquoi pas — même si bon, hein…), mais surtout qu’être asexuel ne signifie pas forcément n’éprouver aucune pulsion sexuelle (même si pour certains oui) : cela signifie avant tout ne pas éprouver de pulsion sexuelle pour autrui (et n’exclut donc pas la masturbation). Bref, l’asexualité, c’est tout un spectre. Le didactisme de Magali Croset-Calisto m’a fait reconsidérer mon préjugé selon lequel se disent asexuelles des personnes qui n’ont pas encore ressenti d’attirance et/ou de plaisir (ou qui ont eu des expériences telles que toute sexualité s’est mise à leur répugner) — préjugé qui est d’ailleurs similaire à celui que j’ai pu rencontrer en revendiquant ne pas vouloir d’enfant : c’est parce que tu n’as pas rencontré le bon /  tu dis ça maintenant mais tu verraaaaas. Je vois que je suis à un âge où les enfants pullulent dans mon cercle amical et où mes amies nullipares commencent à entendre parler de congélation d’ovules par leur gynéco : et non, vraiment, toujours pas, je préfère donner cours de danse à des enfants que je peux rendre à leurs parents à la fin du cours, émoticone diablotin ravi, demerden Sie sich.

J’ai surtout trouvé très intéressante l’hypothèse de l’autrice selon laquelle la mouvance no sex fonctionnerait un peu comme l’inconscient de notre société, en mode ras le bol de la sexualisation à outrances et des VSS, on coupe les ponts et on privilégie un rapport apaisé à soi et aux autres (on sublime à donf, dégénitalisation des rapports, « érotisation d’autres territoires » comme le désir de savoir…). L’absence de pulsion sexuelle n’équivaut pas à l’absence de pulsion de vie : la pulsion d’auto-conservation prend simplement le pas sur la pulsion sexuelle.

L’autrice pousse jusqu’au paradoxe en comparant le no sex à l’amour courtois et aux troubadours « qui chantaient la sublimation du sexe au nom de la protection d’un désir durable qui ne se lasse ni ne s’épuise de lui-même ».

« Et si la sublimation du désir et des rapports sexuels permettant au final de maintenir le désir du désir ? »

La révolution du No Sex aurait tout d’une révolution astronomique, quoi. Je vous laisse sur un extrait de la conclusion, voir si vous seriez tentés de lire le (court) essai en entier :

Le sexe actuel, avec ses soutènements porno-commerciaux, a envahi l’ensemble des espaces publics et mentaux. […] Les personnes asexuelles, abstinentes ou en baisse de libido n’ont jamais été aussi visibles (et décriées) que dans notre modernité. Derrière cette nouvelle visibilité, le message du No Sex est que le sexe est à réinventer. Car les raisons de ne pas, ou ne plus, faire l’amour sont nombreuses : par orientation, par réaction, par déception, par choix, par protection, par guérison, etc. […] Face au burn-out des couples, face à la surconsommation et à l’appauvrissement des ressources naturelles, face à l’inflation constante, la sobriété est de mise. […] La pulsion de vie a changé de registre. Le monde des plaisirs fait place à celui de la modération. La pulsion sexuelle se met en retrait, au profit de la pulsion d’autoconservation. […] Désormais, avant de penser au sexe et à la jouissance, l’humain pense d’abord à sa sécurité. À sa pérennité. Car pour pouvoir jouir et éprouver du plaisir, encore faut-il être en vie. La révolution du No Sex vient nous le rappeler : il s’agit de se recentrer pour pouvoir durer.

C’est pourquoi les jeunes qui n’ont plus envie de faire l’amour (tel qu’il se fait), les personnes d’orientation asexuelle et les personnes abstinentes délivrent un message fort à la société : en isolant la pulsion sexuelle de leur mode de vie, ils la protègent du mortifère ou de l’asphyxie. Cette mise au repos donne au désir un nouveau souffle, via la sublimation et la création. […] Ils questionnent le monde des envies au profit de l’en-vie.

…

À la suite de cette lecture, j’ai regardé sur Arte le documentaire No sex. Une jeune femme témoigne de son chemin pour se reconstruire après un viol. Un homme, qui m’a immédiatement été antipathique au possible, y parle d’abstinence subie ; il m’a fallu faire preuve de persévérance pour pousser outre l’aigreur et entendre la souffrance, réelle, poignante, qui l’a conduit jusqu’à la tentative de suicide. Un couple asexuel répond à des questions auxquels ils sont rompus sans jamais se lâcher la main, comme ne manque pas de le remarquer l’interviewer… qui ne souligne pas le seul moment où la jeune femme récupère son autonomie : lorsque son compagnon parle de masturbation. La chose semble lui répugner, et c’est cette répugnance qui m’a replongée dans le doute, dans le flou entre normal et pathologique.

