Journal du 17.4.26 (version lue)
Peut-être que la seule façon d’être un écrivain honnête, c’est d’être pauvre. Et donc, par suite, la seule façon d’être un écrivain, c’est de ne pas vendre de livres, ou bien très, très, très peu. Ce que l’« affaire Nora » montre — ou, du moins, je le crois —, c’est la réalité derrière le mythe de l’indépendance éditoriale, cette fiction sur laquelle repose le milieu littéraire français, avec ses écrivains militants, ses éditeurs engagés, un peu comme les enseignes de supermarchés, et qui ne sont en réalité que des employés de groupes financiers plus ou moins importants, plus ou moins exigeants, plus ou moins bienveillants. Tant que les propriétaires et leurs employés appartiennent peu ou prou au même groupe social, la façade de la fiction peut maintenir son illusion intacte. Tout le monde pense grosso modo la même chose, on fait parfois semblant de se disputer, mais c’est pour amuser la galerie, à la prochaine remise de prix, on se réconciliera, après tout, n’appartenons-nous pas toutes et tous à la même et grande et belle famille des gens qui ont réussi leur vie ? C’est beau, la méritocratie, n’est-ce pas ? Mais, à la moindre faille, cette façade illusoire va se fissurer, craquer et, dans cette béance qui s’ouvre, faire voir la réalité toute nue : le vrai pouvoir, c’est l’argent. N’en cherchez pas un autre, il n’y en a pas. On peut bien signer des tribunes pour dénoncer l’emprise de l’extrême-droite, et faire savoir que ce petit froissement de papier auquel presque personne n’avait prêté attention, c’était le bruit de la porte que l’on venait de claquer avec fracas pour défendre la culture française, en vérité, tout ce que l’on attend, tout ce que l’on demande, c’est qu’un nouveau milliardaire nous signe notre petit chèque, ou que l’État nous avance encore un peu de sa trésorerie infinie. Car, que peut bien signifier ce « pluralisme éditorial », dont même le Président de notre grandiloquente République se fait le champion, quand cinq groupes à peine concentrent à eux seuls 75% du chiffre d’affaire du secteur de l’édition (comme on dit en termes techniques) ? Qu’est-ce que cela ? Un fantasme, un vœu pieux, un mensonge, des balivernes, des petites histoires que l’on se raconte pour se convaincre que l’on fait partie du camp du bien — rare, remarquons-le au passage, qui revendique avec fierté son appartenance au camp du mal — et dormir du sommeil du juste après avoir compté les deux cents soixante-douze virgule trente-trois façons de reconnaître le fascisme ? Car il faut de toute urgence ajouter une clause spéciale au contrat d’édition pour être tout à fait certain que les auteur·ices ont bel et bien une conscience ; sinon, en effet, qui pourrait jamais en apporter la preuve ? Le fantôme de Nithard, lequel fut, nous dit-on, le premier à parler notre petit patois provincial ? En tout cas, ce n’est pas dans leurs livres qu’on en trouvera la trace. Il y a quelques jours à peine, je me lamentais de n’avoir pas de succès. J’aurais un peu trop beau jeu de dire à présent que je comprends pourquoi je n’en ai pas. Il est vrai que je ne me lamente plus, mais ceci n’a rien à voir avec cela, pas immédiatement, en tout cas, non. C’est simplement que je ne supporte l’hypocrisie ni le mensonge (n’est-ce pas chez _______ que _______ _______ m’avait dit qu’il allait falloir que j’apprenne à mentir ?). Mais qui se soucie de parler François ? On préfère bavarder, c’est vain, mais cela fait passer le temps. Triste engeance.

C’est aujourd’hui que paraît Notre Sœur Rabat-Joie, co-traduit avec Patricia Houéfa Grange.
Tout à l’heure, près de la mare, j’enregistrerai une petite vidéo afin d’ajouter quelques roulements de tambour à ceux de la maison d’édition. Patricia a déjà fait une publication à J – 2 avant-hier, que j’ai relayée. Hier j’ai pris un selfie en casquette rouge avant d’aller promener, et la légende a eu quelque succès sur Facebook.
Je crois l’avoir déjà raconté mais après tout, la répétition ou le radotage ne sont pas inutiles.
Ce livre, je le connais depuis trente ans, pile. Our Sister Killjoy. Quel titre, quand on y réfléchit.
Dans l’édition Longman, avec fleurs et fruits dessinés en couverture.
C’était à Oxford, dans le séminaire de Robert Young, qui l’avait mis en parallèle de Wide Sargasso Sea (je continue de ne pas très bien comprendre pourquoi). Depuis, je l’ai un peu fait lire (pas assez), mis quelques extraits dans des brochures de séminaire. En 2024, un an après la mort d’Ama Ata Aidoo, j’ai chouiné, comme je le fais parfois, sur un réseau social (Bluesky ? Instagram ?) sur le fait que ce livre ne soit pas disponible en français, et j’ai eu la joie d’être contacté par Sarah Fila Bakabadio, qui avait été ma collègue à Tours il y a un peu plus de dix ans, et qui est l’une des éditrices de Rot-Bo-Krik.
