vingt-trois février deux mille vingt-quatre

Jérôme Orsoni
, 23/02/2024 | Source : cahiers fantômes

Reconnaît-on de près un visage qu’on n’a jamais vu que de loin ? La vision zoome-t-elle d’elle-même ? Dézoome-t-elle ? Ou bien faut-il faire une inférence : « Mais ce visage que je vois à présent de près, n’est-ce pas le même que celui que, d’habitude, je vois de loin ? » La vision se voit-elle elle-même en train de voir ? Et, à supposer donc qu’elle existe, cette vision de la vision, est-elle immédiate ou différé, prend-elle ou ne prend-elle pas un certain temps ? Et si du temps, combien de temps ? Quand je reconnais le visage de près que j’ai l’habitude de voir de loin, est-ce à ce moment-là que je vois le visage, pour la première fois, dira-t-on alors, ou l’ai-je déjà vu avant et ce n’est qu’après l’avoir vu une nouvelle fois que je fais le rapprochement et que je le vois comme le visage que d’habitude je vois autrement ? « Rapprochement » au sens propre et « rapprochement » au sens figuré : je rapproche ce visage-là de l’autre car ils sont un et le même ou je les rapproche pour en faire un et le même et je rapproche le lointain du proche. Voir et voir comme, est-ce que cela prend le même temps ou est-ce que tout voir comme est un voir différé, un voir après, un voir ensuite, un voir tardif, en retard sur le voir ? Y a-t-il d’abord voir et ensuite voir comme ou les deux sont-ils simultanés ? Mais qu’ils soient simultanés, cela signifie-t-il pour autant qu’ils soient eux-mêmes un et le même ces deux voirs ? J’ai beau voir quelque chose si je ne la vois pas comme quelque chose la chose que je vois, est-ce que je la vois ? Façon de dire : une vision qui ne serait pas vision d’elle-même, vision de la vision, est-elle une vision ? Vois-je quelque chose quand je ne vois pas que je vois la chose que je vois ? Et qu’est-ce que serait une vision que je ne vois pas ? Qu’est-ce que serait une vision aveugle ? N’y a-t-il rien entre le voir aveugle et le voir comme ? Mon proche et mon lointain, comment les rapprocher ? Comment faire des rapprochements ? Faut-il nécessairement que le rapprochement passe par le langage ? Alors le voir aveugle serait en fait un voir muet, est-ce ainsi ? Faut-il pouvoir dire ce que c’est pour le voir ? Faut-il le croire pour le voir ? Et quand je n’en crois pas mes yeux, est-ce que je vois quelque chose que je ne saurais voir — un sein ou toute autre chose ? Croisant cette dame qui descendait la rue de Rennes cependant que moi je la remontais, cette dame qui portait imperméable et casquette, il m’a semblé reconnaître celle que je vois à son balcon, en train de fumer, tous les jours ou presque, certains jours je ne la vois pas mais je ne sais pas si c’est qu’elle n’y ait pas ou si c’est moi qui ne regarde pas ou regarde mais ne fais pas attention ou ne regarde pas au bon moment quand elle est là, de l’autre côté du boulevard. Comment ai-je pu reconnaître de si près un visage que je vois habituellement de si loin ? Je l’ignore. Peut-être, contrairement à ce que j’ai pensé en croisant cette dame rue de Rennes, ne sont-ce pas le même visage que ces deux visages, peut-être que le rapprochement que j’ai opéré, je l’ai opéré indûment mais, quoique cela soit tout à fait possible, cela ne répond pas à la question de savoir comment il est possible qu’un rapprochement se fasse ainsi, à la vitesse de la vision, instantanément, donc, sans que rien ne le précède réellement que la vision passée d’une dame à son balcon en train de fumer de l’autre côté du boulevard. Rien de mémorable en soi, n’est-ce pas ? Mais si rien ne