4-01-23

Thomas Terraqué
, 01/02/2023 | Source : Thomas Terraqué

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trente et un janvier deux mille vingt-trois

Jérôme Orsoni
, 31/01/2023 | Source : cahiers fantômes

Quand la révolution passa sous mes fenêtres, j’étais occupé à autre chose. La vieille dame, de l’autre côté du boulevard, au balcon de son cinquième étage, avait ouvert sa fenêtre, et elle se tenait là, son téléphone portable à la main, filmant le défilé qui passait sous ses fenêtres à elle aussi. Mais pourquoi ? Cela, je ne le saurai jamais et, sans doute, vaut-il mieux que je l’ignore. Quand la révolution passa sous mes fenêtres, je pensais à autre chose. Mais à quoi ? À ce que je ferais, probablement, si jamais la révolution venait à passer sous mes fenêtres. Quand la révolution passa sous mes fenêtres, je n’étais pas tout à fait là où je me tenais, mon esprit, comme on dit, mon esprit était ailleurs, et mes oreilles aussi. Que ferais-je si jamais la révolution passait sous mes fenêtres ? Quand la révolution passa sous mes fenêtres, j’étais en train de jouer une mélodie à la guitare, et le son de mes notes masquait le son des manifestants qui passaient sous mes fenêtres. J’avais les oreilles ailleurs, quelque part où moi-même, je crois, je ne suis pas. La musique porte ailleurs, ou alors elle est en pure perte. C’est étonnant, me dis-je à présent que je regarde le défilé des manifestants, c’est étonnant ce sentiment d’étrangeté sans cesse renouvelé. On se dit qu’un jour, un jour prochain, on finira par se sentir à sa place, mais non. L’autre jour, Nelly m’a adressé une sorte de reproche concernant mon journal, et c’est vrai qu’on doit pouvoir trouver que je suis trop négatif, que je suis trop critique et que, de ce point de vue, du point de qui juge que je suis trop négatif, trop critique, que je me plains, ou que sais-je ? de ce point de vue, donc, on peut trouver que je passe à côté de quelque chose, qui pourrait me donner du plaisir, si j’étais moins critique, si j’étais moins négatif, que je pourrais apprécier des choses que je n’apprécie pas en étant comme je suis, que je pourrais réussir dans la vie si je n’étais pas comme je suis, mais cela présuppose, et c’est assez étonnant quand on y pense, cela présuppose que je serais mieux si j’étais un autre que celui que je suis. Mais cet autre, je n’ai pas envie de l’être : l’idée qu’il faut surmonter son mal-être pour atteindre à un état de bien-être — ce qu’on appelle la résilience — me semble une escroquerie : les gens ne se sentent pas bien, ce n’est pas vrai, ils jettent le voile de la fausse conscience, que cette fausse conscience soit éthique ou chimique, cela ne fait guère de différence, ils jettent le voile de la fausse conscience sur la réalité et appellent cela, la vérité, le bien, la morale. Ce matin, une chercheuse expliquait dans le journal que la valeur morale faisait partie de la valeur artistique des œuvres de sorte que, par exemple, disait-elle, à cause de propos antisémites qu’on trouve dans le Marchand de Venise de Shakespeare, la valeur de l’œuvre en question s’en voit diminuée. Le plus affligeant dans ces circonlocutions confuses, ce n’était pas cette espèce d’arithmétique esthético-éthique (valeur esthétique – valeur éthique = valeur réelle de l’œuvre), mais bien que n’importe quel clampin s’estime à la hauteur pour juger de la qualité des écrits de celui qui est l’un des plus grands artistes de l’histoire de l’humanité. Au fond, comme tout se vaut, comme tout baigne dans un jus de moralité douceâtre, comme rien ne confère plus aucune valeur à rien, chacun est libre de dire son fait à n’importe qui, que ce soit un bédéiste dégénéré ou William Shakespeare en personne, c’est pareil : dans le grand supermarché de l’existence à l’ère du capitalisme tardif, tout se confond dans une indistinction désespérante, on peut régler son compte à Shakespeare en une demi-phrase,  au fond, ça ou un match de foot, on ne voit pas très bien où se trouve la différence ni pourquoi on se priverait de donner son avis, après tout, c’est cela, la démocratie. Que cela ne soit pas, non, la démocratie, que cela ne soit pas, non, la vraie vie, est-ce indicible ? Et pourtant, c’est notre présent ; — notre présent et notre avenir. Quand la révolution passera sous mes fenêtres, je serai en train de faire autre chose, c’est mieux.

