26.1.22

Jérôme Orsoni
, 26/01/2022 | Source : cahiers fantômes

L’avenir, c’est ce dont nous n’avons pas besoin. Me suis-je dit après que j’eus été exposé une fois de plus à une publicité indésirable, indésirée. Éneplusunième viol mental auquel nous nous soumettons comme les parfaites petites bonnes consciences que nous sommes, nous qui passons notre temps à dénoncer au nom de grands principes moraux ces innombrables diversions mises en circulation pour laisser passer inaperçue l’immense domination dont nous sommes tous les victimes. (Phrase trop longue, trop prétentieuse, nécessaire de reprendre sa respiration.) Ce qui m’était tombé sous les yeux, c’était la publicité d’une marque qui vantait les mérites de son téléphone (dé)pliable dans un mémorable Witz postindustriel : « Le futur s’ouvre à vous. » Mon Dieu, quelle débilité ! me suis-je fait remarquer, mais il était déjà trop tard : j’avais déjà été exposé. J’avais déjà été exposé à l’avenir, et cet avenir était indésirable. Alors, je me suis demandé : Quel autre avenir pourrait-il être désirable ? Et j’ai passé en revue ceux qui nous sont proposés ces temps-ci, promotion faite de manière d’autant plus intensive que nous sommes en période préélectorale, et je me suis répondu le plus simplement du monde : Aucun. Aucun avenir n’est désirable. Et pourtant, l’avenir se produira. Et pourtant, il a déjà eu lieu. Des milliards de milliards de fois. Que l’avenir ne soit pas désirable, cela ne signifie pas, du moins pas pour moi, cela ne signifie pas que je trouve que la vie ne mérite pas d’être vécue, que je suis las du monde ou je ne sais trop quoi. Non, simplement que, si je passe en revue l’étendue de mes désirs, et dieu sait s’il y en a, je ne trouve pas parmi eux ceux que ce monde social me propose. Le monde social propose à mon désir des futurs dont je ne veux pas. Hier, j’ai fini le ∆ de ruissellements. Assez fascinant de voir comment l’esprit fonctionne, sa plasticité, comment, alors que j’avais pensé la veille (avant-hier, donc) qu’il fallait que je termine cette partie (je visualisais les différents chantiers qui sont les miens en ce moment en réponse à l’idée que je me fais que je ne fais rien), au moment opportun, il s’est tourné vers ce texte (traduction : j’ai ouvert le fichier) et, tout de suite, j’ai retrouvé le mouvement, le rythme, la musique qui est celle de ce texte, comme si je l’avais commencé la veille alors que, de fait, cela fait des mois qu’il attend que quelque chose se passe. Restent encore trois parties à écrire (E, Z, H) et puis il me faudra reprendre l’ensemble, trouver un titre dont ruissellements deviendra le sous-titre. 421 x 7 = 2947.