précède la vision, en revanche, on vient de voir tout ce qui lui a succédé et ce à quoi, encore, j’ai encore pensé. Rapprochant comme je l’ai fait ces histoires de vision de celle de la vision de Mme de Guermantes lors du mariage de la fille du docteur Percepied en l’église de Combray, je cite le passage de la Recherche, et s’il s’avère beaucoup trop long au goût de certains, moi, j’ai tout mon temps : « Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : « Cette dame ressemble à Mme de Guermantes » ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que cette dame, en son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! » disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement n’avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois il y a un moment seulement, dans l’église ; qui n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme celles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme, dans une apothéose de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. » Est-ce le fantôme de Mme de Guermantes que j’ai croisée ce matin en la personne de cette dame ? Je ne le crois pas, non. Mais c’est le même paradoxe de la vision : le voyeur reconnaît le visage qu’il voit et il ne le reconnaît pas. Il ne le reconnaît pas parce qu’il ne peut pas le reconnaître, et pour cause : il ne l’a jamais vu, mais il le reconnaît quand même, il le reconnaît dans cette absence de reconnaissance, il voit ce visage comme un autre visage et ces visages sont un seul et le même visage. Le voir alors n’est pas aveugle, il est impossible et, parce qu’il est impossible, il voit, il voit vraiment, pour ainsi dire, c’est-à-dire : il voit des choses qu’il n’a jamais vues. Qu’est-ce, en effet, que voir sinon voir des choses qu’on n’a jamais vues ? Si l’on voit des choses qu’on a déjà vues, ne fait-on pas que les revoir ? Non, mais voir, le visible étant le déjà-vu, c’est voir l’invisible. Tous ces points d’exclamation qui ponctuent la vision du narrateur de la Recherche disent tous la même chose : Je vois. Enfin, je vois. Avant, je ne voyais pas, je n’avais jamais rien vu, c’est maintenant que je vois. Je n’étais pas aveugle, pourtant, mais je n’avais tout simplement pas vu. Toute vision est une apparition. Découvrir dans un visage familier un détail inaperçu, voir pour la première fois le visage de la duchesse tant fantasmée, reconnaître dans la rue le visage d’une inconnue ; apparitions que tout cela. Le fantasmeur ne peut qu’être déçu quand l’objet de son fantasme lui apparaît enfin : « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! », mais il voit. Enfin, il voit. Il voit, c’est-à-dire : il avance dans le monde, il dissipe le brouillard, il vient à bout de ses erreurs. Oh, pas toutes, certes non, mais celle-là, au moins ; ce n’est pas rien. Et oui, comme le laisse entendre Proust, la vision décolore le monde, c’est vrai : nos fantasmes viennent s’échouer sur l’écueil de la réalité. Et même pour qui ne fantasme pas, le visage reconnu de la dame d’en face, n’a rien de charmant : n’était-il pas plus intéressant dans le flou de la distance, livré à l’imagination, quand ce n’était pas vraiment à une personne que j’avais affaire, mais à une imagination, une silhouette sans chair, quelqu’un qui se tient là, assez loin pour je ne la distingue pas très bien mais pas assez loin pour que je l’ignore ? Ce n’est pas le voir qui s’écrase sur le monde, ce sont les idées que nous nous en faisons. Des choses qu’on voit comme d’autres choses, voire comme ces choses mêmes. Toute cette vie des êtres qu’on leur prête et qu’ils ignorent.