Musicanimale

Anne Savelli
, 31/01/2023 | Source :

Comment écouter, aujourd'hui, les sons des animaux ? Quelques éléments de réflexion grâce à l'exposition Musicanimale de la Philharmonie, à Paris.

Jrnl | Tout se joue en parties incertaines

arnaud maïsetti
, 30/01/2023 | Source : arnaud maïsetti | carnets


Au lieu de parier sur l'éternelle impossibilité de la révolution et sur le retour fasciste d'une machine de guerre en général, pourquoi ne pas penser qu'un nouveau type de révolution est en train de devenir possible, et que toutes sortes de machines mutantes, vivantes, mènent des guerres, se conjuguent, et tracent un plan de consistance qui mine le plan d'organisation du Monde et des Etats ? Car, encore une fois, le monde et ses États ne sont pas plus maîtres de leur plan, que les révolutionnaires ne sont condamnés à la déformation du leur. Tout se joue en parties incertaines, « face à face, dos à dos, dos à face… ». La question de I'avenir de la révolution est une mauvaise question, parce que, tant qu'on la pose, il y a autant de gens qui ne deviennent pas révolutionnaires, et qu'elle est précisément faite pour cela, empêcher la question du devenir-révolutionnaire des gens, à tout niveau, à chaque endroit.

Deleuze & Parnet, Dialogues

En regard : tout ce qui se dresse entre soi et au-delà, la possibilité d'autre chose que soi ; la chambre en désordre comme au-dedans, désordre du sang qui bat ou se répand, des images qui se répandent aussi dans un désordre plus grand et toujours en regard : comme ces immeubles de l'autre côté de la chambre d'hôtel, fenêtres vides, dedans qu'on imagine rangé comme sont tous les dedans des autres, il est trois heures du matin, il est toujours quelque part trois heures du matin dans une chambre d'hôtel par où quelqu'un observe l'immeuble voisin endormi et songe au désordre du sang au-dedans de lui qui bat, et le monde qui fait semblant de se retirer, prépare l'assaut suivant.

Cette fois, le rêve était suffisamment précis pour que j'en garde une sensation nette — d'urgence, d'humiliation et d'amertume —, et que j'en tire une leçon pour cette vie : comme si la nuit aussi, la nuit encore, je devais être mis face à mon ignorance, et pire que cela : mon ignorance coupable.

Dans la partie incertaine qui se joue, pas un seul pour douter pourtant que tout va s'écrouler, que rien ne peut durer en l'état, que l'effondrement est proche — tous jouent un rôle : les pouvoirs, pour garder la face ; les révolutionnaires pour ne pas la perdre : chacun, de part et d'autre, se lancent les paroles comme des textes mal appris, ou trop su et qu'on débite, comme ces acteurs si consternants pendant les répétitions, et qui attendent la représentation pour en découdre vraiment — en découdre d'abord avec eux-mêmes.