25.1.22

Jérôme Orsoni
, 25/01/2022 | Source : cahiers fantômes

J’ai arrêté la vidéo du comique juste après. Il devait être question des candidats à la Présidentielle et je m’étais dit : Et pourquoi pas ? ça ne peut pas de faire de mal de rigoler un peu, pas vrai ? alors j’avais cliqué sur la vidéo pour la regarder et le comique était apparu à l’écran et il s’était mis à parler : Salut, je m’appelle XXX, j’ai 37 ans et hier soir j’ai mangé un chili sin carne. Et c’est là que j’ai arrêté la vidéo du comique. Je n’avais pas envie d’écouter un type qui se présente comme ça. Cette manière de se situer dans un camp, je la trouve désagréable. C’est l’interprétation la plus débile qui soit de l’affirmation discutable, mais que plus personne ne prend la peine de discuter, selon laquelle « Tout est politique ». Parce que c’est quoi, l’identité, sinon choisir son camp dans la guerre pour prendre le pouvoir ? Moi, je ne veux pas le prendre, le pouvoir, je veux le rendre. Mais je donne trop d’importance à ce type, qui n’est même pas un comique, qui n’est même pas drôle, qui fait partie de tous ces crétins qui hurlent des insanités et les gens sont tellement désespérés qu’ils en rient. Pauvres gens. Je lui donne trop d’importance, il faut que je récrive cette page, mais je ne sais pas comment la récrire. Cela fait vingt-cinq jours que je n’ai pas bu d’alcool, un peu plus que je n’ai pas mangé de viande, mais j’accorde plus d’importance au fait de ne pas boire d’alcool parce que j’ai souvent considéré que ma consommation excessive d’alcool me posait problème, cela fait vingt-cinq jours que je n’ai pas bu d’alcool et, ce matin, au réveil, comme une sorte d’éclaircie dans la pénombre de la chambre à coucher dont les volets étaient encore fermés, en pensant à tout ce que j’avais écrit ces derniers jours, aux fictions que j’invente, aux notules que je consacre aux pièces de Morton Feldman, à cette critique du livre de GV que j’ai écrite hier, en pensant à tout ce que j’avais écrit ces derniers jours, je me suis dit que, peut-être, c’était ça, l’effet positif du régime sans alcool que je me suis imposé depuis plus de trois semaines et que, peut-être, il faudrait que je continue comme cela. Est-ce un effet que j’ai déjà observé lors d’une précédente période d’abstinence (décidément, je n’aime pas ce mot, « abstinence », qui me fait penser à « ascèse »), ce surcroît de travail, cette disponibilité intellectuelle accrue ? Je ne sais pas, je n’ai pas vérifié dans ce journal où, pourtant, j’ai déjà dû en parler. Rien de ce que j’ai fait ces derniers jours ne m’a rapporté le moindre centime, ce qui est un autre de mes problèmes, mais n’est-ce pas néanmoins du travail ? J’y pense un instant, et me dis : Non, c’est plus que cela : c’est l’œuvre. L’œuvre ne rapporte-t-elle rien ? Pour moi, si par « rapporter quelque chose » on entend « gagner de l’argent », la réponse est non. Mais, dans mon échelle de valeurs, l’œuvre est plus importante que l’argent. Ça ne me rapporte rien, mais j’avance, et c’est déjà ça. Oui, et puis, surtout, il faut que je continue d’avancer. Je peux arrêter toutes les vidéos débiles de tous les comiques débiles du monde entier, moi, il ne faut pas que je m’arrête.

Guillaume Vissac, Accident de personne

Jérôme Orsoni
, 24/01/2022 | Source : cahiers fantômes

Explorateur ironique des souterrains de notre époque, Accident de personne de Guillaume Vissac exhale les parfums étouffants de toutes les fins de tous les mondes : la vie, l’amour, n’importe quoi. Ironique, mais sans la distance, Vissac racontant que ce livre lui est venu in situ au cours de ses trajets entre ville et périphérie dans des trains de voyageurs, Accident de personne est un livre embarqué en un sens pascalien revisité : ce monde-là, où les gens se jettent sous les trains, sur les rails, pour en finir avec une vie qui les oppresse, une vie qui les opprime, ce monde que nous avons appris à tolérer à l’aide d’euphémismes anesthésiant (« accident de personne » ne signifiant rien d’autre que « suicide » ou « tentative de »), ce monde-là est le nôtre ; nous ne pouvons pas l’ignorer, pas