Passe mal

JS
, 23/02/2024 | Source :

23 janvier 2024

Ampleur des discussions autour du Printemps des Poètes, tellement que pas envie de reprendre ici, à cause des déceptions aussi, ça devient délirant, jusqu'à se faire insulter de cafard par Valeurs Actuelles. La tribune se fait appeler pétition, ou procès. Et je me perds là-dedans, à me défendre, finalement, l'ayant signée. Quoiqu'on fasse, quoiqu'on dise, quoiqu'on défende, la couverture est toujours tirée à droite, toujours plus loin à droite. Et puis cette difficulté de se concentrer, et je me dis, l'information qui passe dans les nerfs, l'information qui passe mal, l'information qui passe mal entre les corps, entre les gens, les défauts d'information, l'impossible communication, l'impossible entente. Bien sûr, un texte s'écrit tout seul entre tous ces câbles mal attachés. Quelle fatigue, écrire, impossible à refuser.

Je partage de la poésie contemporaine sur FB, où ça discute le plus de tout ça.

Pendant ce temps, il ne se passe pas rien, les raisons profondes de cette tribune existent, et Libération publie un article : La violence d'extrême droite gagne la Bretagne : « On était plus ou moins préservés ici, c'est fini »

23022024

Pas pu traduire hier, comme c’était prévu, d’ailleurs. Bonne séance de séminaire sur An Ordinary Wonder le matin, mais il en faudra une seconde jeudi prochain. Ce roman est tout de même très finement écrit, dans les détails.

Encore réveillé à 4 h, mais il faut dire que j’ai dû tomber de sommeil avant même 10 h du soir, je crois. —— Ce matin, C* se rend aux obsèques d’Y* avec nos premiers voisins, car je ne peux déplacer mon cours de L3.

 

Chronique du chlore

Unknown
, 22/02/2024 | Source : Les Écumes

L'odeur du chlore reste longtemps sur ma peau, malgré le savon et les potions, les heures qui passent. J'ai nagé ce midi en savourant mon épaule débloquée, l'absence inédit du mal de tête quotidien jusque là. J'étais hypnotisée par l'exacte impulsion de mes bras me propulsant sous l'eau, amplitude fascinante et mouvement rassurant. Je suis rentrée avec la faim, puis j'ai passé le reste de mon jour avec le sommeil.
Je veille sur le prochain jour d'eau, longue session de piscine vide.
Je veille aussi sur moi, sur le chat qui dort en long contre mon ventre, la nuit qui caresse nos paupières et le silence qui brode nos jours.
Je passe des heures tranquilles et des nuits pleines de pas chassés.
Je nage pour me sauver de la moindre goutte, de la plus petite tempête. Je nage et tiens en respect les baïnes.

