minute papillon 84, "silence"

c jeanney
, 22/07/2026 | Source : TENTATIVES

une minute papillon est un collage sonore d'une durée approximative d'une à deux minutes, reprenant du matériel audio existant en le recousant, recoupant, réajustant, bricolant, malaxant
toutes les minutes papillon paraissent initialement sur le site du collectif L'AiR Nu

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Quatrain/ 204

Solange Vissac
, 22/07/2026 | Source : Jardin d'ombres

ne pas oublier l'essentiel

le bleu d'aujourd'hui

où un ailleurs se fait attendre

et l'esprit qui prend vent

21.7.26

Jérôme Orsoni
, 21/07/2026 | Source : cahiers fantômes

La rénovation de la tour Montparnasse n’aura pas lieu. Elle devait débuter cet automne pour aboutir à une espèce de reconstruction futuriste de verre argent avec serre en rooftop. Laquelle, donc, ne devrait jamais voir le jour : trop cher. Je vais pouvoir ainsi profiter quelques mois encore de mon cher monolithe aux couleurs marron tirant sur le noir typiques des années 1980. Et puis, je partirai pour aller vivre ailleurs dans Paris. Mais c’est une autre histoire. Le projet de rénovation me heurtait : tout d’abord, parce qu’il était destiné à dissimuler une esthétique qui ne semble plus au goût du jour, mais dont on se demande pourquoi il faudrait la cacher, une ville vieille comme Paris n’est-elle pas faite de toutes les strates d’urbanisme superposées les unes aux autres sans réelle cohérence, fruits de la pure contingence de l’histoire ? Vouloir récrire la ville du point de vue du présent, un peu comme l’empereur et son baron, jadis, n’est-ce pas se vouer à l’échec du temps qui passe et tourne tout en ridicule ? Et aussi parce que je n’avais pas envie que cette tour, à laquelle j’ai déjà consacré un conte dans le Feu est la flamme du feu et que l’on retrouvera de nouveau dans le livre qui paraîtra au printemps prochain, la Vieille Europe, disparaisse ainsi, sans laisser d’autres traces que des souvenirs et des milliards de photographies. Mais après tout, si les traces s’en trouvent déjà dans mes livres, n’est-ce pas l’essentiel ? Ou alors, est-ce que je suis conservateur malgré moi ? Je ne crois pas ; ce que je redoutais, surtout, c’était le bruit des travaux qui allait venir s’ajouter à tous les bruits qui rendent difficilement vivable ce petit morceau-là de Paris. C’est pour cela que nous allons quitter Montparnasse dans les mois qui viennent. Sans regrets, je crois. Mais cela ne veut rien dire : je ne peux pas anticiper les regrets à venir. Sans regrets : cela veut dire avec une certaine impatience, surtout, je crois. Aujourd’hui, Rodhlann m’a écrit pour me dire que nous ferions paraître la Vieille Europe au printemps prochain, ce qui nous laissera le temps, comme il nous le propose, de tourner un court-métrage du côté de Montparnasse. La tour sera intacte dans son délabrement programmé, peut-être est-ce exactement ce qu’il faut comme décor ? À l’époque lointaine où les travaux devaient encore avoir lieu — il y a quelques mois à peine — t’es-tu déjà aperçu comme le temps passe vite quand les projets deviennent obsolètes ? c’est une accélération paradoxale du temps au cours de laquelle il ne se passe rien, tout disparaît —, j’avais envisagé de documenter la transformation du quartier, mais je ne sais pas si je l’aurais fait, je ne sais pas si cela me correspond, si c’est ma manière à moi d’écrire, ma manière à moi de vivre. Quelle est ma manière à moi de vivre, alors ? Parfois, je préfère ne pas le savoir, me contenter d’écrire, tout bêtement. Aussi, vaut-il peut-être mieux que la forme de la ville ne change pas, pas tout de suite, en tout cas. 