trente janvier deux mille vingt-trois

Jérôme Orsoni
, 30/01/2023 | Source : cahiers fantômes

Dans le système décadent du capitalisme tardif, l’achat d’un blue jean se mue inévitablement en odyssée métaphysique, plongée dans les abîmes de l’angoisse,  exploration des noires arcanes de la psyché, quête d’un sens à jamais perdu, lamentation sur la vie. Face au marché, nous sommes comme cet homme que chante Billy Gibbons dans sa vieille chanson et qui, croisant par hasard la femme de sa vie, retrouve alors ce blue jean qu’il croyait perdu : quelque chose nous a été pris qu’on ne veut pas nous rendre et c’est un autre que nous, dépourvu de la moindre morale, qui en jouit à nos dépends. Alors certes, nous vivons encore avec l’espoir qu’un jour nous pourrons reprendre ce qui nous appartenait naguère — c’est ce mince espoir d’ailleurs qui, débile rempart, nous empêche de commettre cet irréparable qui, seul pourtant, serait en mesure de réparer tous les torts qui nous ont été faits — mais, comme quiconque n’est pas définitivement privé de tout sentiment l’entend dans la voix accablée et les notes déchirantes du solo de guitare de Blue Jean Blues, cet espoir n’est que le résidu utopique d’une époque révolue. Ce jean qui, avec ses tâches d’huile et d’essence, était à ton image, ce jean ne t’appartient plus et, avec lui, c’est l’amour ainsi que toute possibilité d’une vie meilleure qui t’ont été ôté. La complainte est la dernière forme artistique susceptible d’authenticité ou, à défaut, du moins d’honnêteté. Qui s’en trouve agacé n’en nie pas la vérité, mais préfère à son déchirement, le voile que sa fausse conscience jette sur la réalité. Qui la singe n’est que le bouffon triste de l’injustice qu’on nous fait ; croyant en tirer profit, il n’en est que l’indigente victime. On accuse qui manifeste sa peine devant la perte du monde, qu’elle s’exprime dans la disparition trop facilement explicable d’un blue jean ou dans le constat que, toujours, nous sommes privés de nos droits les plus élémentaires à disposer de notre existence comme nous l’entendons, de se plaindre, de ne jamais être content, de ne pas se rendre compte de sa chance de vivre dans un tel pays, à une telle époque, plongeant la pointe de la culpabilité au plus profond de ce que l’individu a de plus intime, comme si ce dernier ne savait pas que ce sentiment terrible qui l’envahit et que n’apaise pas l’espoir que ce soit la femme de sa vie qui lui rapporte enfin sa paire de blue jeans est ce qui se tient au plus proche de la vérité. If I ever get back my blue jean / Lord, how happy could one man be / ‘Cause if I get back those blue jeans / You know, my baby be bringin’ ‘em home to me. Il y a une universalité dans l’espoir et dans la complainte qui l’exprime, une universalité de l’utopie qui est la dernière force à ne pas se résoudre au réel de la réalité qu’on nous présente comme unique alternative : il y a tant de mondes possibles, pourquoi ne serait-il pas réel, ce monde dans lequel je serai heureux ? Je pleure parce que je sais qui m’en empêche, il est là, aux bras de la femme de ma vie, qui porte mon vieux blue jean.