regarder ailleurs, nous en faisons partie, il nous constitue. Ce monde atomisé où les corps s’autodétruisent en se jetant des quais, où le corps des humains s’écrase comme celui des moustiques sur le pare-brise d’une automobile, il faut une langue pour le saisir : des fragments sans totalité, des fragments que nulle unité ne précède ni n’a jamais précédée, mais qui semblent obsédés par son souvenir ou sa possibilité lointaine (n’est-ce pas la même chose ?), j’allais dire : son impossible possibilité. Écriture par strate, la littérature litanique d’Accident de personne a une plasticité qui déroute : elle est faite d’embranchements, de bifurcations, de déviations, de fausses pistes, elle est toujours en mouvement dans la composition complexe d’un texte qui se recycle constamment. Au-delà de la forme et du projet (Vissac a constitué un matériau in situ qu’il a ensuite façonné pour le diffuser sous forme de tweets avant d’élaborer à partir de ce second matériau une trame de notes et de renvois qui circuitent, court-circuitent le texte) — la pure forme n’existe pas, ou alors elle donne de mauvais livres, comme sont mauvais les livres prisonniers de leur sujet, journalisme romancé —, ce livre signe l’accord profond entre langue et événements. Sans correspondance ni reflet, la fragmentation de l’écriture, son étalement bifurqué, n’est pas le symptôme qu’on a abdiqué à saisir le monde dans son ensemble ; c’est qu’il n’y a pas d’autres façons de saisir le monde, dans sa diversité, sa complexité, son atrocité, sa banalité. Il y a beaucoup de folie, de noirceur, de lumière aussi, je crois, une lumière paradoxale, dans ce livre parce qu’en écrivant, en inventant, on ne s’en tire pas à bon compte, non, on se donne une chance de n’être pas broyé par la machine. Ces trains qui sillonnent le territoire, ces trains qui écrasent les êtres qui n’en peuvent plus, rien ne les arrêtera. Et certainement pas les livres qui ne pèsent pas lourd face à la machine. Mais les livres nous libèrent de nous-mêmes, de ce que nous échouons à comprendre sans cesse. Les voix des usagers deviennent enfin audibles, toutes les voix, pas seulement celles qui nous font plaisir, la voix de celui qui travaille plus pour gagner plus, la voix de celui qui se branle, la voix de celle ou celui qui théorise, la voix de celle qui interviewe les morts, quand elles sont réduites au silence par le bruit assourdissant qui règne dans les trains, dans les villes, dans les esprits. Ici, tout s’autorise à être différent : les vivants meurent, les morts s’y reprennent à plusieurs fois pour mourir, continuent de parler après la mort. Tout circule sans cesse, dans un sens et puis dans l’autre, il n’y a que des trajets, des déplacements, des passages, comme la voix de celle qui lit à l’envers et dont il ne faudrait pas croire qu’elle a le dernier mot : « 291 Si le Saigneur des crânes parvient à réaliser son rêve d’arracher à ce monde sa surface, le tome 27 ne le dit pas. C’est qu’il y en a plus d’une dizaine d’autres derrière. Affrontements, mystères, transformations en monstres et j’en passe. Près de la fin, les héros se retrouvent enfermés dans des billes de silence : ils ne peuvent plus bouger ni parler, rien. C’est une forme de torpeur mais aussi de grande quiétude à quelques heures à peine d’une éprouvante apocalypse et moi, curieusement, mimant aux autres des scènes futures qu’ils n’iraient jamais lire, j’avais envie de finir là-dessus. Zapper le happy end. En rester sur ces moments si doux, si lents, interminables au cœur de la tourmente. » Cet antikitsch n’est pas la seule des vertus du livre de Vissac, mais il est salvateur. À l’heure où l’on nous nous voyons sommés par toutes les instances du sens de tout juger, de nous évaluer les uns les autres, de nous donner des notes, de nous classer dans une frénésie hiérarchique qui est l’expression de notre immense névrose démocratique (grande comme le monde), je ne dirai pas ce que vaut Guillaume Vissac, à vrai dire, je n’en sais rien, et ne veux pas le savoir, non je me contenterai de dire que, des contemporains, c’est mon écrivain préféré.