block note - du hibou

c jeanney
, 21/07/2026 | Source : TENTATIVES

J'ai confiance en mon "vous êtes ici". Je ne sais pas où ça va, mais j'ai trouvé un "procédé" (un garde-fou / garde-barrière / garde-corps). Évidemment, ce que je crois y mettre, quand j'y pense, théoriquement, ne correspond pas avec ce que j'y mets. C'est le principe de la luge (rosebud) qui glisse là où va la pente, je suis la pente. Je ne sais pas d'où viennent les certitudes floues, par exemple celle qui dit que c'est foutu, que ce qu'on avait prévu de faire, texte ou n'importe quoi, tombe à l'eau, et sa sœur siamoise et opposée, la certitude floue que c'est lancé et que rien ne s'arrêtera plus maintenant. J'aimerais trouver la tisane de sorcière, le sortilège, la formule qui puissent muscler la certitude n°2, parce qu'elle est si agréable à vivre. J'aime que ce soit une certitude, parce que ça réconforte toujours ces bestioles-là, et j'aime qu'elle soit floue, parce que ça la rend élastique, nous ne sommes pas des tiroirs de bureau. J'ai laissé ma vidéo en plan, et je crois bien que c'est à cause de la luge : comme je ne me sers que d'images déjà prêtes, archivées, disponibles, déjà construites, je ne peux pas "imprimer ma narration", je dois me décider ou pas à monter dans une luge qui me semble un peu brinquebalante et qui pourrait se désosser en chemin. Les images sont vraiment en dehors de soi, bien plus que les mots (je trouve), et il faut s'y retrouver avec l'effet de torsion obligé. Un : qu'est-ce que je force une image à dire, deux, comment, par un sous-titre, un texte lu en bande-son, un télescopage de plans ? est-ce que je pratique l'ironie ou l'honnêteté ? est-ce que l'image toute faite que je prélève m'entraine, ou bien est-ce que je veux la dénoncer ? et comment je le montre ? Je devrais m'ouvrir un nouveau document et noter toutes les questions que je me pose sur l'utilisation d'images déjà produites, leur assemblage, et quand j'en aurais fait l'inventaire, si je veux simplement agir, je devrais mettre le document à la poubelle. Ce serait comme une saignée de docteur diafoirus, ou un lavage d'estomac, ou un exorcisme à interrogations. Il y a un bon nombre de choses qu'on fait pour s'en débarrasser, pourquoi pas ça. En marchant, j'ai trouvé cet animal un peu bizarre, introspectif ou éberlué je ne sais pas, sonné peut-être, en tout cas excellent comme totem.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

PAC (wo)man

la souris
, 21/07/2026 | Source : Grignotages

Journal de juin, suite

Lundi 15 juin

Ça y est, enfin, déjà, je suis en arrêt. Fini de me demander si je vais pouvoir jongler avec les cours et les rendez-vous.

L’appart est en bordel, le boyfriend en caleçon et moi, pas douchée, un gilet porté sans rien en dessous quand ça sonne à l’interphone en fin d’après-midi : ma mère est là. Elle ne devrait pas être là. D’abord parce qu’on avait convenu de la semaine prochaine. Ensuite, probablement vexée que mon père passe me voir en premier, elle a unilatéralement décidé de prendre un AirBnB dans le coin dès cette semaine-ci. Je n’ai pas apprécié le forcing, mais je pensais, ça allait de soi, qu’elle téléphonerait à son arrivée. Que nenni, elle a débarqué. J’ai pris sur moi d’ouvrir, mais pas de cacher la mauvaise humeur engendrée, seulement tempérée dans un small talk surréaliste, où chacun a conscience que ça grince, mais choisit de sauver la cordialité.

Je sais que cela part d’un bon sentiment de vouloir être là pour moi, et que je fais preuve quelque part d’ingratitude, gamine qui veut bien qu’on soit là pour elle quand ça l’arrange, mais je ne décolère pas. Je suis d’autant plus sidérée de la voir outrepasser ma volonté qu’elle ne m’a pas du tout habituée à ce genre de comportement. C’est même l’inverse : jusque-là, elle a plutôt été prompte à se mettre d’elle-même en retrait — dès mon adolescence, me laissant peu à peu trouver mon autonomie hors d’une relation mère-fille fusionnelle.

Je voulais seulement être tranquille avec le boyfriend, récupérer du week-end de gala sinon du presque-burn-out.

…

Mardi 16 juin

C’est aujourd’hui qu’on me pose la chambre à cathéter — PAC pour les intimes. Poser, ça permet de ne pas dire opérer. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, une opération, même si, pour le corps médical, c’est manifestement une formalité. Cela me stresse pourtant davantage que l’opération, la vraie, celle au cours de laquelle la chirugrinne a retiré la tumeur : outre que l’idée de garder un corps étranger sous la peau me dégoûte, je ne vais pas être endormie cette fois-ci, je vais devoir ne pas paniquer alors que je vais rester *consciente* *tout du long*, et subir la phase d’anesthésie. Les dents de sagesse et mes infiltrations me l’ont appris : il faut toujours plus d’anesthésiant et de temps que mon poids plume le laisse supposer pour que ça commence à faire effet. Face à la perplexité des soignants, je dois alors préciser que, non, ce n’est pas une sensation à distance, par pression, je sens vraiment et ça fait mal.