vingt-deux février deux mille vingt-quatre

Jérôme Orsoni
, 22/02/2024 | Source : cahiers fantômes

Je pensais écrire quelque chose mais en fait non. La pluie a tout effacé. (C’est une image.) De mes mauvaises pensées, il ne reste plus rien, que la réalité sur laquelle ces pensées portent. Mais de cela, de cet objet lointain, justement, je ne veux pas parler. Non que je n’aie rien à en dire, ce serait même tout à fait le contraire, si j’écoutais un certain moi, mais ce que j’aurais à en dire, je n’ai pas envie de le dire, ni ici ni ailleurs, nulle part, ce serait si noir, en effet, que de le dire, si sombre. Tu me répondras (c’est toujours moi qui parle), mais c’est la réalité qui est sombre, la réalité qui est noire, et moi je te demanderai, et alors ? qu’est-ce que cela change ? que la réalité soit sombre, cela doit-il entraîner comme une suite nécessaire que je le sois moi aussi ? et quand bien même ce serait d’une logique implacable, je n’ai pas envie de l’être, pourquoi mon désir d’être devrait-il céder devant la nature de la réalité ? De la nature de la réalité, puis-je m’en tenir pour responsable ? À supposer que je le puisse, je ne puis l’être qu’à mesure de ce que je suis, presque rien. Et pourtant, ne suis-je pas aussi presque tout, si je ne succombe au sombre de la réalité, si je ne m’y abandonne, si je ne m’abîme en elle ? Résister ? N’emploie pas de ces mots devenus grotesques, non, aie le mot juste, sois simple. De la réalité, en vérité, ce n’est pas que je ne veuille rien retenir, tout oublier, non, mais je ne veux pas que les mauvaises pensées — causées par le dehors, cet au-delà sur lequel je n’ai aucune prise et dont, à dire tout le vrai, je puis même être considéré comme la victime — obscurcissent les bonnes, les belles. Dans le restaurant où nous déjeunons après et avant le déluge, Daphné me demande de prendre la pose, et je m’exécute, le menton appuyé sur le fermé du poing, les yeux comme ceci, oui, qui regardent en l’air, maintenant, c’est bon, tu peux arrêter, avec plaisir, et joie que nous existions dans ce moment, elle, Nelly et moi. De toutes les horreurs et de tous les mensonges qu’on a pu mettre en circulation sur le dos de la famille, y en a-t-il qui portent sur cette simplicité-là, cette vérité-là, ordinaire, qui semble sans profondeur, mais à tort, n’est-il pas infiniment plus profond que les cérémonies, les hommages, les symboles, les rituels collectifs, les mouvements de masse, cet instant-là ? Évidemment, contrairement à ces phénomènes sociaux si souvent déplaisants que je viens de mentionner en passant, et que, hier encore, à contrecœur, nous vivions, cet instant-là passe rarement à la postérité ; l’histoire l’oublie. (Tant mieux, qui sait ?) Il faut quelque chose d’autre pour qu’il existe, qui tient à, mais qui tient à quoi ? Je ne sais pas. Pourtant, c’est quelque chose qui arrive, c’est certain, et même aux mauvais peintres. Comme ce portrait de Louise Vernet jeune fille peint par son père à Rome, pendant qu’il y dirigeait l’Académie de France, on voit le bâtiment à main droite sous un ciel azur où s’étirent de nuancés nuages. Âgée de seize ou dix-sept ans, suppose-t-on, Louise est debout dans le jardin, légèrement excentrée à main gauche du tableau. Elle porte une robe grise aux manches bouffantes que de petits boutons de pierres précieuses viennent fermer de la moitié de l’avant-bras jusques au poignet. La robe découvrirait largement ses épaules sans la sobre modestie blanche qu’une bande de velours noir relie avec simplicité et élégance au corps du vêtement et sous laquelle on devine qu’un médaillon se dissimule. Elle tient une mauve à la main, fleur qui évoque probablement ses fiançailles avec le peintre Paul Delaroche. C’est là que, sous un parfait chignon, dans un visage paisible (un peu mou, peut-être), de grands yeux mélancoliques mais bons tirent sur le bleu gris et se perdent dans l’espace infini du songe, de la rêverie, de la pensée. Il faut cet art presque miraculeux dans une production d’un style autrement pompier et volontiers réactionnaire (voir les vingt-et-un mètres de la Prise de la smalah d’Abd-el-Kader à Versailles, le long desquels rien n’est épargné au spectateur des fantasmes qui alimentèrent la psyché coloniale, pas même le juif fuyant la bataille en emportant d’un air épouvanté les maigres biens qu’il parvient à sauver au péril de sa vie, oubien encore cette allégorie douteuse sur fond de mauvais jeu de mots qu’est Socialisme et choléra et dans laquelle le choléra, incarné en la personne d’un homme asiatique jouant d’une flûte taillée dans un tibia perforé, est adossé à la mort qui tient le drapeau rouge de la République sociale en lisant le journal le Peuple, le tout dans un décor de fin du monde où le bourreau n’ayant plus personne pour assouvir la soif de sa guillotine a fini par se raccourcir lui-même), il faut tout l’amour d’un père sans doute pour sauver une œuvre de cet accablant académisme et, sinon la racheter, du moins lui trouver une excuse. Cette excuse est unique, certes, elle est imprévisible, cela ne fait aucun doute, comme l’est une éclaircie dans un ciel uniformément noir, et elle est là, heureusement, qui manifeste toute l’étendue de la beauté — aussi vaste que l’infini de l’espace où se perdent nos regards. Un peu plus tard, trempé dans le RER C, bien loin du faste académique des villas, des batailles, des guerres, des palais, assis là, au milieu des touristes venus du monde entier nous visiter, ce n’est pas à cela que je penserai, mais un rayon de soleil venant déchirer le voile noir du ciel, je n’aurai pu le nier.