vingt-neuf janvier deux mille vingt-trois

Jérôme Orsoni
, 29/01/2023 | Source : cahiers fantômes

À aucun moment de mon errance minuscule, hier au soir, dans la nuit froide, malgré la colère qui était la mienne, colère contre tout le monde, colère contre moi-même, je n’ai détesté Paris. À aucun moment, je n’ai trouvé Paris laide. Je m’en suis fait la remarque quand, sortant du marché aux fleurs, je suis passé devant la Sainte-Chapelle, je me suis aperçu que, contrairement à ce que j’avais fait maintes fois auparavant, cette colère, je ne la tournais pas contre la ville, je ne faisais pas de la ville de déversoir de mes aigreurs d’âme. Ce phénomène nouveau est-il lié à la théorie que j’ai développée il y a quelques jours et dont j’ai parlé hier, théorie d’après laquelle, le moi ne se situe pas à l’intérieur de soi, mais se trouve bien plutôt inscrit dans la ville — ce qui serait la preuve que, au contraire d’avant, je ne me déteste pas, je ne me déteste plus —, pourquoi cela serait-il impossible ? Il faisait froid, les rues n’étaient pas désertes, mais presque, et de plus en plus en tout cas, quand je suis sorti de chez moi, ai pris à gauche sur le boulevard du Montparnasse, continué sur le boulevard de Port-Royal, ai tourné à gauche sur le boulevard Saint-Marcel, à gauche sur le boulevard de l’Hôpital, où un policier en trottinette a fait la bise à un autre policier en faction, jusqu’au Jardin des Plantes devant lequel je suis passé, où un clochard se réchauffait dans cette étrange vapeur blanche qui sort d’une bouche d’aération et dont j’ignore la fonction, j’ai traversé la Seine par le pont d’Austerlitz, longé le bassin de l’Arsenal puis le Canal Saint-Martin par le boulevard de la Bastille, traversé la place du même nom, remonté la rue Saint-Antoine, poursuivi rue François Miron, suis passé derrière l’Église Saint-Gervais sans avoir au préalable salué les Couperin, ai pris à gauche rue de Lobau pour rejoindre le quai de l’Hôtel de Ville, ai traversé une sorte de rue hors de clous pour rejoindre le Quai de Gesvres, franchi la Seine en sens inverse par le pont Notre-Dame, ai traversé le marché aux oiseaux, le marché aux fleurs en prenant l’allée Célestin Hennion, ai traversé la place Louis Lépine jusqu’au boulevard du Palais non sans une certaine nostalgie en passant devant la Brasserie des deux Palais, maître comment s’appelait-il déjà ? impossible de m’en souvenir, ai franchi la Seine dans le même sens par le pont Saint-Michel, ai traversé la place du même nom jusqu’à la rue Saint-André-des-Arts, sans nostalgie en passant devant la rue Séguier, mais avec en passant devant chez Allard, continué rue de Buci, pris à droite rue de Bourbon le Château, ai souri en voyant Serge Aboukrat dans sa galerie à une heure si tardive, remarquant qu’il avait changé d’adresse puisque, quand je l’avais rencontré, sa galerie se trouvait encore rue de Furstemberg, c’était le seul qui, sans rien me promettre, rien que pour me rencontrer, m’avait reçu quand, arrivant à Paris, voulant travailler dans une galerie d’art, j’avais envoyé d’innombrables cv restés, tous moins un donc, lettres mortes, il ne se souvient certainement pas de moi, mais moi je me souviens de lui et je ne l’oublierai pas, ai remonté la rue de l’Abbaye jusqu’à la place Saint-Germain-des-Prés, traversé le boulevard Saint-Germain, remonté un bout de la rue de Rennes avant de prendre à droite rue Bernard Palissy, où j’ai remarqué que, même de nuit, les éditions de Minuit avaient de la gueule, que ce devait être agréable de pousser ces portes pour aller y travailler, si seulement ce n’était pas ce que c’est devenu, pris à gauche la rue du Dragon, traversé ce carrefour qui, je crois, n’a pas de nom pour remonter la rue du Cherche-Midi, traversé le boulevard Raspail, passant devant le Nimrod, j’ai vérifié en regardant par la vitre que le maître d’hôtel (est-ce ainsi qu’on dit ?) de nuit qui avait été gentil avec Daphné y était (oui), remonté la rue jusqu’au boulevard où, avant de tourner à gauche pour rentrer à la maison, je me suis souvenu que j’avais croisé Pascal Praud au Proxi service, me suis demandé ce qui allait remplacer Paringer, et suis rentré à la maison. Cette page, me dis-je à présent, doit faire partie, sous une forme légèrement modifiée, sans aucun doute, cette page du journal doit faire partie du projet Paris.

Semaine Delphine, boucle de L'aiR Nu

Anne Savelli
, 29/01/2023 | Source :

(Mains de Delphine Bretesché dessinant son journal dessiné chez Arnaud de la Cotte, lui-même la filmant pour son journal filmé, journal projeté lors du Delphine festin de Nantes le 21 janvier)

Un article de semainier plus court que les fois précédentes, dû à sa rédaction dans le train du retour, Nantes-Paris, alors que la période hivernale de résidence de L'aiR Nu se termine, semaine très marquée par la présence de Delphine Bretesché. J'avais en effet décalé mon départ pour être présente au Delphine festin, l'hommage qui lui a été rendu au Lieu Unique, soirée qui a permis, grâce à de nombreux artistes venus transmettre par la voix, la musique, le dessin, ses textes, de découvrir ou de redécouvrir à quel point Delphine était multi-talentueuse.

(oeuvres de Delphine Bretesché présentée à l'école des Beaux-Arts de Nantes jusqu'au 4 février)

En parallèle, se tenait (se tient toujours), à l'école des Beaux-Arts, Traversées, une exposition qui lui est consacrée. Là, encore, on est frappé par sa capacité à faire feu de tout bois. À gratter, frotter, esquisser, écrire, tramer, tisser, étendre la matière...

Avec Joachim Séné et Arnaud de la Cotte, nous avons également rencontré, à Corcoué-sur-Logne, les responsables de la bibliothèque qui l'ont accueillie il y a une dizaine d'années lorsqu'elle fut en résidence au bord du lac de Grand-Lieu, village où elle écrivit Perséphone aux jardins de sainte Radegonde. Il fut question de texte, là encore, de poésie et de partage, mais également de jardinage : Delphine avait en effet réussi à entraîner une partie des habitants, venus planter avec elle deux mille bulbes afin de faire surgir, au printemps, une ligne de narcisses dans la faille d'un coteau. Cette ligne a été plus d'une fois mentionnée, à Corcoué, mais aussi pendant le Delphine festin, grâce à un très beau texte de Laurence Vilaine, en duo avec la poétesse québécoise Maud Veilleux.