Une fois mon bleu de patient enfilé, je fourre mes affaires dans un casier, comme à la piscine, et j’attends, entre un poster pour un casque de réalité virtuelle thérapeutique (cela m’apaiserait-il de regarder des montgolfières ?) et un sous-verre assez profond pour encadrer des papillons découpés en relief dans du papier blanc, laissant apercevoir un fond de paillettes argentées du plus kitsch effet. J’ai le temps de détailler cela, d’esquisser quelques pas de danse, d’attendre encore et de sentir l’appréhension monter.

Un champ opératoire bleu occupe tout mon champ de vision, rabattu au-dessus de ma tête (enfin d’un support métallique, pour ne pas étouffer). Je ne vois rien : ni la zone opérée… ni personne. Il n’y a que les voix auxquelles se raccrocher, et je ne sais pas toujours si la chirurgienne parle aux internes ou à moi. Ça va ? Je vous préviens, je vais beaucoup vous demander si ça va. Elle tient parole, parle en continu, seul moyen de garder le lien. Ça va, à peu près, jusqu’au moment où ça ne va plus, sanglots de panique, l’infirmière fait le tour pour venir me voir sous le drap, pose sa main sur mon front et ça m’apaise.

Comme je le redoutais, l’anesthésie prend du temps et de nombreuses piqûres. Et là, vous sentez que ça pique ? Oui. Et là ? Non. Et là ? Oui. Et là ? À force, je ne sais plus si c’est de la rémanence ou si ça pique encore. À mes réactions, la chirurgienne change son fusil d’épaule sur l’endroit par lequel elle va passer. Je l’entends expliquer aux internes que le PAC se pose là quand c’est possible. Un interne relève la condition, s’en étonne et la chirurgienne explique : madame n’est pas bien épaisse, mais si vous le posez là pour des patients obèses, vous ne retrouverez plus la chambre implantable, il faudra faire une écho à chaque chimio.

Elle parle en continu, tantôt aux internes tantôt à moi, me raconte qu’une patiente a complètement changé de vie et considéré a posteriori que c’était une chance pour elle d’avoir eu un cancer, c’est bizarre de dire ça elle en est consciente, mais c’était le cas. Je comprends, j’ai juste déjà eu le confinement pour ça, changer de vie, je n’avais pas besoin d’un cancer comme rappel.

Au bout d’un moment, le Stresam fait complètement son effet, et ça y est, elle peut tirer, pousser, piquer, avoir faim ou trop chaud, je suis enfin détendue, elle peut faire ce qu’elle veut. On dirait que c’est de la bonne, s’amuse-t-elle. Ça l’aurait arrangée que ce soit plus tôt, plutôt que sur la partie la plus simple de l’opération, mais elle prend (et moi donc !). Je craignais de le prendre trop tôt et qu’il ne fasse plus effet ; pour la prochaine fois, je saurai : plutôt une heure qu’une demie-heure avant.

En sortant j’ai juste envie de pleurer dans les bras du boyfriend, mais il y a Mum et son anxiété perceptible, il faut que tout aille bien, il faut, il faut. Je voudrais qu’il ne faille pas, je voudrais faillir à coup sûr.


Mum ne part pas de l’après-midi, même quand je m’allonge — pour me reposer autant que pour mettre fin à la conversation incessante. Du calme. Que ça cesse.

Mum ne part pas non plus quand Dad arrive de Dordogne (c’était prévu… avant que la date de l’opération soit fixée), ni quand on s’inquiète de commander des pizzas. Elle s’incruste au dîner. C’est très étrange, de l’avis du boyfriend comme du mien : avoir et ma mère et mon père à table, cela n’est jamais arrivé que lors de quelques anniversaires, plutôt reculés dans le temps. Dad se ressert beaucoup de vin, ils s’enjaillent, parlent fort l’un et l’autre, si fort. J’ai mal quand je déglutis — à chaque fois que je déglutis, et je voudrais me reposer, je voudrais du calme. Ils sont venus pour moi, et ils parlent fort.

Le boyfriend serait au pop-corn (cette étrangeté de voir mes parents tous deux à la même table) s’il n’avait conscience de ma fatigue au milieu de ce dîner qui s’éternise, le soir même de l’opération.