Guillaume Vissac, Accident de personne, Paris, Le Nouvel Attila, « Othello », 2018.

Photo : Guillaume Vissac © Hubert Caldagues / SGDL.

24.1.22

Jérôme Orsoni
, 24/01/2022 | Source : cahiers fantômes

« Je prends les choses trop personnellement. » Mais comment faudrait-il que je les prisse, ces choses : impersonnellement ? Quand je lis des choses qui me dépriment, des textes par exemple (c’est à cela que je pense en disant « des choses » et si je dis « des choses » et pas « des textes » c’est qu’il se trouve qu’en l’occurrence je pense à des textes mais dans d’autres occurrences ce pourrait être d’autres choses que des textes des choses que je ne lis pas de surcroît mais que j’entends ou que je vois ou etc. aussi dis-je « des choses » et non seulement « des textes »), je me demande pourquoi je lis des choses qui me dépriment puisqu’elles me dépriment et qu’à force de les lire je devrais savoir qu’elles vont me déprimer quand je les lis, et alors je décide de ne plus les lire mais ensuite je me demande pourquoi, je me reproche même de ne le faire pas, pourquoi je ne lis pas de choses de mon temps, des textes par exemple, et alors je les lis et alors cela me déprime. Mais c’est moi qui prends les choses trop personnellement. Je ne vais pas dire que ces choses que je lis me dépriment parce qu’elles sont mauvaises, je n’ai même pas d’arguments à faire valoir en faveur de cette idée, et puis, l’idée même d’argumenter, à l’heure de l’expressionnisme subjectiviste où le summum de la pensée consiste à hurler des slogans réducteurs, à publier des tribunes où l’existence même d’objections envisageables semble douteuse, à l’heure où tout est grossièrement tautologique, cela ne serait tout simplement pas audible (déjà que personne ne m’écoute), mais je le pense. Je prends les choses personnellement parce qu’il n’y a pas d’autres moyens de les prendre. Hier, à l’exception remarquable du temps que j’ai passé à écrire « La bouche d’Hector », au lit dans la pénombre de la chambre à coucher une lampe de chevet pout toute lumière avant même de m’être levé pour faire quoi que ce soit, du temps que j’ai perdu à essayer de nettoyer le four (je n’ai fait que m’électrocuter mais il fallait au moins essayer de le faire), et puis bien sûr du temps que j’ai passé en compagnie de Daphné et Nelly, tout était d’une insondable nullité. J’ai passé un test de personnalité dont le résultat faisait de moi une sorte de chefaillon nazi et puis, au lieu de continuer ma lecture de la Comédie humaine, comme je me l’étais promis constatant la bêtise de tout ce qui m’était proposé sur les écrans, j’ai regardé un film de Barbet Schroeder dont j’ai oublié le nom, un film d’une incroyable paresse, un mauvais film, mal interprété, Jeremy Irons vieilli avait l’air déguisé, Glenn Close jouait faux, il y avait des scènes particulièrement stupides où, alors qu’elle était dans le coma allongée dans le lit d’une clinique elle disait en d’adressant au spectateur des phrases du genre : « Vous aimeriez bien connaître la vérité, mais vous ne la connaîtrez pas, il faut être à ma place pour la connaître » — mais alors pourquoi le réalisateur a-t-il décidé de la faire parler si c’est pour ne la rien faire dire ? —, et l’avocat juif new-yorkais portait une moustache ridicule, tout ceci était absurde et, de fait, je n’y ai même pas vraiment prêté attention, en même temps, je faisais autre chose, ce qui est pire que de s’abrutir devant un mauvais film, une mauvaise série, parce qu’on s’abrutit deux fois, et même une troisième, on s’abrutit de s’abrutir, cela n’a aucun sens. Cela n’a aucun sens, mais c’est ce que j’ai fait. Quelle laideur. C’est vrai que c’est laid, et je ne suis pas obligé de vivre ma vie comme cela. Pourtant, c’est ce que je fais. Parfois, je me désespère. Mais comment faire autrement ? Quand je pense à l’abandon, quand je m’entends dire qu’il faut renoncer à la pensée, à penser ses pensées à soi, penser par soi-même, parce que d’autres savent mieux penser que soi, savent comment il faut penser, soi, je devrais songer que c’est cela, l’abandon, c’est cela le renoncement à la pensée (d’autres l’appellent « raison », mais ce n’est pas forcément rationnel, la pensée), cette infinie nullité dont laquelle on se plonge tout en sachant que c’est nul, que c’est infâme, mais on est trop fatigué pour faire autre chose. C’est ce que le monde social fait : il nous fatigue, il nous épuise, il nous prend nos forces pour que nous demeurions impuissants, coupables et impuissants. Je crois que j’ai raison de prendre les choses personnellement, je crois que cela veut dire que j’ai une certaine estime de moi, encore une certaine estime de moi, laquelle me permet de résister aux injonctions toujours plus pressantes, toujours plus violentes, toujours plus haïssables, d’une certaine vision du monde qui nous enjoint de se convertir à elle : à force de haine de soi, devenir un autre qui n’aura plus de soi, dont le soi sera intégralement formaté par le monde social, qui ne sera plus rien qu’une informe fonds disponible et exploitable.

