5.7.22

Jérôme Orsoni
, 05/07/2022 | Source : cahiers fantômes

Hier, quand j’ai conclu mon étrange récit sur une remarque d’ordre métaphysique, je crois que je l’ai fait pour donner de la profondeur à ce que je venais d’écrire, mais c’était une illusion : à supposer que j’aie besoin de profondeur, toute la profondeur du monde se trouvait déjà dans l’étrange récit que j’avais écrit et ce, quand même je penserais en effet que l’univers est une spirale infinie, ou un labyrinthe, ce qui est probablement la même chose, tout dépend de la façon dont on le considère. Oui, si on le considère de l’intérieur, l’univers prend la forme d’un labyrinthe sans issue tandis que, si on le considère de l’extérieur, l’univers prend la forme d’une spirale infinie. Est-ce que cela signifie que nous ne voyons de notre existence que sa finitude parce que nous ne pouvons pas en sortir et que, si nous pouvions en sortir, comme Dieu le peut, qui est extérieur à l’univers, pour adopter son point de vue, nous verrions que l’univers n’est pas un labyrinthe sans issue mais va bel et bien quelque part ? Je ne le crois pas. Le fait que nous ne puissions pas quitter le langage avec lequel nous composons notre description de l’univers pour voir comment il fonctionne indépendamment de nous n’est pas une limitation de notre nature : il n’y a pas un au-delà du langage parce que le langage n’existe pas, ce n’est pas une entité, c’est un ensemble composé d’un ensemble non limité phrases et de relations impliquées par ces phrases entre des individus qui parlent. En un sens, si nous parvenions effectivement à quitter l’univers pour le regarder d’un point de vue supérieur, le point de vue de Dieu, nous ne verrions rien du tout, nous ne trouverions pas dans cette vision ce que nous cherchons parce que nous ne serions pas dans cet univers au moment où ne le regarderions, mais à l’extérieur, et une fois retourné à l’intérieur, nous ne serions pas plus avancés : nous continuerions de faire des phrases tout en imaginant que, si nous pouvions voir l’univers d’une certaine façon, comme Dieu lui-même le voit, alors nous parviendrions à formuler la phrase ultime qui explique et résout tout. Ce qui est faux. Je ne crois pas que cette phrase que j’ai formulée hier : « L’univers est une spirale infinie » soit une de ces phrases ultimes, c’était remarque ironique qui signifiait aussi bien « Tout est là » car, c’est cela, l’univers, et rien d’autre, ce tissu de relations complexe qui s’étend et prolifère sans jamais parvenir à sa fin parce que cette fin n’existe pas. Je ne dis pas que R. n’a pas raison, parfois, de critiquer certains tournures trop intimes de mes écrits, parfois, en effet, ce n’est pas le moment, ce n’est pas le bon équilibre, je ne dis pas qu’il n’a raison, je dis que, pour moi, il n’y a pas de différence de nature entre les remarques concernant ma vie sentimentale passée ou présente et ce qu’on pourrait appeler avec pompe « les grandes idées », pas de différence de nature, c’est-à-dire : pas de différence de degré non plus, ce ne sont que des phrases et, de ce point de vue (qui est le seul point de vue à échapper à l’illusion, le seul point de vue non mythologique), un ensemble composé uniquement de phrases intimes est tout aussi incomplet qu’un ensemble composé uniquement de phrases exprimant de « grandes idées », comme si les considérations sur ma vie sentimentale étaient de « petites idées » qui attendaient qu’une « grande » vienne en révèler le sens vraiment profond. Je ne crois pas au sens vraiment profond, ce qui ne signifie pas tout à fait que je ne crois pas à la profondeur, même s’il ne faut pas être la dupe de la profondeur. Nous sommes trop enclins à trouver des coupables pour nous excuser de nos lacunes propres. Ainsi, accusons-nous le langage de n’être pas fidèle, les apparences d’être trompeuses, etc. C’est sur des réflexes de ce genre (des préjugés) que s’élaborent les mythologies qui nous aveuglent d’illusions : si le langage n’est pas fidèle, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus vrai que lui qu’il ne nous permet pas d’atteindre, si les apparences sont trompeuses, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus réel qu’elles nous cachent. Tout cela est faux, mais comme c’est invérifiable (il n’y a pas d’experimentum crucis), on se sent autorisé à l’admettre. Il faut écrire pour réduire nos illusions à néant, toutes nos illusions, même celles auxquelles nous nous accrochons parce qu’elles nous semblent inoffensives, parce qu’elles nous rassurent, parce qu’elles nous semblent bienveillantes, etc. Il faut écrire pour tout réduire à néant, tout refaire à neuf.