…

Mercredi 17 juin

Toot sur Mastodon : "Ça y est, chambre à cathéter posée. Je suis désormais un crocodile gonflable."

Quand je le retrouve pour une promenade au parc Barbieux, Dad a déjà sillonné les rues de Roubaix et enrichi sa collection de photos de fenêtres.

Il a repris la photo depuis qu’il est à la retraite, à l’iPhone cette fois, il me montre, m’explique la retouche par l’IA pour ôter une poubelle ou redresser un immeuble pris d’en bas. Je lui montre mes photos des voyages des dernières années avec Mum ; pour un peu, il trouverait que les siennes ne font pas le poids. Oh, bah, il souffle dans la barbe qu’il n’a pas. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu autant de belles photos. Le compliment est beau, je le prends, le consigne, même, comme une rare preuve de complicité père-fille.

Il y a un couscous au restaurant — mangé de biais —, une pause chacun dans ses pénates, puis une salade de tomates, mozzarella et cœur d’artichauts pour le dîner. Le boyfriend est presque vexé de recevoir autant de compliments pour une simple salade, qui a peu sollicité ses talents culinaires, mais elle est étonnamment délicieuse, c’est vrai, il a été inspiré de choisir ces artichauts marinés.

Nos discussions ouvrent des relectures du passé. Je me souvenais des récits de gabegie et mœurs écœurantes de gros clients à Dubaï ou Moscou à l’époque où il travaillait dans l’événementiel avec ma belle-mère, mais je découvre sa jalousie de mari motivant en partie de travailler ensemble, de partir en voyage d’affaire ensemble ; je suis étonnée et de ce comportement et qu’il le reconnaisse, à distance.

Mouvement de tête, genou qui tressaute, mains agitées… En vieillissant, il a de plus en plus de ces gestes brusques et parasites qui caractérisaient pour moi ma grand-mère. Tout d’un coup, une nouvelle grille de lecture s’y superpose : TDAH.

…

Jeudi 18 juin

À l’ombre sur le terre-plein herbacé de la piste cyclable, nous attendons l’ouverture du restaurant de ramen. C’est une première pour Dad, qui n’aime pas les sushis et demande une fourchette. Pour un peu, il appréhenderait un peu l’expérience, mais il se régale et prend son bol en photo — sinon ma belle-mère ne le croira pas.

De retour à deux, le boyfriend déplore que mon père parle un peu trop de mon demi-frère à son goût ; il a deux enfants, tout de même. Sa revendication me touche, je vois ce qu’il voudrait rééquilibrer et apaiser, mais c’est normal, mon demi-frère a été plus longtemps plus imbriqué à la vie de mon père et de ma belle-mère — laquelle a, pour le coup, eu du mal à couper les ponts. Dad a du lui dire de laisser son fils un peu tranquille et de penser plus à elle, à vivre sa vie. Lui en est capable, et je ne sais pas si c’est plus sain (si, sûrement) ou si ça me vexe un peu qu’il y arrive si bien.

…

Vendredi 19 juin

TEP scan à jeun : l’examen en lui-même est rapide, c’est la perfusion préalable avec eau puis produit qui dure. Dans les box alentours, les dates de naissance déclinées sont de beaucoup plus anciennes que la mienne ; ça s’entend parfois en amont, à la voix.

J’appréhende les résultats, qui doivent dire s’il y a ou non des métastases ailleurs que dans les ganglions qui ont été retirés, mais ils ne sont pas pour aujourd’hui. Mum, qui s’est évidemment renseignée, sait qu’il faut plus une bonne heure pour agréger les résultats de l’examen avant qu’ils deviennent interprétables.


Mon ostéo grand manitou travaille les adhérences du cathéter. Dès le lendemain, je commencer à déglutir sans trop de douleur, à boire sans devoir à chaque fois tourner la tête à droite.

En face du cabinet, un tournage est en préparation. L’auvent de type garage a été transformé en boutique vintage (« Soho sound ») et des affiches collées à moitié arrachées convoquent le pouvoir évocateur des briques. Les décorateurs peaufinent et peignent : bienvenue à Little Lille, New York.


Elle loge dans la rue derrière la mienne, alors je retrouve Mum pour une promenade-apéro (en réalité une promenade-goûter tardif, on ne se refait pas). On marche encore sur des œufs alors, une fois assises, je lui avoue que je l’ai un peu maudite quand elle a débarqué sans prévenir lundi. Elle l’a senti et reconnaît que c’était peut-être un peu égoïste de sa part ; c’est peut-être idiot, mais être là la rassure. C’est dit. J’ai encore du mal à ne pas le lui faire payer, dois veiller à contenir mes accès de mauvaise humeur, leur bon droit capricieux d’enfant roi. L’orage rapatrie chacun chez soi.