Je pense à tout de suite

Antonin Crenn
, 22/02/2024 | Source : Antonin Crenn

J’attends un coup de fil. À l’autre bout, quelqu’une m’annoncera une bonne nouvelle. Me fera une proposition concrète. Je l’espère. J’attends. Je n’utilise pas souvent le téléphone. Hier, c’était S. qui m’appelait. Il me racontait où il en était dans ses aventures éditoriales. Il savait qu’il recevrait un coup de fil quelques heures plus tard, lui aussi, et qu’il devrait préciser son choix. Il a le choix. Quel luxe ! Tout le monde se l’arrache. J’exagère. N’empêche : avoir le choix… Être courtisé ? Non, je n’espère pas ça. Je ne veux pas qu’on me flatte. Au contraire : si je me sentais flatté, je penserais : « Ça cache quelque chose. » On me prendrait moi, oui, mais pour plaire à une autre personne ; pour atteindre un objectif second ; on préparerait le coup d’après. Je ne pense jamais au coup d’après. Je pense à tout de suite. Je glisse à S. cette comparaison : « Lorsqu’un ami nouveau apparaît sur ma route, je ne le garde pas sous le coude au cas où, espérant en trouver un meilleur au prochain virage ; je l’embarque avec moi sans chipoter. » Si l’on me comparait à d’autres selon des critères quantifiables, si l’on m’objectivait dans un système de calculs, je douterais de la sincérité du désir. Or, tout l’enjeu est là : se sentir attendu, c’est-à-dire désiré. Quand S. m’a demandé comment j’allais, j’ai répondu : « Il m’arrive des trucs bien en ce moment » et j’ai commencé par lui parler de la résidence. Je ne peux pas préciser ici où elle aura lieu, car on m’a demandé de ne rien dire — « on », c’est la personne qui m’a annoncé la bonne nouvelle : mon projet a plu, mon dossier est retenu par la commission technique, celle qui regroupe les personnes compétentes — mais il reste la validation officielle, plus haut, qui devrait être une formalité. Voilà donc une réussite ! après quelques échecs. Récemment, le CNL m’a refusé une « résidence à l’école » sur un argument chelou. J’ai été recalé à Mouans-Sartoux (troisième fois). Avant ça, il y a eu la maison Julien-Gracq (deux fois), la fondation Michalski (idem), Scy-Chazelles (idem bis), Jumièges, Angers, Niort, Stendhal, Arromanches, Châlons-en-Champagne. Dans aucun de ces lieux je n’ai séjourné. Pas grave, c’est le jeu. Taper à une porte derrière laquelle on ignore qui je suis : on ne laisse pas entrer tout le monde, hein ! Mais le lieu qui m’accueillera l’année prochaine est le contraire des précédents : on m’y connaît. On y aime ce que je fais. Oserais-je dire : « ce que je suis » ? Pas eu besoin de séduire, ni de me vendre. On m’a dit : « Ce serait bien de retravailler avec toi. » Alors aucun risque de méprise, ni de flatterie. Je sais que je n’ai pas été choisi à la place d’un·e autre, ni sur un malentendu. Pas pour la gloriole, car je ne suis pas grand-chose. On m’a dit texto : « Tu es un auteur certes repéré, mais émergent. » J’ai rigolé. C’est moi qu’on veut. Ça ne me flatte pas : ça me fait plaisir. J’ai expliqué ce sentiment à S. qui m’a compris aussitôt (une même initiale peut cacher deux hommes, voire davantage), puis qui a rebondi : « Je suis moi aussi dans cette quête de désirabilité. » Je décrypte : il a envie qu’on vienne à lui ; qu’on cesse de tourner autour du pot ; qu’on appelle un chat un chat ; qu’on lui dise « je veux » plutôt que « et si… ? » Assez des tergiversations, des refus, des râteaux. Vivent les désirs concordants ! Je venais de recevoir cette nouvelle quand je suis entré chez S., alors c’est la première chose que je lui ai dite. Ou bien la deuxième ? Je crois que j’ai d’abord commenté la devanture du café, à l’angle, que je n’avais bizarrement jamais remarquée, depuis les années que je fréquente ce quartier : « Je trouve osé d’appeler un bar Odette et Charlus, pas sûr que tous les clients aient la ref, et même pour ceux qui l’ont, c’est un drôle d’auspice sous lequel passer la soirée. » Manifestement S. n’a pas la ref — on ne peut pas être savant en tout domaine — alors j’explique : « Chez Proust, Odette est la cocotte, la courtisane, une pute pour le dire vite, tandis que Charlus est le baron décadent aux mœurs secrètes, la pédale comme tu l’as compris, et ces deux personnages sont les plus attachants. » Pour fréquenter ce bar, faut-il s’identifier à l’une ou l’autre, ou aux deux ? Je ne dis pas à S. que je suis en train de penser à H. pendant que je lui parle, non pas à cause de la comparaison suggérée plus haut, mais en souvenir d’une autre Odette et d’un autre café : c’était la seconde fois que je rencontrais H. et, ce soir-là, cette petite chienne hirsute prénommée comme une allumeuse de la Belle Époque avait quitté la table de ses maîtres pour nous aguicher à la nôtre. On avait joué la vertu outragée : « Elle lèche les mains des premiers venus » (nous). Mais se rend-il seulement compte, H., combien il a participé à l’apprivoisement de moi-même, quant à cette vaste question que S. résume par le mot de désirabilité ? Tout ce que nous avons fait ensemble, c’est lui qui l’a provoqué. Je n’ai pas eu besoin de réclamer, seulement d’être disponible. Et il est venu, et il m’a demandé : « Veux-tu ? » Et j’ai dit oui. J’écris ces lignes ce matin pendant qu’il pense à moi — je sais qu’il pense à moi, puisqu’il se manifeste par ce clin d’œil : une photo : ce détail d’une peinture : le touffu minois d’un chien blanc aperçu dans un musée. Il cite le prénom de la proustienne aguicheuse : « Je ne pouvais pas ne pas t’envoyer cette image d’Odette. » Je lui réponds : « C’est exactement elle (avec un petit museau de singe, quand même). » Et j’écris ce billet en attendant mon coup de fil, donc, car il s’agit encore d’un texte qui se mord la queue : ce matin je suis celui qui attend et je n’aime pas ça.