La légèreté de l’esprit. 46.

Jérôme Orsoni
, 05/07/2022 | Source : cahiers fantômes

Existe-t-il être autre que rassis ?

4.7.22

Jérôme Orsoni
, 04/07/2022 | Source : cahiers fantômes

Je ne sais pas pourquoi je le fais mais quand je fais une recherche à mon sujet sur internet, c’est toujours en navigation privée. Ridicule, non ? Et pourtant : ⌘+Maj+N. Et puis : « “Jérôme Orsoni” ». D’autant plus ridicule que mon navigateur reconnaît cette recherche (j’au dû la faire une ou deux fois sans ouvrir de fenêtre privée), ce qui signifie donc qu’elle n’a absolument rien de privé, et en plus, privé pour qui ? c’est mon ordinateur personnel, personne ne s’en sert vraiment à part moi, à qui est-ce que je veux cacher cette recherche honteuse ? À moi-même ? Possible. Irrationnel, mais possible. Je viens de faire cette recherche et un “Jérôme Orsoni” que je n’ai pas reconnu tout de suite est apparu à l’écran. D’abord, je me suis dit : Tiens, elle est bizarre cette photo, et puis, en m’approchant (c’était une petite vignette sur la droite de l’écran), je me suis aperçu qu’il était normal que je ne me reconnaisse pas puisque ce n’était pas moi, mais un homonyme. J’ai regardé cette petite vignette quelques instants, j’ai cliqué sur le lien « Plus d’images », et puis j’ai cliqué sur la petite vignette sur la page qui s’est ouverte et, une chose en entraînant une autre, je me suis retrouvé sur la page linkedin de l’autre Jérôme Orsoni. Là, j’ai découvert qu’il travaillait à la Caisse d’Épargne depuis 16 ans et 7 mois, Caisse d’Épargne où il occupe le poste de Directeur d’Agence. J’ai été pris d’une sorte de léger vertige parce qu’il m’a semblé que lui, ce pourrait être moi, moi, j’aurais pu être lui. J’ai réfléchi et je me suis dit que si moi, j’aurais pu être lui — si, par exemple, pour gâcher la vie de tout le monde, j’avais continué les études de commerce auxquelles mes parents me destinaient, et que je m’étais attaché avec scrupule à échouer lamentablement, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, non, mais de la mienne, oui —, je crois que lui, il n’aurait pas pu être moi. En fait, ce n’est pas vrai, je n’ai pas été pris d’une sorte de léger vertige, je me suis senti mal à l’aise : j’ai trouvé désagréable de partager quelque chose de si intime avec quelqu’un que je ne connais pas parce que, oui, mon nom me semble intime et le fait qu’il ne soit pas mon nom rien qu’à moi lui donne quelque chose d’impropre qui me fait me sentir sale. Pourtant, ce n’est qu’un nom, Jérôme. Ah, ne m’appelle pas comme ça ! Qui sait qui c’est, Jérôme Orsoni ? Personne ! N’exagérons rien. J’ai trouvé désagréable de voir que n’importe qui pouvait s’appeler Jérôme Orsoni alors que, non, malgré tous les reproches que je suis enclin à me faire, je ne suis tout de même pas n’importe qui. Et pourtant, n’est-ce pas un fait que s’appeler « Jérôme Orsoni » est à la portée de tout le monde si même un vulgaire directeur d’agence à la Caisse d’Épargne peut s’appeler « Jérôme Orsoni » ? Ne sois pas méprisant, me suis-je dit. Si ça se trouve, peut-être que lui aussi est très mal à l’aise à l’idée d’avoir un homonyme écrivain, peut-être que, dans son milieu, ce n’est pas bien vu du tout d’être un écrivain, les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne sont des gens sérieux, pas des bobos bons à rien qui publient des bouquins que personne ne lit. Peut-être qu’il a été très mal à l’aise, le jour où un de ses collègues, à l’occasion d’un