…

Lundi 22 juin

La révision (souvent sans ré-) du concours me remet dans les clous, mentalement parlant. Redonner la jouissance de la bonne réponse à psychokhâgneuse escamoterait presque l’ennui profond du fonctionnement de la fonction publique territoriale. Scrutin mixte, CCAS, OPH, transfert de compétences, collectivités territoriales, établissements publics, 3DS (ni une console ni une voiture), Deferre, MAPTAM, NOTRe, grade, cadre d’emploi, Stéphanie de Monaco.

Je replie le linge et soudain le véto de la chaleur ne vaut plus, je danse dans mon salon — sans préparer aucun cours, sans obéir à une esthétique, sans me « regarder danser », même si j’attrape avec une certaine surprise, un certain plaisir, ma silhouette torse nu dans le miroir. Je teste des ports de bras répétitifs, travel en pas de bourrée jazz, fais n’importe quoi, le chat prend ses distances et je renoue avec le plaisir. Soudain les envies de chorégraphies affluent. Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, je remets mes muscles rotateurs en action, tente un équilibre sur demi-pointe, monte les bras en couronne… le bras droit en couronne ! J’écarquille les yeux, zoom sur le mur végétal face à moi, lierre, rosier, divers, et incrédule, tente à nouveau précautionneusement le mouvement jusque-là interdit par la chambre à cathéter : cette fois, l’appréhension fait que ça tire, mais ça passe !

Je dîne dehors, quand les températures intérieures et extérieures sont à l’équilibre, que l’on peut récupérer un sensation sinon de fraicheur du moins d’oxygène et de brise — autre que le ventilateur soufflant sur une bouteille glacée (l’astuce est validée).

Le chat ne boit pas de la journée. J’utilise l’astuce d’Hellgy et verse un peu d’eau dans sa pâtée. Cette fois, il est de mon côté lors de la visio avec le boyfriend — visiobombing apprécié par son maître.

…

Mardi 23 juin

  • Profiter des heures fraîches pour ranger et passer l’aspirateur.
  • Finir de décoller les adhérences autour du PAC lors d’une nouvelle séance chez mon ostéo grand manitou.
  • Réviser avec L. (était-ce ce jour-là ?)
  • Maroufler des couvertures de survie sur les fenêtres (spoiler alert : ça ne tiendra pas ; du bon gros scotch, il n’y a que ça de vrai).
Des progrès relatifs mais certains entre la baie vitrée et la porte-fenêtre