Est-ce qu’on n’érigerait pas des théories pour justifier nos constructions de traviole ? Est-ce qu’on ne colmaterait pas de bonnes raisons nos angles morts ? Et en même temps, ces théories offrent une alternative bienvenue à la pathologisation de tout ce qui s’éloigne de la norme… Face au couple asexuel présent sur le plateau, ma première réaction a été de me dire que, quand même, ils en tenaient une couche. Est-ce que j’écoute cette réaction spontanée comme une forme d’intuition ou est-ce que je l’écarte comme production de préjugés hérités de la société (parce que bon, d’habitude la neuroatypie ne me paraît pas si bizarre que ça) ? Est-ce que je ne laisserais pas plutôt infuser la force de vie qui émane de la jeune femme, dont l’enthousiasme et la joie me rappellent la camarade de prépa qui se destinait à rentrer dans les ordres (et vous pliait une explication de textes de Laclos avec une élégance et une décontraction totales) ?

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Jérôme Orsoni
, 22/05/2024 | Source : cahiers fantômes

Tout à coup, j’étais en Province. Comment avais-je fait pour me retrouver là ? Pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir franchi le périphérique. Était-ce la dérisoire quête de cette ampoule qui m’y avait conduit, loin de Paris, sans sas de décompression, comme si j’étais tombé dans quelque faille du continuum espace-temps, sans même m’en rendre compte, Thalès dans le trou de l’être, et badaboum, c’est la chute dans l’étant ? Mais, en l’air, si j’avais levé la tête, qu’aurais-je vu ? Les « ateliers Gaîté » portent mal leur nom, en vérité, ce n’est qu’un vulgaire centre commercial d’une infinie tristesse, une masse noire nauséeuse, quand on passe aux caisses automatiques (je n’ai pas eu le courage d’entrer en contact avec un humain), on entend une voix venue d’un autre temps (du temps où l’intelligence artificielle n’avait pas encore remplacé les êtres humains), égrainer sur un ton enjoué la litanie des promotions, telle la semaine de la bière — « Pour cinquante litres achetés, les cinquante autres vous sont offerts » —, et le nom des marques, « Despé, la déséspérados », à désespérer de tout, une femme en situation de handicap dit au revoir aux gens sans les regarder, car qui pourrait soutenir un tel regard ? Il n’y a rien dans nos yeux, que de la mort en barquettes plastifiées, c’est dégoûtant, mais on avale quand même. Peut-on refuser, quand c’est si gentiment offert ? J’avais chaud, j’avais froid, il pleuvait, il y avait du soleil, le vent soufflait et puis plus rien, dans l’air autour de moi, rien que des voix que je ne comprenais pas, des phrases qui me semblaient dépourvues de tout sens. L’étaient-elles ? Comment le saurais-je ? On a envie de dénoncer le faux, comme Charlus au restaurant de Saint-Mars-le-Vêtu, qui fait enlever les roses fanées, et renvoie ce qu’on lui présente comme du champagne alors que ce n’est qu’un « vomitif »,  dit-il, mais le sociologisme a remplacé tout le goût, qu’on n’a plus, désormais, on est riche, et c’est tout. Et encore, quelquefois, on est pauvre, comme tout le monde. « Aimez-vous les noms ? », demande le baron à Morel, qui ne comprend rien de ce que l’autre lui raconte. « Vous dites ? », lui répond-il ainsi, et on change de sujet pour glisser vers le graveleux, parce que la conversation, à supposer qu’elle ait jamais commencé, ne peut pas continuer. « Aimez-vous les noms ? » (S&G, II, III, p. 395), pourtant, cette question est si profonde, profonde comme la vie : les noms nous parlent, nous cachent des choses, nous trompent, nous ensorcellent, ils sont la cause de nos fantasmes, et de nos déceptions les plus grandes aussi. Et étrange aussi : qui peut bien poser une question comme celle-là ? J’entends : de quel univers parallèle, étranger au monde soit-disant commun, faut-il venir pour s’interroger ainsi ? Et, d’un certain point de vue, tout Proust est dans cette question. La gaîté n’a rien de gai ; elle ressemble à s’y méprendre à tout le reste de l’univers.