A partir de là, tout s’est enchaîné : échantillon de traduction, discussion avec les trois éditeurices (maintenant iels sont 4), approbation du projet, exigence (de ma part) d’embarquer une traductrice africaine ou afrodescendante… En février 2025, Houéfa est donc partie dans l’aventure avec nous, et j’ai traduit avec elle ce petit livre d’une très grande puissance. Après pas mal d’allers-retours entre elle et moi, nous avons rendu notre texte complet à l’éditeur début août.
Nouvelles navettes, discussions, relecture complète du texte par Mathilde Deprez (qui a noté un contresens énorme et atroce que j’avais commis et qui était resté jusque là inaperçu), intervention sur l’expérience de co-traduction à Nantes fin octobre (avec Houéfa en visio)… Depuis, on ronge un peu notre frein, mais l’organisation de la petite tournée nous a aussi un peu occupé-es.
Je n’ai pas encore beaucoup l’habitude des publications, de la médiatisation etc., et c’est aussi la première fois que ma co-traductrice est embarquée, pour une traduction, dans une tournée à proprement parler. Dans la mesure où cela fait trente ans que je tiens ce texte pour un livre vraiment capital, pas seulement à titre de « classique afroféministe » (c’est l’étiquette pensée avec la maison d’édition car c’est la meilleure manière de résumer une bonne partie des enjeux du livre), mais parce qu’il est extrêmement ambivalent, et en cela ce qu’est pour moi la grande littérature, il va de soi que j’aimerais que ce livre soit un succès de librairie, qu’il se vende bien, qu’il trouve des échos nombreux etc.
Une petite énigme sur laquelle je n’ai pas interrogé J.-B. Naudy dans nos échanges, c’est cette petite phrase à la page 6 : « Les éditions Ròt-Bò-Krik remercient Elvan Zabunyan de les avoir encouragées à publier ce texte. »
Dans « Circé », l’un des contes de Bestiaire, la magicienne s’appelle Delia et ne prépare ni drogues ni poisons, mais des liqueurs et des bonbons. À la fin du récit, son fiancé découvre que, dans la pénombre d’une nuit d’été, c’est un cafard qu’elle lui donne à manger à la place du nouveau bonbon qu’elle prétend avoir confectionné. Dans la citation qui, dans mon édition (Nouvelles, histoires et autres contes), suit le conte, Cortázar prétend que c’est une phobie qui lui a donné le prétexte inconscient de ce conte. Et, ajoute-t-il, la rédaction a fonctionné sur lui comme une auto-thérapie : après l’avoir écrit, sa névrose l’avait quittée. On peut évidemment croire en ce motif psychanalytique — qui est certainement vrai, je ne doute pas de la parole consciente de Cortázar —, mais ne paraît-il pas évident que c’est aussi tout à fait autre chose qu’un remède que Circé / Delia offre à Mario à la fin du conte ? C’est Gregor Samsa. L’épithète homérique de Circé est πολυφάρμακος, et φαρμακός signifie aussi bien le poison que le remède. Le φαρμακός du conte est un remède pour l’auteur qui rationalise les motifs de son écrit, mais c’est aussi un poison pour l’auteur qui écrit des nouvelles : le même poison qui intoxiquait Kafka quand il écrivit la Métamorphose et qui fait voir dans le monde réel des choses qui n’y sont pas ou que, du moins, les autres ne voient pas. Le fantastique n’est pas tant fantaisie que perception aiguë de la réalité, des motifs ou prétextes inaperçus dans le réel et que seul le conte parvient à mettre à jour à sa façon bien singulière à lui : en inventant des histoires bizarres, troublantes, angoissantes. L’angoisse qui habite le conte de Cortázar tient à ceci que les deux précédents fiancés de Circé / Delia sont morts et, comme tout le monde pense que c’est elle qui les a tués, le lecteur s’attend à ce qu’elle assassine à son tour le pauvre Mario, lequel est bien naïf d’imaginer que ce sera différent avec lui. Mais les hommes s’imaginent toujours que ce sera différent avec eux, qu’ils valent mieux que les autres : c’est le leitmotiv de l’histoire de l’humanité, toujours faire la même erreur et se disant que, cette fois, cela marchera. Quand Mario découvre que le bonbon que Delia lui offre est en réalité fourré au cafard écrasé, le lecteur peut penser que Delia a effectivement cherché à l’empoisonner ou qu’elle est tout simplement folle. D’ailleurs, Mario essaie de l’étrangler pour qu’elle