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Retour de bâton

JS
, 22/02/2024 | Source :

22 janvier 2024

L'ampleur que prend le retour de bâton de la tribune destinée à contester la nomination de Tesson, comme si on avait voulu que le feu vienne sur l'huile, ce qui semble être une méthode devenue récurrente, ces dernières années. Tout semble finir par servir la droite et la droite de la droite et tout ce qu'on peut faire pour dénoncer, alerter, prévenir, bref s'indigner comme disait l'autre, se retourne contre nous, nous voilà moralistes, censeurs, croulant sous les commentaires, disparaissant contre le nombre, réellement annulés, effacés.

Je partage sur Facebook quelques extraits de livres de poésie contemporaine. Quelques gouttes d'eau.

Il se tiendrait tout seul, ce journal quotidien, si j'arrivais à l'écrire, avec mes yeux en plus, mon nerf 6, numéro 6, prisonnier, quel épuisement, quel agacement. Alors je perds mon temps, mon énergie, dans cette histoire de Printemps de Poète, je cherche un pastiche de Tanx, fanzine à couverture Gallimerd, un livre de Sylvaine Téton, Dans les sables de la Couarde, avec un bandeau rouge "Sylvaine Téton, la flamboyance de l'humilité", et c'est magnifiquement à mourir de rire.

Une mouette drôle se pose près de nous, mon instinct me dit que nos chemins se recroiseront. Je tenterai de l'apprivoiser, j'ai déjà un petit nom pour elle.
A très bientôt, Chaussette.

22022024

Du mal à m’endormir (toujours à cause des restes de pharyngite), et réveillé très tôt (4 h peut-être (j’ai fini par me lever à 5 h)), nez pris par la sinusite ; cela fait deux mois ; j’en ai marre. Je vois la docteure aujourd’hui, pour qu’elle interprète le scanner d’hier (polypes ?). Pas à me plaindre : je me sens en forme et plutôt plein d’énergie (même si là, j’aurais aimé une nuit moins courte).

 

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Par ailleurs, j’ai un peu de retard sur tous les fronts, et par exemple, même si c’est sans importance, dans ces carnets. J’ai même, ce matin, à la hâte, rempli les six dernières journées du carnet manuscrit. Malgré le travail je réussis à lire un peu (hier soir, 70 pages de l’essai de Didi-Huberman sur l’Arbeitsjournal de Brecht), et j’ai déposé dans les temps mon premier dossier de CRCT. Je crains de ne même pas obtenir un semestre.