23.1.22

Jérôme Orsoni
, 23/01/2022 | Source : cahiers fantômes

Penser marginalise-t-il nécessairement ? J’ai eu l’idée d’un élément de réponse, et puis je l’ai trouvé grotesque. Alors je suis resté avec ma question. Je me l’étais posée en lisant le journal de Guillaume Vissac dans lequel j’avais lu cette question : « “La semaine perpétuelle est d’abord un livre sur les gens d’Internet”, mais enfin qu’est-ce que ça veut dire ? » Et ma réponse à moi, à Guillaume, je ne sais pas, mais ma réponse à moi, c’était : « Je ne sais pas : rien ? » Et peut-être que ça veut dire quelque chose, en réalité, peut-être que ça ne veut rien dire du tout, l’un ou l’autre je ne crois pas que le cœur du sujet soit là, mais plutôt ici : se poser des questions de ce genre à propos de livres qui ont du succès, des prix prestigieux, etc., n’est-ce pas se condamner à ne pas en avoir soi-même, du succès, se condamner à vivoter dans la marge, avec nos questions de sens, alors que ça fait bien longtemps que tout le monde a cessé de se soucier du sens, ce qui compte, c’est de compter, ce qui compte, c’est ce qu’on compte : le nombre d’exemplaires vendus. Pas de doute là-dessus. Ni subjectivité ni interprétation. Aux poubelles de l’histoire, l’herméneutique. Les chiffres ne mentent pas, ils parlent d’eux-mêmes. Les questions en « Quoi ? », « Pourquoi ? », « Comment ? » ont disparu, de fait, toutes les questions ont disparu au profit d’une seule : « Combien ? » Sauf que se poser d’autres types de questions que les questions en « Combien ? », c’est bien cela penser. Si tu ne t’interroges pas sur ce que tu lis, comment tu lis, etc., lire n’a aucun intérêt. N’importe qui est capable de lire 200 livres par an, n’importe qui est capable de décerner des bons et des mauvais points aux livres et à leurs auteurs, n’importe qui est capable de faire des classements, c’est d’ailleurs tout ce qu’on exige du lecteur, qu’il consomme et qu’il évalue (remarque que c’est la même chose sur Amazon, le service public ou n’importe quelle entreprise : tout est soumis au même régime de la consommation évaluatrice dans le but de toujours mieux façonner nos désirs), mais si lire, c’est cela, alors lire n’a aucun intérêt. La seule chose qui justifie l’existence de la littérature (au sens ample de pratique d’écriture), c’est la pensée qu’elle suscite. Tout le reste, c’est de la consommation. Et la seule chose qui échappe à la consommation, c’est la pensée. C’est d’autant plus important que 1) tous les êtres humains sont doués de la faculté de penser et 2) tous les êtres humains sont des consommateurs. Tout le monde consomme mais pas grand-monde ne pense, est-ce donc cela, le fond de ta pensée ? Pas tout à fait. Ce serait une version bien trop grossière de le formuler. Quand j’ai lu la question que Guillaume posait, je me suis dit, comme je me le dis souvent en le lisant : « Mais oui, bien sûr, il a raison », ce qui pouvait sembler un peu étrange dans la mesure où il n’affirmait rien, il se contentait de poser une question, mais tout se joue là, dans le point d’interrogation. Qui n’est ni acceptation ni rejet, qui déplace le centre de notre gravité, change de sujet, ne se satisfait pas de l’offre, renouvelle chaque fois la demande, demande par nature insatisfaite parce qu’elle pousse le bouchon toujours plus loin, toujours trop loin. On ne te demande pas de te poser des questions. On te demande d’acheter et de donner ton avis. Remarque à quel point dans ce cycle inépuisable la pensée est absente. Tu peux te passer de penser. Et non, cela ne répond pas à ma question : « Penser marginalise-t-il nécessairement ? » parce qu’il n’y a peut-être pas de réponse à cette question, parce que la question est peut-être moins une question que l’expression d’une angoisse : et si le simple fait de penser me marginalisait, moi qui n’ai pas choisi de penser (on ne choisit pas plus son orientation intellectuelle qu’on ne choisit son orientation sexuelle, je crois), qu’est-ce qu’il me resterait à faire : continuer de vivre avec la conviction que je suis condamné à être un raté qui vivote dans les marges du succès, m’amputer d’une partie de mon cerveau, m’astreindre à ne plus faire usage que d’une partie restreinte de mes facultés intellectuelles, me résigner à cela pour faire comme la majorité, sortir de la marge, lire de mauvais livres, écrire de mauvais livres et m’extasier devant le triomphe de la masse ? Oui ? 23-1=22.

L'espace s'élargit

Anne Savelli
, 23/01/2022 | Source :

Cette semaine a connu plusieurs avancées dont j'ai envie de parler en ce dimanche matin. Tout d'abord, bien sûr, l'ouverture du site Bruits, que l'on peut trouver en cliquant ICI ! C'est une ouverture très partielle, puisque seules les 15 premières "minutes" du texte (qui en comptera 1440) apparaissent pour le moment, codées par Joachim Séné, mises en son par Jean-Marc Montera.

Ce qui peut sembler simple, lors de la navigation, a demandé beaucoup de temps de réflexion. Nous avons pu le faire grâce à la résidence menée à la Marelle l'an dernier, et je remercie encore toute l'équipe de m'avoir accueillie, de m'avoir offert cette possibilité de travailler à plusieurs alors que nous en étions au troisième confinement.

Cette réflexion sur la lecture, à elle seule, est passionnante : comment lisons-nous ? Par quoi sommes-nous parasités (par quels "bruits") et quelles stratégies mettons-nous à l'œuvre pour passer outre ? À quel moment notre concentration n'est-elle plus possible ? Est-ce toujours aux mêmes endroits, pour les mêmes raisons ? J'ai ces questions en tête lorsque je réfléchis à la façon de faire passer mon texte de mon ordinateur au site et ce n'est pas pour rien : elles innervent mon livre à venir, aussi.