cesse de pleurer et, quand il y renonce finalement, les parents de la magicienne, qui écoutent derrière la porte, sont déçus : « Qui viendra nous débarrasser de cette cinglée ? », semblent-ils se lamenter. Mais, de même que rien, dans le texte, ne permet de deviner le motif inconscient de l’auteur, rien dans le texte non plus ne peut confirmer ni infirmer telle ou telle de ces hypothèses, et rien n’empêche d’en formuler une autre, extérieure à la trame narrative directe, mais certainement pas à l’histoire dans laquelle elle s’inscrit : ce que Delia essaie de faire avaler à Mario, c’est Gregor Samsa, son cafard à elle, c’est le fantastique. Le fantastique est un poison — il va de soi que c’est aussi un remède — : l’acuité de la perception dont il procède a tout d’une malédiction parce que qui la possède est condamné à voir les choses comme personne ne les voit, sentir les choses comme personne ne les sent. Cette solitude de la perception, Kafka la vivait avec la plus haute intensité, et c’est ce qui a fourni le motif inconscient (un peu comme la névrose de Cortázar) de la Métamorphose, mais ce n’est pas la signification de la Métamorphose, sa signification ultime. Il n’y a pas de signification ultime, c’est peut-être cette idée force qui est à l’œuvre dans le fantastique : il y a toujours quelque chose de possible, l’histoire ne se replie jamais complètement sur elle-même, le récit ne se ferme pas, il n’y a pas de clôture de la narration. D’où la forme privilégié que prend le fantastique en littérature : le conte, le conte, qui, d’une densité maximale (parfois, une ligne à peine comme chez Monterroso, parfois quelques dizaines de pages, comme dans la Métamorphose), est aussi d’une ouverture totale, sa densité n’étant jamais terminale, mais toujours inaugurale.

Je suis en train de finir/fignoler la traduction d'un texte de VW et les notes qui l'accompagnent, de quelle façon je m'y suis prise, quels obstacles m'ont bien tortillé le cerveau, une sorte de mini journal de traduction comme j'en ai fait pour Kew gardens et surtout pour Les Vagues. Ce qui est bien avec moi c'est que je redécouvre toujours tout. Je sais que c'est passionnant d'essayer d'expliquer un choix de traduction, passionnant égoïstement, parce qu'on change de rapport aux mots traduits, on les considère autrement, et on améliore forcément, à force de travail, le texte qu'on aurait autrement posé et rangé sans l'idée d'y trouver quoi que ce soit de plus. Je sais que c'est un plus d'essayer d'expliquer ses choix, les pourquoi, de comprendre qu'on part sur une bonne piste, ou au contraire de réaliser en s'expliquant, qu'on fait totalement fausse route, bref, je sais que c'est une richesse de possibles, et nutritif, parce que je l'ai expérimenté plusieurs fois, et là, avec ce texte, je redécouvre à quel point c'est bien. Si j'étais Hercule Poirot j'enquêterais toujours sur le même meurtre, dans l'idée qu'il vient d'arriver (est-ce que je le résoudrais différemment ? mes petites cellules grises trouveraient-elles d'autres indices incontestables ?). Je ne sais pas si c'est un désavantage d'être autant Lou Ravie. Parce que si je regarde bien autour de moi, tout est vieux (les guerres, les jeux de pouvoir, les statues dorées, les jeux du cirque, les troubadours, les tragédies, les laquais, les corsaires, les électrons libres, etc), alors c'est peut-être un bien de voir tout en neuf. Ça m'évite d'être blasée. Et hop, encore un coucher de soleil. Le combientième ? 10 puissance 28 dit quelqu'un, et je suis si novice en mathématiques que je ne sais même pas ce que ça veut dire.
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Ce matin, j’ai enfin terminé de lire le difficile et beau livre de Raharimanana, Terre et ciel, dont il faut que je dise quelques mots à chaud : épopée constituée de 23 tantara (eux-mêmes divisés en antsa) et d’un épilogue, reprenant plusieurs mythes fondateurs malagasy mais avec pour fil narratif central la quête d’Iboniamasiboniamanoro cherchant sa promise – ou qu’il pense telle – Iampelasoamanoro ; le narrateur principal, Rakosombe, donne régulièrement sa voix à d’autres (la « vieille » Konantitra, Iboniamasiboniamanoro lui-même, et d’autres), et l’épilogue est raconté par l’oiseau-feuille-feu.