(Sainte Radegonde, chapelle de Corcoué-sur-Logne)

Il y aurait encore beaucoup à dire, évidemment. Je me contenterai de vous conseiller TRES TRES vivement La Femme à l'oreille cassée, le livre de Delphine qui vient de paraître aux éditions Lanskine.

Une semaine de résidence rythmée, donc, durant laquelle nous avons travaillé sur notre texte en cours mais également "parasité" de site de L'Esprit du lieu qui nous recevait, Joachim Séné et moi. Nous avons en effet créé un feuilleton sonore, fait apparaître des "bulles" avec player et lien. Formant une boucle, elles permettent de découvrir ou de redécouvrir quelques uns des livres écrits, depuis plus de vingt ans, autour du lac. Tout commence par le début de notre livre à venir, La Boucle impossible, avec une Dita Kepler revenue sur les lieux, revêtue du manteau de Marilyn Monroe. Suivent quatorze extraits de textes qui entraînent l'auditeur de page en page. Passez voir, ou plutôt, écouter !

vingt-huit janvier deux mille vingt-trois

Jérôme Orsoni
, 28/01/2023 | Source : cahiers fantômes

Le gris du ciel forme un à-plat uniforme où je puis projeter mes pensées, mes sentiments, mes désirs, mes peines, mes angoisses, que sais-je encore ? tout, tout moi, quoi. Sur la surface du ciel, c’est là que je pourrais écrire cette page et toutes les autres, c’est là que je pourrais dire qu’elles sont vraiment les miennes. Mon moi,  c’est ce que je veux dire, en effet, mon moi ne se trouve pas tant au-dedans de moi que là, au-dehors, partout où mes sens s’étendent. C’est la conclusion à laquelle, sous une forme un peu plus élaborée et plus élégante que celle que je viens de noter à l’instant, je crois, je suis parvenu il y a deux jours de cela. J’étais en train d’écrire un segment assez long d’un texte sur lequel je travaille depuis quelque temps sans vraiment savoir ce qu’il sera ni si même il sera quelque chose et, partant de tout à fait autre chose que cette manière de conclusion à laquelle je suis parvenu, je suis parvenu à cette idée, que je trouve belle, que j’aime. Ce que je suis, ce n’est pas au-dedans de moi que je l’inscris, que je le découvre, mais au-dehors, dans l’espace que j’habite. C’est cela, le sens du chez moi (cette dernière idée à laquelle je viens de parvenir à l’instant même), je me suis empressé de la noter à la suite de la séquence de l’autre jour. Après m’y être repris à plusieurs fois, j’étais parvenu à prendre une image photographique à peu près satisfaisante de ce que je voulais voir, moins pour le montrer, que pour le fixer, le fixer pour moi, en quelque sorte rendre extérieur un sentiment, une impression, et j’ai écrit cette séquence assez longue avec une idée précise de ce que je voulais écrire, idée dont, à mesure que j’avançais dans l’écriture, je n’avais de cesse de m’éloigner : ce n’est pas que je n’étais pas capable de dire ce que j’avais à dire, que le sens profond de ce que j’avais à dire était en train de m’échapper, mais que, ce que j’avais à dire, cela cédait la place à l’écriture qui inventait son propre sens, son propre sujet, sa propre vérité. Il n’y avait pas, ainsi, quelque chose qui précédait l’écriture et à quoi il fallait parvenir comme un tout dont tout est un fragment jusqu’à ce que, mais c’est impossible, on ait reconstitué le tout à force d’accumuler des fragments. L’écriture se manifestait pour ce qu’elle est : le sans précédent, qui s’invente et invente tout dans le moment de son accomplissement. Mais cela, je l’ai déjà dit, autrement, mais je l’ai déjà dit. Depuis la rue, en bas, me parviennent des bruits qui, sans me plaire, ne me dérangent pas, ils sont là comme tout ce qui existe, et puis je lève les yeux, et ce ciel d’un gris uniforme, opaque ou quasi, dont je ne vois que des morceaux découpés par les vitres, les immeubles, les cheminées, les antennes, ce ciel aveugle et indifférent sans aucune qualité esthétique que l’absence, ce ciel me semble sublime. Je m’y vois.

douter comme lui

Thomas Terraqué
, 28/01/2023 | Source : Thomas Terraqué

Ces dix derniers jours, je me suis dégonflé comme une baudruche – pas touché un livre, un clavier, seulement rien foutre et fumer en attendant que ça passe. Seule réussite : imprimé en in-folio certains textes composés cette année pour les offrir à Noël. Livres pauvres, je dis.