séminaire d’entreprise, lui a dit tout en lui tapant sur l’épaule, dans un rire pas très fin et suffisamment fort pour que tout le monde dans le hall d’accueil de l’escape game Bordeaux – Le Passage l’entende : « Alors, Jéjé, tu mènes en parallèle une carrière d’écrivain et t’avertis pas les copains ? » Moi, j’ai horreur qu’on me donne des surnoms, des diminutifs, je ne sais quoi, j’ai horreur de ça, mais je l’imagine devoir s’expliquer, un peu honteux, rougissant sous sa barbe de deux jours (c’est casual un séminaire d’entreprise, non ?) : « Ah ah ! mais non, tu vas rire Jean-Louis, c’est un homonyme… » « Ah bah ça, on s’en doutait un peu, mon petit Jéjé, con comme t’es, tu risques pas de nous pondre un pavé ! » Il est comme ça, Jean-Louis, il a l’humour un peu lourd, mais il a un bon fond, bien enfoui. Enfin, je ne sais pas, j’imagine. Moi, si j’étais directeur d’agence de Caisse d’Épargne, est-ce que j’aimerais avoir un homonyme qui écrit des livres ? Je ne sais pas, je ne pourrais pas être directeur d’agence de Caisse d’Épargne. Non que j’aie quoi que ce soit contre les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne, mais ça me rappelle de mauvais souvenirs. Quand j’étais au lycée, j’étais follement amoureux d’une fille dont ma mère m’avait dit que c’était « une emmerdeuse », c’était peut-être pour ça que je l’aimais tant, Emmeline, dont le père était directeur d’agence d’une Caisse d’Épargne, parce que ma mère trouvait que c’était « une emmerdeuse », mais non, ce n’était pas une Caisse d’Épargne, c’était une Société Générale, et est-ce qu’il était vraiment directeur d’agence ? peut-être pas, mais en tout cas, il travaillait dans une banque et, un été, Emmeline, en rentrant de vacances, alors que j’étais allé gentiment arroser le jardin de la maison de ses parents pendant qu’ils étaient absents, Emmeline, en rentrant de vacances, m’avait dit qu’elle ne m’aimait plus et qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. J’avais très mal pris la chose, d’autant que, un peu plus tard, alors qu’elle avait décidé de fêter son anniversaire au Macdo de la Canebière — non mais qui fête son anniversaire au Macdo de la Canebière ? ma mère n’avait quand même pas tout à fait tort de trouver que c’était « une emmerdeuse », Emmeline —, et que je m’étais rendu à cet anniversaire dans l’espoir de la reconquérir, en lui offrant, je crois m’en souvenir, un bijou, le genre de truc kitsch que les amoureux débiles offrent à leurs amoureuses ingrates, j’avais vu l’autre et je l’avais trouvé franchement laid. Comment avait-elle pu me préférer ce type au profil adipeux et aux cheveux plats ? Mal dégrossi, dépourvu de tout charisme, un mec moche, sans doute pas très intelligent, non mais comment ? Aujourd’hui encore, je l’ignore : c’est un des grands mystères de mon existence, mais qui explique toutefois mon aversion pour la profession de banquier. Il y a eu d’autres rebondissements dans mon histoire avec Emmeline (il y a toujours eu des rebondissements dans mes histoires avec les filles, j’y pensais l’autre jour, en m’imaginant en train de dire quelque chose à Daphné à propos de l’amour, avec Nelly aussi, d’ailleurs), mais justement, c’est une autre histoire qui ne trouvera pas sa place ici. Tout ce que je peux faire ici, c’est me demander : Est-ce que l’autre Jérôme Orsoni est sorti avec une Emmeline qui l’a quitté pour un type extrêmement laid au lycée ? Qui sait ? Tout est possible. Et l’univers est une spirale infinie.