20.7.26

Jérôme Orsoni
, 20/07/2026 | Source : cahiers fantômes

J’ai fait le tour de l’île pieds nus. Comme tant d’êtres, avant moi, animaux de toutes espèces, ont dû le faire, depuis les millénaires que des êtres peuplent cette partie-là de la terre, les pieds légers pour ne pas écraser les chardons, les petits arbustes piquants, ne pas se blesser sur les cailloux, les racines, toujours sur la pointe des pieds, trottinant, grimpant sur les rochers de mains d’humains ou de nature, tout à fait parmi le paysage qui n’était pas autour de moi, pas un environnement, non, mais le monde, tout simplement. Et que tant d’êtres avant moi, animaux de toutes espèces aient pu faire la même chose que moi, cela ne m’a pas rendu le chemin plus triste (il y avait d’autres humains non loin de moi, rares, il est vrai, mais je n’étais pas seul absolument), cela ne m’a pas rendu le passage moins précieux, j’étais là, avec eux, avec tout, avec tout le monde, ni plus humble ni moins humble, simplement là, comme tout le reste, comme tout le monde. L’originalité, me suis-je dit un peu plus tard, ce n’est là qu’il faut la chercher, dans la présence exclusive, pas plus que dans la possession (la présence exclusive, n’est-ce pas le fantasme de toute possession ?). La possession rassure, mais elle dissimule mal le vide qu’elle essaie en vain de remplir. On dit : « Ceci est mon corps, j’en fais ce que j’en veux », « Ceci est ma terre, j’en fais ce que j’en veux », « Ceci est ma femme, j’en fais ce que j’en veux », comme si l’avoir avait toujours le droit pour soi,  donnait tous les droits, comme si le droit constituait un quelconque fondement. Le droit de propriété rassure, assurément, mais n’apporte aucune assurance, aucune garantie, tout peut s’effondrer, tout s’effondrera. L’île Tariec était une, jadis, et puis, action de l’homme, effet de l’érosion, elle s’est coupée en deux au cours du XIXe siècle : Tarieg vraz (« la grande Tariec ») et Tarieg bihan (« la petite Tariec »). C’est cette dernière que j’ai parcourue, autour de midi, avec une joie réelle qui me portait, malgré le vent qui soufflait fort. Nous avons passé une partie de la journée là, dans les dunes et sur la plage de Sainte-Marguerite à Landéda, avec un bonheur aussi vaste que cet espace, qui était petit, pourtant, mais paraissait pouvoir s’étendre jusqu’au bout de la terre, où nous étions, en effet, au bout de la mer, où nous étions aussi en un sens, au bout du ciel, qu’on appelle du nom de planète. L’originalité est tout entière dans l’œuvre, l’usage, la manière, le style, la forme non que l’on donne à la vie (la vie a toutes les formes), mais que l’on tire de la vie, l’expérience. On peut toujours réclamer des droits, réclamer plus de droits, mais ce ne sont pas eux qui nous font vivre, pas eux qui, malgré ce que l’on croit, nous font mourir. Rien ne nous protège absolument de l’aléa, du hasard, du temps qu’il fait, du temps qui passe. Croire que l’on peut disposer des choses (de son corps, de la terre, des autres, semblables ou non) est une illusion : on peut acheter, on peut contraindre, on peut violenter, on peut détruire, on peut tuer, on peut même se tuer soi-même, on n’a rien, on ne possède jamais rien, et ce n’est pas l’essentiel qui nous échappe (une sorte de noyau plus profond), ce n’est pas la vérité qui nous échappe (une sorte de réalité supérieure inaccessible ou difficile et pas à tout le monde), c’est la vie qu’on ne comprend pas, l’expérience que l’on est incapable de faire, le monde qu’on ne sait pas aimer.

"vous êtes ici" 6 (où le titre s'avance et se montre)

c jeanney
, 20/07/2026 | Source : TENTATIVES


Nous mangeons des cadavres d'animaux. Nous enterrons nos dépouilles. Nous plaçons nos dépouilles sur des tréteaux. Nous glissons nos dépouilles dans des sacs que nous laissons couler dans le lagon. Nous retournons nos dépouilles pour qu'elles regardent le sol, vers le centre de la terre. Nous tournons nos dépouilles vers le ciel, vers l'est, vers l'ouest, vers la cité dorée, vers le pays du long repos, vers le nectar du sud, vers la plaine aux mille antilopes. Nous ne connaissons pas la peur car nous sommes déjà de l'autre côté. Nous trouvons des ossements. Nous scannons des fossiles. Nous reconstituons nos crânes. Nous estimons l'aspect saillant de l'os, sa position au sein de nos squelettes. Nous construisons les données qui nous manquent. Nous imaginons collectivement. Nous chassons les rennes. Nous chassons les kangourous. Nous arrivons en tête. Nous vivons une saison exceptionnelle. Nos chaussures sont blanches et nos vestes doublées de soie rose. Nous chantons. Nos micros brillent comme de l'argent. Nos cheveux sont teintés de noir, d'orange, ou gris, ou blancs. Nos lunettes sont opaques. Nous crevons sous un building. Nous crevons dans le crash d'un avion. Nous revenons enfin chez nous. Nous marchions autrefois sur Terre le dos courbé tant le ciel était proche. Nous nions tout impact sur les blocs opératoires. Nous préparons la dynamite. Nous nous protégeons d'exploser.