 

Sinon, il me reste 140 pages à traduire avant le 31 mars, et alors que je vais intervenir dans deux séminaires, à Lyon et à Tours, en mars justement. Vu que je réussis à traduire 10-12 pages les « bons jours » ça a l’air simple… sauf que j’ai rarement plus de deux jours par semaine à consacrer à cette activité. Un coup de collier sur les dix jours de « vacances » s’impose. — Il y a aussi que je n’ai pas, dans ce décompte, inclus toutes les notes de bas de page, laissées en blanc pour le moment. Or, j’ai créé hier, dans le chapitre 27, le 300e appel de note. Miam !

(sans titre)

Unknown
, 21/02/2024 | Source : Les Écumes

On cache dans nos mains le chant des oiseaux rares
On le siffle dans le creux de nos paumes
Petite prière secrète des temps glacés

vingt-et-un février deux mille vingt-quatre

Jérôme Orsoni
, 21/02/2024 | Source : cahiers fantômes

Je passe un certain temps à survoler du regard plutôt qu’à les lire vraiment les notes numériques dont j’ai réclamé le téléchargement à google, hier, et parfois je comprends et parfois je ne comprends pas ce que le moi qui écrivit cela voulait dire ou ne voulait pas. J’envisage d’en copier une (une citation) puis une autre encore (une réflexion) ici pour donner matière à un développement plus riche, plus important, mais y renonce finalement pour les mêmes raisons qui m’ont conduit, hier, à ne pas copier ce que j’avais écrit dans mon cahier. Mais alors, n’est-ce pas à l’abandon de ce journal que doit conduire en toute logique un tel refus ? C’est une issue possible, oui, en effet. Et l’autre ? Il y en a au moins une autre, n’est-ce pas ? Au moins une, oui, que voici : continuer comme je le fais, mais je me demande pourquoi : qu’est-ce que je vais chercher là ? Qu’est-ce que je trouverai à continuer ? Qu’est-ce que j’ai trouvé, jusqu’à présent, écrivant ce journal ? Des raisons de continuer à vivre, des raisons de continuer à écrire. Sinon chaque jour du moins souvent, confronté à ceci que ni l’écriture ni la vie ne vont de soi, la quotidienneté manifestant ce fait dans toute sa gravité : l’écriture n’étant pas conçue comme un métier (« Je vais publier un livre ») mais comme coextensive à la vie même, il faut ainsi inventer une façon de vivre qui permette de tenir encore un jour au milieu de l’absurdité du monde, de la vacuité de l’existence, de l’absolue absence de sens, et la vie ? eh bien, la vie ne peut-elle pas s’arrêter n’importe quand ? « Absolue absence de sens », ce que je viens d’écrire, les êtres humains l’ont évité si longtemps qu’elle s’est estompée au point de finir par devenir tout à fait invisible : c’est le nom qu’on donne, la religion qu’on transmet, la race qu’on fabrique, le peuple qu’on invente, le capital qu’on hérite, l’idéologie qu’on adopte, et bien d’autres modalités encore de mettre du sens là où il n’y en pas, ou plutôt de faire comme si un sens me précédait que je n’aurais plus qu’à adopter pour être le bon enfant, le bon croyant, le bon ceci, le bon cela, le bon tout, le bon n’importe quoi. Sauf que cette bonté ne fait jamais que déplacer le poids des choses (elle ne le mesure pas), la question n’étant plus : « Qu’est-ce que je fais ici ? », mais : « Que dois-je faire pour rester ici ? » Ce qu’on discrédite à bon compte en le nommant « romantisme » n’est pourtant autre que l’attitude de qui, refusant les béquilles qui le précèdent pour se tenir dans le monde, découvre l’épaisseur de la fausse conscience derrière laquelle on dissimule le monde, découvre que la vie sociale ne lui ménage aucun accès au monde si ce n’est médiatisé par cette même vie sociale, et ce cercle est constitutif de la nature même de la vie sociale ; il est parfaitement parfait, il est parfaitement faux. Comment s’inscrire dans une vie parfaitement fausse ? Ne faut-il pas passer outre les intérêts qu’on suppose, qu’on soupçonne, qu’on devine, et comprendre qu’on ne le peut pas, que toutes les raisons qui vont de soi sont fausses, qu’elle trompent, illusionnent ? Qui n’a pas la passion du néant n’a la passion de rien.