La légèreté de l’esprit. 45.

Jérôme Orsoni
, 04/07/2022 | Source : cahiers fantômes

L’enfant, notai-je aussi dans mon cahier, et cette fois, par enfant, j’entendais une manière d’enfant général, un concept pas une personne nommée Daphné, l’enfant commence par prendre ses désirs pour des réalités. C’est ensuite que, vieillissant, nous oublions. Et recommençons avec notre mortifère sérieux d’êtres rassis.

3.7.22

Jérôme Orsoni
, 03/07/2022 | Source : cahiers fantômes

L’autre nuit, j’ai rêvé que Mel Gibson, le Mel Gibson de What Women Want, était alcoolique et qu’il devait arrêter de boire pour jouer un personnage alcoolique au cinéma, mais je ne sais pas si c’était avant que je rêve qu’un chien m’agressait cependant que sa maîtresse, une vieille dame, me disait Mais non, mais non, c’est juste pour jouer, avec l’accent marseillais, et même si, en effet, le chien ne me mordait pas, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi je ne lui balançais pas deux ou trois coups de poing dans la gueule pour me défendre (ensuite j’allais au commissariat porter plainte contre le chien) ou après que j’ai rêvé qu’une personne dont je tairai le nom écrivait une lettre d’insultes à Nelly, du genre de celles avec des mots soulignés d’un trait violent et beaucoup de lettres en majuscules, une lettre aliénée, lettre que Nelly me montrait et à laquelle je ne comprenais rien si ce n’est que c’était une lettre d’insultes, donc, très violente et dans laquelle, me semble-t-il, mon nom était mentionné à plusieurs reprises, mais je n’en suis pas tout à fait sûr, peut-être que j’invente ce détail à présent, dans le rêve, Nelly était consternée par la lettre, et j’essayais de la réconforter en lui disant que ce n’était pas la première fois, mais plutôt la douzième qu’elle recevait ce genre de lettre délirante, pas de quoi s’inquiéter, et alors nous éclations de rire parce que, vraiment, les gens sont vraiment trop cons, je ne sais pas, non, mais est-ce que avant ou après, cela fait une grande différence ? je ne crois pas, non, contrairement au monde réel, où l’on essaie de nous faire accroire qu’il y a des avants et des après, dans le monde onirique, avant ou après, cela ne change pas grand-chose aux rêves, les rêves nous habitent, quand même ils sembleraient insignifiants, comme ces rêves dont je fais le bref récit à présent, consignant tout ce dont je me souviens, c’est-à-dire l’essentiel du contenu onirique, quand même ils nous sembleraient insignifiants, ils ne le sont pas, c’est à travers les rêves que nous nous parlons le plus sincèrement, les déplacements, les métaphores, les transpositions n’étant peut-être pas tant des façons de cacher le contenu du rêve que de le montrer : en effet, n’est-il pas vrai que plus le contenu onirique du rêve est fou, délirant, improbable, et plus il nous fascine, et plus nous le retenons, plus nous avons envie de le comprendre, alors que qui, non mais franchement qui, qui pourrait bien avoir envie de se souvenir d’un rêve dans lequel on va à la boulangerie acheter une baguette de pain, non mais qui ? un boulanger ? peut-être un boulanger, oui, un boulanger, bien sûr, mais alors, c’est un rêve érotique, est-ce que mon rêve avec Mel Gibson est un rêve érotique ou alors celui avec le chien ? peut-être, après tout, de nos jours, tout est possible, alors pourquoi pas un rêve érotique avec un chien, pourquoi pas ? Marché longtemps ce matin, sous la chaleur, soleil dur en gravissant la rue de la colline du Roucas Blanc, mais j’étais bien, j’étais heureux, et je ne pensais à rien, je ne faisais attention à personne, je mettais un pied devant l’autre, c’était tout ce que j’avais à faire, c’était tout ce que j’avais envie de faire, je laissais le bruit, la saleté, la privatisation de l’espace public par l’industrie culturelle, loin, loin derrière moi, et à un moment même, mais pas longtemps, quelques instants, je n’ai plus rien entendu que le bruit de mes pas sur la route, le bruit de ma respiration et le chant des infatigables cigales, 2 heures, 24 minutes et 25 secondes de marche très exactement, pour quoi, une seconde de paix ? Oui, mais la paix en vaut la peine.