Il y a des chapitres splendides, une écriture toujours en plis, en pliures, à la recherche de ce qu’on ne peut simplifier. Epopée qui évoque le Shâhnâmeh ou Gilgamesh, dans les ramifications de récits qui n’ont pas dimension humaine, ce livre est aussi un roman interrogeant le langage même. Comme le dit Rakosombe dans le Prologue : « Morceaux de récit au sol, les mots s'empoussièrent, frôlent, frôlent. Festival de nuit et de silence, le récit se réveille avant de se dire, le bruit des ailes s'efface dans l’éphémère du vol, rien ne s’expose sans abîme. Les mots tournoient, pâles, bientôt suivis d’autres, échappés des ombres des sens, rescapés de l'obscur de la narration, au-dessus de ce gouffre qu’est la langue, les mots s’écroulent et il me faut les rattraper. » (p. 9) Ces phrases sont d’ailleurs répétées à la fin du dernier tantara, lorsque Rakosombe « s’efface » (pp. 423-4).
Par l’écriture comme par le projet narratif, c’est finalement davantage à Alexis Wright, en particulier son dernier roman (Praiseworthy), que m’a fait penser ce livre, mais aussi aux huit tomes de l’Oiseau schizophone de Frankétienne. Le glossaire, long de près de cinquante pages, est comme un récit supplémentaire ; je m’y suis reporté à plusieurs reprises au cours de ma lecture, mais je l’ai également lu d’un tenant, après l’épilogue.
Le langage n’est jamais jeux verbaux gratuits, comme dans l’épilogue, lorsque la répétition d’une quadruple paronomase vient tisser ensemble les quatre éléments et les quatre points cardinaux du premier tantara, tout en cherchant à dire la dualité homme/femme, et en fait la non-binarité, d’Iboniamasiboniamanoro :
La mort n’était qu’absence relative, l’autre l’antre et l’astre.
Feuille, feu. De l’âtre dans l’antre, jusqu’à l’astre de l’autre.
Feu, feuille. De l’âtre dans l’autre pour antre et astre. Feuille, feu. L’astre dans l’antre, c’était l’autre.
Feuille, feu, paroles, ainsi Iboniamasiboniamanoro entre dans la maison d’Iampelasoamanoro : ni mâle ni femelle, ni lui-même ni un tout autre, ni présent ni absent, ni vivant ni mort, ni corps ni esprit. Antre et monde où demeurer si la fille de la fille des filles d’Ifaratadidy-l’horizon-des-mémoires, le veut bien.
(p. 436)
Terre et ciel paraîtra le 6 mai 2026.
Jeudi 5 mars/ Faut-il chercher l’image qui creusera notre sillon ? qui posera les questions qui nous obsèdent déjà ? ou laisser venir à soi l’image inattendue ? (Antonin Crenn : site)
Vendredi 6 mars/ Les mots ne commencent pas ici, ni là-bas. Les mots ne sont pas ciselés. Ils tressaillent fraîchement. Ils métamorphosent mes pensées. (Karl Dubost : site Les carnets web de la Grange)
Samedi 7 mars/ On se sent comme une île parfois. (António Lobo Antunes)
Dimanche 8 mars/ Le débris d’un truc, cueilli dans une benne, dans un jardin, ou dans les taillis du terrain vague de Ménilmontant ; on ne sait pas ce que c’est, alors on fantasme. Et on l’enlumine. (Antonin Crenn : Journal)
Lundi 9 mars/ Percevoir les choses par le milieu, au cœur du présent plutôt que dans la perspective d’un futur à jauger en termes de réussite ou échec. ( Christine Lapostolle via Karl Dubost)
Quand je rentre dans la voiture mon père me dit de faire attention où je m’assois, il reste un peu de sang sur les sièges. Effectivement, il a des gouttelettes séchées, s’il ne m’avait pas dit j’aurais pu croire que quelqu’un avait renversé son chocolat chaud, par exemple — toujours surpris que le sang soit si sombre. Puis il me montre les croutes sur ses mains, dit que c’était pas beau à voir. Il n’a pas recroisé le couple de personnes âgées et leur chien qui les a attaqués, lui et son chien, il aimerait leur dire combien lui a coûté le vétérinaire, leur raconter son passage aux urgences de Purpan, etc. On monte à la maison. Il fait à manger, je me mets sur le rebord de la fenêtre, le dos au soleil, et on discute. J’essaie de faire un effort pour ne pas paraître trop excédé et que ça empêche la discussion. Pour éviter qu’il me parle de géopolitique pendant des heures je lui pose des questions sur la famille, pourquoi est-ce qu’ils se sont installés dans le sud-ouest alors qu’ils venaient du nord. On continue la discussion pendant notre balade avec le chien au bord du canal. On croise des connaissances qui baladent leurs chiens aussi, ils échangent quelques phrases, et on reprend. J’apprends que mon père n’a pas grandi ici, qu’il n’est arrivé ici qu’en première alors que j’avais toujours cru qu’il était arrivé enfant, et qu’en fait, il a passé toute sa jeunesse en Seine-et-Marne, le début de son lycée à Montereau-Fault-Yonne (je note le nom de la ville). Ses parents, Jeanne et Serge, étaient venus ici, dans le sud-ouest, en vacances. Ils étaient tombés en panne sur une petite route, et le fermier qui les a dépannés leur a parlé d’un grand terrain qu’il vendait pour rien du tout. Ils l’ont acheté et ont construit leur maison. Ils ont demandé leur mutation. Voilà. On remonte à la maison et il me montre toutes les photographies et les documents qu’il a scannés récemment, parmi le bordel du grenier. La carte du parti de mon arrière-grand-mère Lucie. J’ignorais que mon père avait connu sa grand-mère paternelle, je pensais qu’elle était morte peu après la Libération, je ne sais pas pourquoi. Le document qui atteste la mort en déportation de son mari Marcel. Cause de la mort c’est écrit pneumonie. Il y a aussi une lettre écrite — enfin, dictée, comme l’indique la signature — par Lucie, adressée à Marcel qui fait partie des choses que l’armée américaine lui a renvoyées, après la libération du camp, en plus de son portefeuille.