(questions qui étaient déjà à l'œuvre dans Des oloés, où elles concernaient cependant le lieu physique, et non virtuel, de lecture)

L'événement de la semaine, ce fut donc cette mise à disposition du début du site, mais pas seulement. Ce fut aussi, et peut-être surtout pour l'instant, la constitution du groupe de "lectrices bruitistes, lecteurs bruiteurs" chargé de tester ce début de site. Ils sont quinze, certains que je connais, d'autres non. Côté site, nous sommes quatre : dix-neuf personnes sont ainsi invitées à échanger autour de leurs impressions par mail, ce qui n'est pas rien. Je n'en parle pas davantage ce matin parce que le prochain épisode de Lire le bruit évoquera ce début d'aventure collective. Mais je suis extrêmement heureuse de tout ce qui est en train de se produire et qui me paraît déjà d'une grande richesse. Il est fort probable que cette expérience revienne plus d'une fois dans le semainier cette année.

Là où l'espace s'est élargi, c'est également dans mon quartier de Paris puisqu'après deux ans de travaux, la bibliothèque François Villon a rouvert ce mardi. Cet événement est, pour moi, tout sauf anecdotique. Coincée dans mon lit quand j'étais malade en 2019 puis, comme tout le monde, par les confinements, je retrouve avec un immense plaisir, ces temps-ci, les anciens espaces familiers : la piscine, la bibliothèque — la semaine prochaine, ce sera le Louvre, avec les élèves de troisième du collège où j'interviens en ce moment en atelier. Les photos de cet article ont été prises à Villon, où je me suis fait une joie de me rendre dès 14h, le premier jour, testant un peu tous les espaces, empruntant les livres qui me faisaient envie depuis des mois.

Bref, si la vie professionnelle me semble encore ultra étriquée, quelque chose s'aère, ces jours-ci, avec l'arrivée du groupe de lecteurs, l'ouverture du site et de la bibliothèque. Il y a ce Louvre, aussi, dont je n'ai pas parlé mais qui m'a reconduite pour les deux prochains trimestres : je vais participer au "grand tour", un projet qui invite les collégiens à s'approprier le musée, à tisser des liens avec lui jusqu'à la Nuit européenne des musées, au mois de mai. Je suis chargée, en quelque sorte, de servir de "passeuse" entre ces élèves et le lieu. Je guette avec impatience, dans ma boîte à lettres, le sésame qui me permettra d'explorer le musée à ma guise, comme à l'époque de À Louvre ouvert, formation que j'avais animée avec Pierre Ménard, Cécile Portier et Joachim Séné. En attendant, tout commence demain à 8 heures dans la salle de classe : une conférencière va venir, des maquettes sous le bras, présenter le musée et son inscription dans la ville. Je raconterai, pour ma part, les rapports que j'entretiens avec lui et lirai quelques extraits de mes livres sur Paris.

Du vivant, enfin !

22.1.22

Jérôme Orsoni
, 22/01/2022 | Source : cahiers fantômes

Si je cesse d’être critique ou négatif je m’ampute d’une partie de moi-même mais si je suis trop critique ou négatif j’étouffe une partie de moi-même. Est-ce insoluble ? Ou est-ce simplement une question d’équilibre ? D’équilibre instable, probablement, toujours à rompre, toujours à perdre et donc toujours à retrouver. Un seul et même mouvement contradictoire. Monter descendre avancer. Pourquoi accordé-je tant d’importance à la négativité ? Sans doute parce que l’absence de négativité, l’absence de critique, le refus de toute tension destructive conduit à une forme d’amorphisme. Or, de la même façon que ce qu’il y a au fond du cœur du partisan de la décroissance, c’est un désir de mort, l’amorphisme est une forme de suicide, de désintégration de l’individu dans quelque chose d’autre, voire dans l’altérité radicale : ne me supportant plus, je disparais, mais non pas pour disparaître purement et simplement, je disparais au profit d’autre chose à quoi j’accorde plus de valeur qu’à moi, plus de valeur qu’à ma vie même. Il n’est pas souhaitable que je disparaisse. Oui, cette dernière phrase a quelque chose d’étrange, comme une note qui semble fausse tant qu’on n’est pas capable de l’entendre de la bonne façon : elle est fausse parce qu’elle ne répond pas à notre attente, alors qu’il faut mouler notre oreille sur la note, la possibilité de la note à venir au lieu de nous fier à ce que notre oreille s’attend à écouter, a envie d’entendre. Ce que j’entends par individualité, c’est tout le contraire de l’égoïsme, tout le contraire de l’enferment dans un système dogmatique confortable, certes, mais étriqué, et mortifère. L’individualité est ce qui refuse le repos, résiste au désir de repos, la fausse paix de l’âme qui n’est qu’une bonne conscience à bas coût. Pour elle, chaque instant est décisif et s’il semble que ce ne soit pas le cas, c’est que les effets sont souterrains. Le fait qu’il se passe plus de choses que ce dont nous avons conscience n’est pas une découverte et, pourtant, comment se fait-il que nous agissions toujours comme si tel n’était pas le cas, comme s’il y avait une forme d’égalité entre la conscience et les événements, comme s’il existait une équation de ce genre : “ce qu’il se passe = ce dont j’ai conscience” ? Quand on cherche à réduire la réalité à sa seule dimension sociale, c’est un exemple parmi d’autres qui me semble valoir pour tous les types de réductionnisme, c’est ce que l’on fait : on croit comprendre quelque chose alors qu’on s’interdit de comprendre tout ce que notre pétition de principe exclut. On s’enferme dans l’exclusion que le système adopté produit. On s’isole. Voilà l’objet de ma critique, de ma négativité. Ma critique a l’ouverture pour but et ma négativité, la positivité. Je cherche à répondre à des questions comme : « Quel est le courant de ma vie ? », et : « Comment exister dans ce courant sans lui faire barrage ni être emporté par lui ? », ou : « Comment être moi qui ne suis pas un autre sans détruire l’autre ni être détruit par lui ? »