La légèreté de l’esprit. 44.

Jérôme Orsoni
, 03/07/2022 | Source : cahiers fantômes

Dans le jardin public, l’enfant jouait. Et moi, je la regardais de loin. Pour ne pas la déranger. 

Lire le bruit #9

Anne Savelli
, 03/07/2022 | Source :


(carton destiné au CNL)

Lire le bruit 9 : poser des jalons

Où il est question de déposer une demande, de transporter un carton de livres, de penser les prochains et d'accueillir de nouveaux membres.

2.7.22

Jérôme Orsoni
, 02/07/2022 | Source : cahiers fantômes

Au loin dans la nuit le son fait boum boum boum boum (4/4) mais dans ma tête rien de semblable où le son fait do sol la mi (sans signature) et je pense à divers corps croisés le matin, sales, m’avaient-ils semblé, beuh et infrabasses dès la neuvième des premières heures de la journée, régime du futur, je m’étais dit, et puis, presque en même temps, j’avais entendu un jeune homme calculer son budget « pét’ » pour une année, sur la base de 400 euros par mois, ou est-ce que c’est moi qui ai mal compris ce qu’il était en train de calculer (pas l’objet, non, le budget, pas le quoi, le combien pour le quoi) ? lui, il avait l’air là pour la pétanque, coutume locale, pas pour le festival, coutume mondiale, d’après ce que j’ai compris de ce qu’un vigile disait quand je suis passé devant à un vieil homme qui lui demandait mais qu’est-ce qu’y font là ? ensuite, ce fut une veille dame, elle faisait sa lessive à la fontaine où, après avoir couru pendant une heure et quelque au milieu de tous ces, mais de tous ces quois ? — je ne sais pas, j’avais l’intention d’aller boire, ce que donc, je n’ai pas fait. Quatre jours que je me suis déconnecté des réseaux, quatre jours que je ne m’informe plus du tout (plus de sociaux, plus de journaux, ni papier ni télé, rien) en sorte que, du monde, je ne sais que ce que les gens m’en veulent bien dire et s’ils ne m’en disent rien alors je n’en sais rien. C’est comme ça. C’est la vie. C’est fascinant, la vitesse avec laquelle tout peut disparaître. Il reste bien quelques traces, mais plus on avance et plus elles s’effacent, dévoilant par là qu’elles ne cachent rien : au bout de trois jours à peine, quand j’évoque un certain sujet avec Nelly, je sens bien qu’elle doit faire un effort pour se souvenir de ce dont je parle. C’était il y a si longtemps, quatre jours, déjà. Autant me taire, me dis-je. Ce que je fais. Et très bien, en effet. Et m’endormir, aussi, l’après-midi. Est-ce la chaleur ou l’absence d’informations me bombardant de leurs poltrons protons qui me permet de m’absenter de la sorte, sans autre forme de procès ? Les deux, probablement. Aussi, pendant ce temps dégagé, gagné sur le vide, comme un polder sur le néant, je lis ma deuxième nouvelle d’Henry James en deux jours. Et toujours ce même sentiment d’avoir affaire à un auteur qui, sous les dehors les plus bourgeois, semble profondément antisocial. Et l’est. Dans « Rose-Agathe » ainsi, la façon dont le narrateur se plaît à continuer de s’offusquer d’un quiproquo un peu lourd alors que tout