3 Décembre
Mon bien cher mari et cher papa
C’est avec une très grande joie que nous avons reçu le 3 ta lettre du 21 [?]bre…, la prochaine fois tu me diras si je peux t’écrire plus souvent, je t’enverrai ton colis le 17 D[écem]bre car à la gare on n’expédie rien avant, c’est chaque année la même chose. Je serai heureuse de savoir si tu as reçu ton premier colis envoyé le 2 [?]bre car je t’ai mis des vêtements chauds et des galoches. Je le disais à Serge que tu devais penser à papa Eugène et j’avais raison. Fais attention de ne pas te blesser en travaillant, fais aussi attention à ta tête où tu as été opéré, est-ce que tu souffres de ta hernie, je voudrais savoir tant de choses. Serge travaille très bien, il a été félicité par M[onsieu]r le Proviseur pour son travail et sa bonne tenue, le lycée a organisé un cross « du nombre » il y avait 420 partants, il est arrivé 1[er] avec 4 secondes d’avance. Je mets une photo de lui du mois de sep[tem]bre. Je vois toujours les mêmes clients et tous me demandent de tes nouvelles et te disent bonjour, surtout maman Georgette de Cachy, mais je ne vois plus jamais notre petite Josette ni cousine Jeanne, c’est une mauvaise femme, et ne sois pas trop bête, pense à toi avant de penser aux autres. J’ai fait charrier notre bois, c’est M[onsieu]r Dusuel qui l’a fait, ce n’est pas du hêtre mais du chêne et du charme, j’ai été bien servie. Au comptoir [illisible] tout le monde est heureux que j’ai de tes nouvelles, je fais tout mon possible pour faire marcher notre commerce, mais dépêche-toi de revenir. M[onsieu]r Bled vient quelques fois un peu le soir avec sa grosse Lucie me tenir compagnie, M[ada]me Bled est morte depuis 3 mois. Ici il pleut tous les jours et toi là-bas quel temps fait-il, le plus malheureux c’est quand tu es mouillé, tu dois être enrhumé. C’est M[ada]me Censené qui fait mes lettres. Ta femme et ton fils qui t’embrassent et t’aiment beaucoup.
Étant donné qu’il est déclaré mort le 23 mars 1944 — c’est en tout cas ce qui est indiqué dans le registre des déportés —, j’imagine que la lettre date du 3 décembre 1943. Bouleversant de lire cette dernière ligne, ta femme et ton fils et ton fils qui t’embrassent et t’aiment beaucoup, et de savoir que c’est une voisine qui l’a écrite pour elle.
Des archives du camp consultées à l’instant le déclarent mort plutôt le 22 mars 1944. Deux documents, notamment, indiquent ce qu’il avait à son arrivée, puis à sa mort.
L’inventaire de ses affaires à son arrivée au camp le 19 septembre 1943 : 1 pullover, 2 chemises, 2 paires de chaussettes, 1 porte-monnaie avec papiers, 2 [illisible] mouchoirs et chemise de nuit, 1 miroir. Deuxième inventaire établi au moment de sa mort (indiquée par une croix rouge) : 1 paire de chaussettes, 1 pullover, 1 [illisible].


Un autre document daté du 24 mars 1944 fait l’inventaire de ce qu’il possédait dans son block au moment de sa mort : 2 paires de chaussettes, 1 mouchoir, 2 chemises, 1 bandage en flanelle. Puis c’est écrit : « Außer den angeführten Effekten hat der Verstorbene keinerlei Gegenstände oder Schriftstücke im Block hinterlassen » — « En dehors des effets mentionnés, le défunt n’a laissé aucun objet ni document dans le block. » Signé par le Blockältester (doyen du block, un détenu) et le Blockführer (SS responsable du block).