21.1.22

Jérôme Orsoni
, 21/01/2022 | Source : cahiers fantômes

Si vos désirs sont bons, pourquoi vous gavez-vous d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de beuh, de shit, de coke, de protoxyde d’azote, de séries débiles, de mauvais films, de mauvais livres, d’art bas de gamme ? Je ne sais pas quoi penser de cette phrase : est-elle bonne ou est-elle conne ? Après l’avoir notée sur mon téléphone, je suis allé courir. 10 kilomètres. Pas assez vite à mon goût, mais c’était bien, j’étais bien, j’étais là où je devais être, pas dans la ville, ce n’est pas ce que je veux dire, mais je faisais ce qu’il me plaisait de faire, ce qui le faisant me rendait heureux. Il faisait beau, mais à aucun moment je ne me suis dit : « Il fait beau », à aucun moment je n’ai trouvé l’espace que je traversais beau, à aucun moment je n’ai été ému, touché, je ne sais pas comment il convient de le dire dans la langue tristement subjectiviste que parlent mes contemporains. Il faisait beau mais ce n’était pas beau. Hier, en revanche, j’ai été ému par Daphné qui ne semble pas jouer avec les autres enfants dans son école. Sa maîtresse aimerait qu’elle passe au moins une partie de son temps dans la classe des CE1, mais le protocole sanitaire l’en empêche, alors quand c’est possible elle lui donne du travail à faire dans son coin. L’autre jour, Daphné m’a dit que l’un de ses camarades de classe l’avait accusée de tricher parce que, lui reprochait-il, elle savait déjà lire. Un autre, qui était son amoureux en début d’année, semble désormais passer son temps à lui dire : « Ferme ta gueule. » J’ai dit à Daphné de ne pas le laisser faire parce qu’il n’avait ni le droit de la faire taire ni le droit de lui parler comme cela. Ce qu’elle a fait. Le plus triste de nous deux, c’est moi, je crois. Daphné est heureuse, elle aime aller à l’école. Elle va spontanément vers les autres enfants. Et, me dit-elle, quand les autres ne jouent pas avec elle, elle joue seule, elle invente des histoires, court, court en inventant des histoires, invente des histoires en courant. Ainsi, en partant pour l’école ce matin, Daphné commence-t-elle une histoire qu’elle n’aura pas encore finie en arrivant, quelque vingt minutes plus tard (nous faisons le chemin à pied). De mon côté, il est assez difficile d’en parler. Les gens (supposément amis) à qui j’ai pu m’en ouvrir n’ont tout simplement pas compris, comme si je m’enorgueillissais d’avoir une enfant comme Daphné alors que nous avons toujours reconnu, Nelly et moi, que nous étions souvent dépassés. Mais, au lieu de te venir en aide quand tu es dépassé, les gens t’accablent et te jugent. La morale, c’est eux. Mieux vaut être seul donc, non ? La phrase que j’ai placée en tête de cette page, je ne sais toujours pas quoi en penser. Je l’ai écrite en revenant de l’école et puis je l’ai recopiée ici, chaque fois me demandant s’il ne vaudrait pas mieux que je l’efface. Je ne sais pas. Quand je ne sais, j’écris d’autres phrases. Comme celle-ci, qui m’est venue quand je me suis arrêté de courir et que j’ai notée, aussi, sur mon téléphone : « Le capitalisme inclusiviste déteste le génie : il n’y a pas de tutos pour devenir un génie, ça ne s’apprend pas dans un atelier d’écriture, on ne peut pas investir dans le génie, il n’y a pas de retour sur investissement, la médiocrité est une valeur bien plus sûre. » Écrivant ces phrases à quelques heures d’intervalle, je n’ai pas vu le rapport entre elles. Maintenant, il m’apparaît plus clairement : la différence, la solitude, etc. « Le génie » n’est qu’un nom un peu trop commode pour parler d’une réalité plus complexe, trop complexe pour nos temps simplistes. Non que je pense que Daphné soit un génie, la phrase sur le génie et le capitalisme inclusiviste, je ne l’ai pas écrite en pensant à elle, mais en pensant à quelqu’un d’autre (pas moi non plus), mais ce n’est pas sans lien. « Quelle est notre place dans ce monde ? » est une question qui peut sembler trop générale, trop vague, trop grandiloquente à qui n’en éprouve pas, à qui n’en a jamais éprouvé la gravité. Nous voudrions être légers, nous voudrions danser, chanter, courir, raconter des histoires, mais toujours le monde social nous dit de nous taire, nous accuse d’être hors-sujet : c’est l’enfant qui te dit de fermer ta gueule, l’enfant qui t’accuse de tricher, l’éditrice qui te tourne le dos, l’ami qui refuse de te comprendre. C’est la vie des autres, pas la nôtre, mon amour.