Je n'ai jamais eu le sentiment d'appartenance à un lieu, une région, une maison. Sans doute parce que je n'ai jamais éprouvé corporellement le concept de propriété. On n'appartient à rien quand rien ne nous appartient. Pendant la majeure partie de ma vie, le sentiment d'être de passage et non ancrée dans un territoire me semblait enviable, tout le monde est nomade historiquement, et je le ressentais instinctivement, même avant d'avoir pu ouvrir un livre d'anthropologie. J'étais même assez fière de me sentir « de nulle part », comme si cette particularité fondait qui j'étais de façon unique. Je n'avais pas pensé plus loin que mon nombril. Et mon père, est-ce qu'il appartenait à quelque part ? Il avait eu ses lieux préférés, ses lieux sensibles, tel nom de village, tel arrondissement, telle rue, mais c'était loin, ou bien perdu. Ma mère aussi avait un quelque part qui n'est pas celui où elle a vécu, un lieu inaccessible, confisqué, une contrée devenue féerique, sans existence réelle. Personne n'appartenait à un endroit chez moi. Je pensais qu'on était « spéciaux », pas comme tout le monde, pas comme ces gens qui avaient une maison de famille habitée depuis deux ou trois générations, et des grands-parents à demeure, des gardiens, et des arrières et arrières grands-parents encore présents dans la bâtisse, coffre au grenier et papiers archivés, notablement notables. Je nous sentais plus libres. Je faisais un lien bête entre « ancré » et « étriqué », avec l'imaginaire de la graine qui vole, qui s'essaime, et l'idée d'une nature plus profonde car aussi fluctuante que les vagues sur la mer. J'avais juste omis un paramètre. Le choix. Personne n'a choisi. Si je devais remonter dans les générations qui m'ont précédée, nous sommes une lignée de journaliers qui travaillaient là où on avait besoin de main d'œuvre. Nous ne sommes pas des explorateurs, des inventeurs, de ceux qui ont eu la main sur leur destin. L'ouvrier va là où il y a du travail. C'est aussi simple que ça. Et ça peut s'en aller n'importe où, dans la Somme, le Jura, de l'autre côté des Alpes ou en banlieue d'une capitale. Ensuite on s'acclimate. Et si on nous demande d'où nous venons, nous faisons une liste de noms de lieux approximatifs, habités trop peu, habités sans entrain, par obligation. Ce constat n'est pas qu'une donnée ethnologique ou sociale. Elle a aussi un effet sur les mots et les livres, puisqu'un livre répond aussi à la question « d'où tu parles ? », et que les mots sont ancrés racinairement dans une personne physique. On ne choisit pas ses mots chez moi, on prend ceux qu'on trouve sur place, une habitude prise depuis un temps long, temps en amont, dont on a l'expérience, un peu comme je suppose ces animaux que l'on capture et qu'on réintroduit ailleurs, dans un zoo, un enclos, une région montagneuse à repeupler. L'animal se débrouille avec ce qu'il va trouver. Je ne connais pas d'animaux qui choisissent. Le cercle rouge et le « Vous êtes ici » sur le plan d'une ville m'ont toujours paniquée. Ils me font perdre mes moyens. Je ne sais pas où regarder ni quoi, et c'est très perturbant. Je ne suis ni sur la carte ni dans le cercle, mais à côté, avec les miens dans les cellules de mes cheveux, de ma peau, dans les bâtonnets de mes yeux. C'est intriqué à mon regard, aux mots que j'utilise. Il y a des livres qui semblent « de nulle part », des vagabonds célestes et de grands voyageurs, des déambulations, des trains mythiques, des steppes, avec des mots comme des brindilles dans les remous des fleuves, et j'ai pensé qu'ils pourraient faire en sorte que je me sente accompagnée dans mon « de nulle part » personnel, mais non. Sans doute la place du choix dont ils comprennent mal la non-existence, parce qu'ils n'ont jamais eu à vivre en sa compagnie, avec sa normalité. Ils sont des descendants d'explorateurs et d'inventeurs, pas des manouvriers qui ont dû vendre leur force de travail. Ceux-là ne sont pas si nombreux à écrire. Je cherche de leurs nouvelles. Je fouille les pages, je feuillette, je renonce, je trouve un paragraphe, je le garde précieusement dans ma collection d'objets pauvres, de paroles folles des ballottements qu'elles ont dû subir. Souvent, je ne les trouve pas car, à cause du non-choix, du non-choix habituel, rationnel, standard, ils n'écrivent pas. Je crois que c'est ce qui provoque ma panique, ce trou qui s'ouvre sous moi quand je lis un "vous êtes ici" cerclé rouge sur une carte.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Lutte textuelle

JS
, 20/07/2026 | Source :

19 juillet 2026

Toujours aux prises avec Le Réseau Robert Keller, j'ai vraiment l'impression de me battre contre mon moi du passé, qui m'a voulu du mal en écrivant ce que je vois qu'il a écrit. J'avance lentement, c'est difficile, c'est humiliant aussi de m'apercevoir de la pauvreté de construction de certains passages, d'être obligé de les réorganiser, parce qu'ils sont bêtement mélangés, illogiques. Je pense aux "poteaux indicateurs" d'Edith Wharton. Je fais des gros travaux, les panneaux de signalisation étaient souvent placés après l'intersection. Je regrette tellement de l'avoir envoyé à tant d'endroits où il n'a pu être que mal reçu. Je repense à la gentillesse de certaines réponses qui n'ont pas eu le cœur de me révéler les failles terribles.