Je suis dans un train pour rentrer à Paris. Je récapitule, pour que toutes les informations soient au même endroit — c’est quand même plus pratique. Marcel (Edmon) Guilbert, épicier (mon père dit qu’il était charcutier), né le 26 mars 1896 à Erondelle (dans la Somme), domicilié rue d’Amiens à Villers-Bretonneux, s’engage dans la Résistance à l’hiver 1942 avec son épouse Lucie Guilbert, née Robert : sabotages de véhicules allemands, missions d’agent de liaison, sabotages divers, participation à l’évasion d’un patriote. Arrêté par la Gestapo à son domicile le 5 juin 1943, il est successivement incarcéré à Amiens puis au camp de transit de Compiègne. Le 17 septembre 1943, il est déporté dans un convoi à destination de l’Allemagne et enregistré le 18 septembre 1943 au camp de concentration de Buchenwald, block 31, sous le matricule 21214. En décembre 1943, son épouse lui adresse une lettre depuis Villers-Bretonneux, qui lui parvient au camp. Marcel Guilbert décède le 22 mars 1944 à Buchenwald. Après la guerre, la lettre de décembre 1943 est renvoyée à sa famille avec son portefeuille.
Parfois, quand je suis dans la maison avec mon père, il me montre le coin d’une pièce encombrée d’affaires à lui et à ses parents, un pan de mur avec des étagères fixées remplies de livres et d’objets, ou juste le grenier, et il dit : il faut que je range, mais j’ai dû mal à me débarrasser de certaines choses — et à chaque fois, à chaque fois il dit la même chose, il utilise la même formule, il dit : j’ai dû mal à me débarrasser de certaines choses (parfois, la phrase d’après, il se demande à haute voix de quoi on va bien pouvoir hériter, nous, ses enfants, en montrant toutes ces affaires qui peuvent ne pas avoir de sens pour nous — ce qu’il ne dit pas, mais ce que je vois et ce que je comprends, c’est qu’il est maintenant orphelin et que, donc, il est le prochain sur la liste).
En fait la règle c'est qu'il n'y a pas de règle et que chacun/chacune fait comme il ou elle peut, avec les moyens qui lui sont accessibles. Je garde ce block note avec l'idée (peut-être) qu'il m'aide à réactiver NT. J'en ai parlé avec V, en lui disant que c'était trop grand pour moi, que j'étais tombée sur un os. Alors je devrais lâcher ce block note et me tourner vers ce qui me tient à cœur en ce moment (à base de peintures et d'empreintes), mais il n'y a pas de règles, je garde ce tuteur pour la plante qui ne pousse pas, on ne sait jamais. C'est comme mes hibiscus (ils sont deux) qui ressemblent à deux machins morts. J'ai vu d'autres hibiscus dans un jardin qui ressemblaient aux miens, des machins morts, et on m'a assuré que c'était normal, ça va repartir. Ensuite j'ai vu Suzanne Flon (enfin le sosie de Suzanne Flon), mais je ne l'ai dit à personne, parce que les gens avec qui j'étais ne connaissent sans doute pas Suzanne Flon, question de temps. Et j'ai sans doute vu des sosies de gens inconnus sans le savoir, parce que je n'aurais pas su les reconnaître. L'autre jour Julien Clerc sortait d'une voiture dans la rue principale, et Serge Reggiani était assis à une terrasse. N'empêche, c'est Andy Warhol devant le jardin botanique qui me reste en tête. Je ne sais plus où j'ai entendu parler de tableaux de Mona Lisa, une série, où elle était représentée dans d'autres poses que celle qu'on lui connait (mains sur la tête, faisant une grimace, ou de dos, ou bras sur les hanches, ou pointant vers nous un doigt accusateur, etc). Le pire c'est que je n'aime pas Andy Warhol, mais j'étais si émerveillée de le voir que j'ai failli aller lui parler, pour lui demander ce qu'il faisait là, ou s'il avait besoin que je lui indique la route pour aller je ne sais où, il ne pouvait pas rester là, dans cet environnement qui ressemble si peu à New York. Peut-être même que ça accentuait sa présence ce décalage, et que si je l'avais vu à New York, dans son élément, je ne l'aurais pas remarqué. La règle c'est qu'il n'y a pas de règle. Peut-être que NT n'est pas mort et qu'il hibiscuse.