le monde a compris depuis bien longtemps, qu’est-ce, sinon une façon de dénoncer le sort que la société des hommes réserve aux femmes ? Elles qui sont comme des choses, des biens, dont on peut négocier le prix sans que personne, aucun homme, c’est-à-dire, n’y voit rien à redire. Et pendant ce temps, que font-ils justement, les hommes ? Eh bien, ils ne font rien. Ils dînent et jouissent de la vie. Tranquilles. La façon dont James expose tout cela, avec une légèreté d’autant plus grave que le sujet annoncé de la nouvelle, cette chute heureuse qui fait pousser au narrateur comme un ouf ! de soulagement, contraste avec son sujet réel — les femmes sont exploitées et réduites à la condition de prostituées par leurs maris —, cette façon est tout simplement fascinante. Pourtant, vraiment, la nouvelle n’a l’air de rien, qui semble futile, mais c’est cela, cette ambiguïté, qui rend la présence réelle de la littérature, laquelle, autrement, n’est rien qu’un manifeste un peu lourdingue et soporifique (qui convainc seulement qui l’est déjà) pour affirmer quelque chose que tout le monde a déjà compris. De fait, n’étant plus connecté au réseau, c’est ma propre voix que j’entends, sans diversion, et celle des autres aussi, que je peux écouter avec une plus grande attention. Lisant le journal de Guillaume Vissac, je me rends compte, par contraste, qu’auparavant, je ne le lisais pas vraiment, je me contentais de cliquer sur un lien, de suivre un guide qui faisait tout à ma place. Ce téléguidage permanent, me dis-je, notre époque qui déteste qu’on s’aventure hors des sentiers battus, on le retrouve dans la manie des ateliers d’écriture, lesquels saturent de consignes une écriture qui, dès lors, ne peut pas s’exercer, ne peut pas exister, ne peut pas écouter sa propre voix, sa propre voix ni celle des autres. Dans le journal d’hier de Guillaume Vissac, je note cette phrase : « Ce que nous apprend la cuisine, c’est que le problème tient moins aux erreurs qu’on commet qu’à la façon dont on leur réagit [note la façon dont il contorsionne la phrase, il fait à la phrase ce qu’il fait à la brioche et ce que l’une et l’autre lui font]. Faire n’importe quoi pour rattraper le coup, et c’est la catastrophe assurée, la preuve avec cette brioche. Il vaut mieux prendre note, et rectifier légèrement ce qui peut l’être tout en gardant le cap, quand on a un cap, mais enfin en écriture, à un moment donné, il vaut mieux en avoir. » Dont la frivolité n’est pas la moindre des profondeurs : il y a des pensées partout. Partout ? Non. Je pourrais donner des exemples de ce qui, se boursouflant, ne montre rien que le vide qu’il y a dedans (une outre pleine de vents malodorants), j’en ai un en tête, dont j’ai parodié un passage au cours de cette page, mais je ne le ferais pas, de cette expérience médiocre, je ne veux pas me souvenir autrement que dans la parodie que j’en ai faite. Et toi, quel est ton cap ? Je me pose la question, oui. Et me le donne, dans le point d’interrogation.

La légèreté de l’esprit. 43.