Décision prise hier d’écrire le journal autant que possible le matin, sinon dans la journée. Pour une raison assez mystérieuse, le soir, j’ai toujours l’impression que mon existence est au bord du gouffre. Et puisque l’écrit contamine par nature le réel, je m’intoxique moi-même de mes propres textes, de sorte qu’à la longue le journal devient un instrument de décompensation mentale.

J’imagine que si j’écris le matin, il me sera plus facile de cerner un élan, un désir, une tension pour le futur.

Au Pouliguen avec les parents et les cousins, dans une grande baraque. Vieilles diapositives familiales : années 70, vacances en Martinique, jeux paralympiques de Toronto. Il faudrait les reprendre, les commenter, dire que ces photos de famille, qui mettent en scène l’enfance de mes parents – et mes grands-parents quand ils avaient trente ans –, une vie entièrement révolue, dire qu’elles me remuent profondément, de manière inattendue – peut-être qu’ils ne sont pas ceux que je pense, par conséquent moi non plus.


Plus je le connais, plus je trouve étonnant que le père de X. soit un homme qui doute. Parlions de l’opportunité pour F. de travailler pour une grosse boîte. B. disait que plus jamais elle ne retravaillerait pour ces connards, que c’était, quoi qu’ils lavent plus vert que vert, contreproductif. Le père confesse – rhétorique, mais pas seulement – une certaine naïveté. Il dit que chez ces connards, au moins, il y a de l’argent, des compétences et quelques personnes (forcément) de bonne volonté. Il dit aussi qu’il n’y a rien de plus délicat pour une entreprise que de changer de business model.

La conversation a duré une heure, constructive et riche. À la fin, il ne cachait plus ses doutes : la rémunération des patrons de ces entreprises, ça, il ne se l’explique pas ; de même qu’il constate le fossé générationnel entre ceux qui pensent que les grosses boîtes font partie de la solution, et les plus jeunes qui, souvent, lorsqu’ils sont engagés, ne veulent plus en entendre parler.

A-dultus. Quand j’aurai son âge (si), j’espère que je saurai encore douter comme lui. Sentir que quelque chose m’échappe et lutter pour le saisir quand même. Mais c’est si rare, car la vieillesse agit comme un four, nous durcit sur le long terme.


Promenade sur la côte sarzéenne, côté golfe. Chemins inondés même à marée basse. Discussion avec P. sur les théories de l’évolution – je me rappelle de cette époque, pas si lointaine, où je disais à mes petits sixièmes pour les impressionner, quel con, que l’homme descend du singe. On ne m’y reprendra plus.

L’aller-retour en Bretagne m’a remonté : idées plus claires, énergie et conviction. Je relis Le Mythe de Sysiphe : toujours étrange de s’entendre rappeler que l’homme absurde c’est nous aussi – nous qui comprenons, jusqu’aux pierres qui nous entourent, que le monde est épais.

 

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Marseille | La vitesse du soir

arnaud maïsetti
, 28/01/2023 | Source : arnaud maïsetti | carnets


On dispose de bien des ruses pour mesurer le temps qui passe : on creuse parfois des trous dans le sol où on enfouit des corps, des regrets, des lettres ; on observe ses mains ; on tâche de se souvenir ; on commet des livres ; on est malmené la nuit dans les rêves quand on retrouve intacts et terribles ses peurs d'enfant, ; enfin, il n'y a qu'à poser devant soi un miroir.

On peut aussi se trouver devant la mer, un soir de janvier vers la fin de l'histoire et par grand vent, que le ciel est vide et noir, que la lumière résiste et jette ses dernières forces dans la bataille quand tous les généraux ont déserté — on regarde. Il n'y a rien à dire, à espérer. Il n'y a rien d'autre à voir que ce qu'on voit depuis le premier jour : il y a vingt mille ans, un autre que moi s'était posé ici et on aura vu la même lumière, la même ; il ne savait pas ce qu'on en ferait et moi non plus, alors je la dépose ici pour lui.