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« Auto-sociologie. » L’expression n’est pas des plus heureuses, mais elle n’est pas imprécise, au moins. Si je devais donner un nom au thème sous lequel il conviendrait de ranger la page de ce jour, comme il y a des pages que je rangerais sous le thème « rêves » (ce sont des récits de rêves, que je ne fais plus guère, ces derniers temps, d’ailleurs, c’est dommage), d’autres sous « aphorismes » (celles-là commencent généralement par un titre en italique suivi d’un tiret, mais pas toujours, « aphorismes », je ne devrais pas nommer ces pages ainsi, pour moi un aphorisme, “un vrai”, c’est une phrase, deux, tout au plus, un éclair, qui foudroie et illumine), d’autres sous « extases provisoires » (ce serait des descriptions de moments heureux, comme le bref moment passé dans le jardin de l’____ __ _____, hier, ou des paysages, des instants quand l’on prend conscience de la beauté du monde, de la profondeur du temps, quand la perception se trouve changée, renouvelée, la vie rendue meilleure), d’autres encore sous « improvisations » (comme quand je ne sais pas ce que je vais écrire avant de l’écrire), ou bien « ratures » (quand j’ai effacé ce que j’avais écrit avant de recommencer), ou aussi « absences » (quand je n’ai absolument rien à dire), etc., c’est peut-être ainsi que je le ferais : « auto-sociologie ». Et les pages qui viendraient se ranger sous ce thème seraient largement consacrées aux années détestables (c’est-à-dire : de détestation de moi, notamment, et, par extension, de détestation de tout) que j’ai passées chez _______. C’est en raison de cette détestation, cela ne fait aucun doute, que j’ai ressenti ce que j’ai ressenti, et je ne vais pas dire qu’apprendre la nouvelle du licenciement d’______ ______ par ______ ______, hier, m’a éjoui, mais, durant le bref instant que la perception en a duré (la perception de la nouvelle ? non, plutôt du sentiment, ce qui redouble la chose, à l’excès, un peu), j’ai éprouvé un sentiment de justice. Sentiment d’autant plus déplacé, j’en conviens, que les raisons qui ont conduit l’un à être le bourreau de l’autre n’ont pas grand-chose à voir avec les raisons qui me conduiraient aujourd’hui à réclamer réparation des torts dont j’estime avoir été la victime. Alors, peut-être, n’est-ce pas tant le licenciement en lui-même que le vent de panique que la nouvelle a fait souffler dans le milieu conformiste qui est celui où cette comédie assez peu comique se déroule qui aura été à l’origine de ce sentiment et que ma justice, rendue au nom de personne, sinon au nom de moi-même, n’est qu’un épiphénomène immanent dont je tire une certaine interprétation, laquelle n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du monde social dans lequel cela se joue. Jamais que là, où j’ai travaillé pendant près de six ans, je n’ai eu l’impression de vivre dans une version à peine édulcorée de la société de classes du XIXe siècle. L’édulcoration tenait à peu de choses, en effet : on s’appelait par son prénom, mais autrement les différences n’étaient pas de simple hiérarchie (comme la subordination inscrite dans le contrat de travail), elles étaient presque de nature, tant la frontière qui séparait les dirigeants des dirigés était massive, violente, humiliante, et infranchissable. Quand j’ai quitté mes fonctions de factotum, j’ai eu un entretien surréaliste avec ______ ______, dans son bureau, entretien au cours lequel il m’a dit qu’il comprenait tout à fait ma décision de partir, parce qu’il y avait un plafond de verre au-dessus de moi (il y avait effectivement une verrière au magasin, et sa littéralisation involontaire rendait la métaphore d’autant plus désopilante), et que c’était important de faire marcher, je cite, « la cabeza », quand je lui avais dit que j’avais besoin d’occupations intellectuelles pour être heureux et que j’allais traduire un livre depuis l’italien, pour commencer. « La cabeza », c’est une expression que j’emploie, aujourd’hui encore, pour faire rire Nelly. Et quand j’ai appris la nouvelle, j’ai envoyé un sms à Nelly qui lui disait ceci : « Il a eu mala à la cabeza » en commentaire d’un lien vers l’article du journal où la nouvelle était relatée. Un jour, quand j’ai entendu Jul chanter sur le morceau « Bande organisée » les paroles : « Poto que pasa ? dans la cabeza », le choc des images que produisit en moi la rencontre imprévisible entre la verrière du magasin ___ _____ ______, la métaphore d’______ ______, Walkscapes de Francesco Careri et les lyrics polyglottes de Jul faillit me faire perdre l’équilibre. À quelle vitesse la pensée voyage-t-elle, et l’effroi, et l’ironie, et ce qui sauve le monde ? La hiérarchie était si forte, chez ______, que l’on conseilla même à Nelly de me quitter parce que nous n’appartenions plus au même monde, elle à la presse, moi au magasin. J’en ai déjà parlé (cf. 23.8.22), je ne vais donc pas recommencer, mais l’inintelligence — due à l’ignorance, mais les dominants ne se soucient pas de la réalité des dominés, ils se satisfont intégralement de leurs préjugés qui leur tiennent lieu de