20.1.22

Jérôme Orsoni
, 20/01/2022 | Source : cahiers fantômes

J’ai écrit un conte ce matin. Pas un récit comme celui manuscrit que je n’ai pas relu dans mon cahier au bison rouge. Non un conte, un vrai, ai-je envie dire, comme il y avait si longtemps que je n’en avais pas écrit. Qu’il soit original ou pas, je n’en sais rien, cela ne m’intéresse pas. L’idée m’en est venue au réveil et, dès que j’ai été seul dans l’appartement, je l’ai écrit, d’une traite. Tout était là, clair, et ce qui ne l’était pas est venu en écrivant, tout aussi clairement. Ensuite, comme c’est tout ce que j’ai à faire en ce moment, je suis allé courir, et, ensuite, je suis allé acheter du pain et un goûter pour Daphné, et, quand je suis revenu à l’appartement, j’ai relu le conte, que j’ai trouvé bon, à quelques maladresses près que j’ai corrigées, du moins conforme à ce que j’avais eu l’idée d’écrire, à ce que j’avais envie d’écrire, un conte comme je n’en avais pas écrit depuis si longtemps, donc. Toutefois, en lisant ce conte, je me suis aperçu qu’il s’ouvrait sur quelque chose d’autre que lui-même, qu’il n’était pas clos sur lui-même, ce que je n’avais pas prévu, mais cela ne m’a pas dérangé, au contraire. J’ai d’abord cherché comment boucher cette ouverture : on voit un trou de souris et l’on se dit vite il faut le boucher sinon les souris vont passer par là. Mais je me suis dit que non, qu’il ne fallait pas le boucher, qu’il serait intéressant de passer par le trou de souris. Oui, mais comment ? Je suis trop gros pour passer par les trous de souris. D’abord, c’était une métaphore, ce n’est pas un trou de souris, c’est une ouverture, toutes les ouvertures ne sont pas des trous de souris même si tous les trous de souris sont des ouvertures. Ensuite, je me suis dit qu’il fallait faire confiance au conte, moins à l’idée que j’avais eue qu’aux mots que j’avais choisis pour faire les phrases pour raconter l’histoire. Il y avait un mot notamment, qui m’était venu spontanément, sans que je le mette là consciemment, délibérément, qui est venu de lui-même, qui ouvrait sur autre chose que lui-même. Alors j’ai pensé à ce mot et je me suis dit qu’il serait le point de départ pour d’autres histoires, qui ne seraient pas toutes directement liées à ce que le conte laisse en suspens — peut-être que ce que le conte laisse en suspens doit rester en suspens —, mais approfondirait ce que le conte avait esquissé. Même si la métaphore n’est pas très heureuse, je trouve, c’est ça, je crois, passer par le trou.

Bruits, le site

Anne Savelli
, 20/01/2022 | Source :

Tout commence par cette flèche, ce bouton Play. Sur le site, il faut cliquer dessus. Ensuite, l'expérience Bruits commence. Le site, lui, est ici.

Bruits, le site, est issu de Bruits, fiction en cours d'écriture. Co-produit par La Marelle et L'aiR Nu, il progressera au fur et à mesure des rencontres, des partenariats. Pour l'instant, il propose quinze "minutes" de lecture et d'écoute.