L'autre jour, alors que j'assistais encore à une manifestation de coupe budgétaire visant la création, je pensais à cette phrase de Churchill. Alors qu'on lui proposait de sabrer le budget de la culture pour l'effort de guerre, il aurait répondu : "Then what would we be fighting for ?" — "Alors, pour quelle raison nous battons-nous ?" Et, en effet, à quoi bon ? Mais alors, quand ce n'est même pas la guerre et que les budgets sont touchés, que faut-il comprendre de ce monde ?

À propos de cette phrase apocryphe, on trouve, sur le site universitaire Churchill Project, ceci :

Il y a quelques années, cette supposée citation a été attribuée à Churchill par Village Voice, et s'est largement répandue depuis sur Internet. Malheureusement, tous nos efforts sont rester vains pour trouver cette phrase parmi les 15 millions de mots de discours, lettres, articles académiques et de presses, et parmi les livres publiés par Winston Churchill.

Avec L'aiR Nu, à notre petit niveau, on lutte, on tient bon, on se débrouille, on marche, on lit. Ici, la Bulle Perec à Passy du 18 juillet matin.

des photos de plumes mises au pot commun (20 07 26)

c jeanney
, 20/07/2026 | Source : TENTATIVES

Ricochets/ Année 3/ Semaine 29

Solange Vissac
, 20/07/2026 | Source : Jardin d'ombres

1/ Des moments de peu de chose ajoutés à des moments rares forment une coupe de vie très élégante. La douceur du vent sur la peau sous l'ombre de grands arbres le temps d'une marche, avec d'un côté la présence d'un lac pour l'échappée des yeux et l'apaisement des pensées qui prennent des chemins de traverse. Tout se calme. Chacun tourne autour du lac pour rien, pour un tour en soi.

2/ Ressentir un forme de fatigue, de lassitude mêlée à de la satisfaction après l'écriture d'un texte assez long qui a monopolisé l'esprit deux heures durant sans savoir où l'écriture vraiment se rendait . Mais cela avançait, se construisait et finissait par prendre une forme que l'on n'aurait pas pu ou voulu imaginer. Fierté de n'avoir pas abandonné et d'être allée jusqu'au bout de ce qu'on ne savait pas vouloir écrire.

3/ Pourrait-on dire que le chemin celui que je nomme le chemin d'en bas, que je peux emprunter chaque jour lors de mes séjours ici, qu'il ne mène nulle part puisque je finis toujours par revenir à mon point de départ...Il porte juste le regard sur la sinuosité d'un paysage vague de prés, d'arbres, de collines au loin, de creux et de tertres où l'oubli de soi peut s'harmoniser, se conjuguer.

4/ La vue qui se dégage en ces journées d'été que l'on dirait sans air, semble frappée d'immobilité. On se croirait avoir pénétré dans un tableau où ce qui est figé donne à penser. Un lieu ouvert et refermé sur lui-même. Et en soi un travail similaire se met en place. C'est ainsi que cela grandit en soi et permet de penser plus fort et plus loin, donnant ainsi à être.

5/ Le fil que l'on tient entre les doigts, depuis un temps qu'on ne sait plus, et que l'on n'envisage pas de lâcher, ce fil de la pensée toujours active, toujours dans une sorte d'ébullition, dans une recherche curieuse et continue, et qui refuse de s'enfermer dans un espace clos, voilà ce qui nous tient en vie. Un jeu de lumière et d'ombre anime la surface où se déroule le fil.

6/ Comme un lieu de recueil de pensées, à la fois parce que lieu en lien avec le passé de l'enfance, mais aussi pour le présent là où la vision offerte arbore une forme de plénitude. Marcher sur ce chemin avec la lenteur nécessaire et pointer le regard jusqu'à sa limite, quand toute l'image se remodèle comme en un tableau, tout se rejoint alors en soi et se ressent une unité.

7/ Chercher à retrouver une phrase lue sur la page gauche d'un livre, environ la dixième ligne sur une fin de paragraphe, et ne pas y parvenir. Je lis et relis des pages à reculons du livre en question, je remonte loin dans le temps puis reprends méthodiquement la linéarité du texte, mais la phrase ne réapparait pas. Il y avait le verbe marcher, et quelque chose comme marcher vers soi.