grille de lecture du monde, et c’est ce que l’on nomme généralement « la réalité » — dont une telle remarque témoignait était ahurissante, mais aucunement étonnante, elle était au contraire parfaitement dans l’ordre des choses : l’ordre des choses, dans une société de classes, c’est justement ce qui permet à un chef de tenir ce genre de propos à sa subordonnée sans le moindre scrupule, en ayant au contraire le sentiment de prodiguer quelque conseil sensé à une jeune femme qui ignore tout de ce qui est bon pour elle et qui a grand besoin que l’on pense à sa place. Peut-être que Nelly, je ne dis pas le contraire, aurait dû écouter ce conseil : la trajectoire que ma carrière a suivie depuis lors ne lui eût pas donné tort, mais l’amour a ses raisons, etc. Chaque fois que je parle de ces années, j’ai l’impression de radoter, de ressasser quelque chose qui n’a pas lieu de l’être parce que cela appartient au passé, mais je ne le crois pas. Je crois que cela appartient effectivement à mon passé — au sens autobiographique —, et il y a longtemps que je me suis détaché de cette période de ma vie (depuis que, de fait, j’ai écrit le conte « Le feu est la flamme du feu » dans le livre du même nom), mais que cela n’appartient pas au passé du point de vue de l’époque. La façon dont la société, sinon dans son ensemble, du moins dans son écrasante majorité, prétend lutter contre les inégalités sociales tout en les renforçant de fait tend à prouver, en effet, que ce n’est pas du passé, mais du présent. Les inégalités sociales ne produisent pas simplement de l’injustice, que telle ou telle disposition règlementaire, telle ou telle augmentation de salaire, telle ou telle taxe ou impôt supplémentaires, viendraient justement réparer, comme les gens qui publient des tribunes dans les journaux le prétendent ; elles produisent de l’humiliation. Or, l’humiliation, qu’est-ce qui pourra jamais la compenser ? Chez _______, j’ai vécu l’inégalité de façon d’autant plus violente que je me sentais déclassé, pire : absolument pas à ma place, projeté vers le fond, rejeté à des années-lumières de mon idéal. Les quelques livres que j’ai écrits depuis ce temps-là ne sont pas une revanche, pas une vengeance, même pas une preuve, c’était ce que je voulais faire et que le monde social m’empêchait de faire. Alors, il a fallu que je quitte le monde social pour faire ce que je voulais faire. Mais cela, se séparer du monde social dans ce qu’il a de nocif, de vénéneux, qui en a la possibilité (comme moi, je l’ai eue, grâce à l’éducation parfaitement républicaine que j’ai reçue, l’amour de mes parents, l’amour de Nelly, quelques avantages naturels, et parce que j’avais un idéal — or, qui a un idéal ?), qui ? Je ne cherche pas à universaliser ma condition personnelle — je ne crois pas en ce genre d’élargissement de la perspective, pas plus que je ne crois en l’exemplarité, et je ne me sens pas exemplaire du tout, tant s’en faut —, je dis simplement ce que je ressens, je m’efforce simplement de ne pas mentir. La version que le monde social a retenue de l’événement dont je parle — pour résumer : « Oh là là, les méchants fascistes font du mal aux gentils amoureux des lettres » — est évidemment une caricature imbécile, mais est-ce étonnant ? Notre époque est-elle capable d’intégrer autre chose que des caricatures imbéciles ? Surtout, tout cela repose sur une fiction maladroite — on pourrait appeler cette fiction, « la société Potemkine » : tout est faux, mais on continue de faire semblant — dont la façade se lézarde, mais il y a encore trop d’intérêts à défendre, et les gens qui défendent ses intérêts occupent des positions trop importantes, trop haut placées dans la hiérarchie sociale, pour qu’on accepte de la laisser s’écrouler et voir enfin ce qu’il y a derrière. Ce qu’on pouvait déceler sous les reproches adressés par la bonne pensée à ______ _______ (dans la critique du débauchage de ______ _______, du licenciement d’______ _______), il ne fallait pas être clairvoyant pour que cela apparaisse nettement : il ne respecte pas les us et les coutumes du milieu. Or, c’est ainsi que fonctionne le monde social : l’ordre des choses est un ensemble de hiérarchies et de coutumes à respecter afin de garantir que l’ordre des choses demeure le même et que les positions, les fonctions, les avantages se transmettent sans heurt de génération en génération, comme les droits héréditaires sous l’Ancien Régime. À un moment, songeant à la scène que Nelly m’avait racontée, j’ai eu envie de conclure cette page en disant quelque chose comme : « Seul l’amour peut nous sauver », ce qui n’est probablement pas faux, mais est-il besoin de conclure ? De même, j’ai pensé effacer cette page pour en écrire une autre (je ne sais pas laquelle, je n’ai pas effacé cette page, je n’ai donc pas écrit l’autre), me disant : « Mais la perception des phénomènes est suffisante, ne crois-tu pas ? Il suffit de voir les choses pour les voir telles qu’elles sont, non ? » Non, personne ne voit rien. C’est cela, la société Potemkine : on bave d’admiration devant la façade en carton-pâte qui craque de partout.