Jérôme Orsoni
, 02/07/2022 | Source : cahiers fantômes

La nuit, je m’étais réveillé, saisi par la certitude de mon échec, l’obsession d’être non seulement un écrivain raté, ce qui passe encore (a-t-on vraiment besoin d’écrivains, réussis ou pas, a-t-on réellement besoin d’un écrivain de plus ?), mais — qui plus est — d’être un raté tout court, une sorte de parasite dont les victimes, consentantes ou non, dormaient ici, non loin de moi : mon enfant et sa mère, mon épouse. J’en voulus soudain à la terre entière, et à moi-même plus en particulier. Et puis, me rendormis. Dieu merci, je ne souffre pas d’insomnie.

Question d’espace et de souffle

Thomas Terraqué
, 01/07/2022 | Source : Thomas Terraqué

Sensations contradictoires. D’un côté, l’ennui et le désoeuvrement se mêlent à l’envie de m’y remettre pour entamer des travaux d’approche. De l’autre, impression qu’il n’y a toujours rien, qu’il manque une idée, peut-être juste une phrase, pour commencer. Aussi, je regarde souvent les deux dernières photos de Kam et Bryer, prises à partir des images d’une caméra de surveillance. Je ne suis pas encore prêt à passer plusieurs mois en compagnie de ces deux dégénérés absurdes et à m’immiscer dans leur monde sans issue. Peut-être faut-il plus de désespoir encore pour Manitoba, peut-être renoncer à ce grand confort.


Encore à demi malade – à demi seulement, et c’est peut-être pire. Difficile de dire ce qui me ralentit ; congestion générale, maux de tête et nuits de merde. Dehors il fait chaud, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est que la chaleur vient du dedans de moi, de mes tripes, de ma cervelle, et c’est elle qui m’assèche entièrement.


Atelier théâtre avec les élèves ; jeu avec le corps ; utiliser l’énergie naturelle du corps pour établir les règles mêmes qui lui permettront de s’exprimer. S. et H., interprétant leur propre rôle, mises en situation de réussir pour la première fois de l’année .


Approches Manitoba. S’efforcer de ne pas penser en texte, en roman, en construction. Seulement des phrases, un rythme d’où surgissent images, lieux et personnages. Au terme de ce travail d’approche, de reconnaissance, j’envisagerais de bâtir.

Je progresse dans mon énième relecture d’Absalon. Sa densité tout à la fois m’exaspère, m’inquiète et m’éblouit. Absalon est une limite possible du genre romanesque : dans cette direction, impossible d’aller plus loin.

Anniversaire d’A. et P. avec tout le groupe. Pourraient devenir mes amis. Parmi eux, A., quelque chose de touchant. Une fragilité évidente, difficulté à se positionner par rapport à autrui, et je me reconnais en lui et réciproquement peut-être.


Deux jours à Amiens. Même là, les touristes nous débusquent. Déambulons entre les canaux, hortillonnages, toutes sortes de mignonneries. Une ville où je pourrais sans doute vivre – question d’espace et de souffle. Lendemain baie de Somme : touristes pareils, heureusement pas de phoques. Puis réserve ornithologique dont le nom m’échappe. Espace à perte de vue, couleurs pastels et fantasme de peintre. Marchions tête battue par le vent, pieds dans le sable, sans rien dire, perdus dans le sans-limite d’eau d’herbe et de sable.


Glandouillé un peu et préparé les cours pour presque toute la semaine. Il y a quelque chose, dans l’appartement, dans l’air, qui me vrille (allergie ?). Vu le dernier Cronenberg, puissant délire mais intrigue décousue. B. hermétique tout le film.


Poursuite des approches Manitoba, mais la plupart du temps j’ai tellement peur d’écrire ne serait-ce qu’une phrase, et de la rater, que je sombre devant Roland Garros – fin du grand match Zverev-Alcaraz, et depuis combien de temps je n’avais pas vu un aussi beau tennis ?

 

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