18.9.26

Jérôme Orsoni
, 18/09/2026 | Source : cahiers fantômes

Si la tour est désaffectée, comment se fait-il alors que, la nuit, on y voie des lumières allumées ? Si l’hypothèse du hantement n’est pas la plus probable, comment exclure la présence d’un fantôme, d’un esprit ancien, qui revient se venger ? Mais il n’y a plus personne ; il est malheureux, le pauvre traîne-misère. C’est que plus personne ne croit en lui. Ou, du moins, c’est que je me dis, moi, en tout cas, le soir, quand, regardant par la fenêtre, je constate que, cependant qu’elle devrait être déserte, la tour, certaines de ses fenêtres sont illuminées de l’intérieur. Et j’ai beau savoir que la probabilité d’un point de droit relatif au règlement de la copropriété en cas de conflit entre parties est plus grande que la simple spectrale, je ne parviens pas à me résoudre à un tel prosaïsme. Si, il n’y a pas si longtemps, un esprit romanesque eût encore pu rêver à quelque fantôme de la Tour, aujourd’hui, outre le reportage pesamment embedded d’un·e auteurice de narrative non-fiction, ne nous reste guère plus pour espérer comprendre le monde que les mécanismes  grippés des lourdeurs administratives et des histoires de gros sous. Triste époque. On en est réduit au terre-à-terre le plus absolu, lequel confine à la médiocrité la plus totale, et même nos interactions avec les gens semblent porter la marque de cette petite-bourgeoise infamie. Ainsi, ai-je eu le plus grand tort — une erreur de débutant — aujourd’hui, en fin de matinée, de répondre à l’un de mes contemporains. De retour de Lavrut, où j’étais allé acheté les fournitures dont nous aurons besoin, cette année, à nos cours de dessin respectifs, ma progéniture et moi-même, l’un de ces contemporains s’est incarné en une personne à l’apparence féminine sur le Pont du Caroussel, qui — je cite — m’accusa de lui « avoir fait une queue de poisson » : « Ah bah, si vous conduisez aussi bien… » J’ai essayé de lui faire comprendre que je n’en avais rien à foutre, mais c’était peine perdue, — comment communiquer avec les gens ? On ne le peut pas. De même qu’il n’y a plus de fantômes qui hantent les tours désaffectées, il n’y a plus de conversation possible, nous ne sommes que des monades qui tombons nous aussi en désuétude, vautrés sur nous-mêmes et notre petit périmètre carré : crime de lèse-majesté, emprunter le même trottoir que quelqu’un. Anecdote sans intérêt ? Peut-être, mais pas forcément, non : n’est-ce pas le même comportement qui se réplique à l’échelle de la planète, où, pour ne pas nous laisser marcher sur les pieds, nous sommes prêts à nous entretuer, tapisser de bombes et de suffrages la terre, où il ne peut plus dès lors y avoir de paix. Je suis fatigué, aujourd’hui, je tousse, tout mon corps est douloureux, il me semble que je suis fébrile, et ne sais même pas où je trouve la force d’écrire tous ces mots qui s’enchainent les uns à la suite des autres avec un semblant de sens. Que de mystères.

block note de la forme et du fond

c jeanney
, 18/09/2026 | Source : TENTATIVES

J'ai donc pu voir / toucher un livre tiré à peu d'exemplaires, numéroté et paraphé par l'auteur, et le papier était luxueux, j'ai été sérieuse, concentrée, dans une salle de travail à part, le livre avait été sorti de la "réserve" (pour quelle raison voulez-vous le consulter ? on m'a demandé, j'ai répondu pour rien, aucune raison, juste de la curiosité et de l'affection). C'est un Journal d'été, Entre les vagues de Butor, qui alterne les nouvelles du commun, celles qui comptent, celui qui prend le train, la petite qui a la varicelle, le bruit du 14 juillet, et les poèmes destinés à d'autres livres ou revues, pris dans la trame de cet été, du journal de cet été. Au début je n'ai pas compris. J'ai trouvé qu'il y avait une sorte d'incompatibilité entre l'objet physique (couverture haute, rigidité, une forme de préciosité aussi) et le contenu, la trame, les textes comme tissus alternés cousus ensemble et pris dans le moment, très ponctuels, comme une suite de photographies, une liste de moments rassemblés par la saison vécue. Si on m'avait demandé mon avis (heureusement que non), j'aurais imaginé un livre un peu plus souple, et vague (le "entre les vagues" du titre), peut-être des feuillets mobiles, ou des papiers de différentes textures, des paragraphes volants, agrafés à un coin de page, je ne sais pas, quelque chose de très malléable en tout cas, et c'est tout le contraire. Le livre est tenu, un bloc, et sa couleur, du rouge foncé, le rend presque identique à une brique, à un morceau de construction destiné à un mur dont on ne connait pas la taille, ni si la brique se trouve en bas, en haut, en tout cas elle est là, elle ira dans son emplacement, dans le trou spécifique dédié à cet été-là. C'est en y réfléchissant, et en l'écrivant ici que je comprends mieux. M B ne se satisfait pas de la simplicité, ou de ce qu'on pourrait appeler le simplisme. Je suis simpliste avec mes correspondances : texte vague = objet livre flottant. Autant que je continue à mettre mes carrés dans des trous carrés, comme dans ces jeux d'emboitements pour les tout petits. M B ne met pas de carré dans un trou rond, parce que ça n'a pas de sens, par contre il refuse le terme à terme placide. Ce qui est passager, à partir du moment où c'est écrit, prend un poids, son poids. L'écrire le place, brique dans un mur de vie, en tout cas je le ressens comme ça, et tout est cohérent. J'ai photographié plusieurs pages, et parmi elles, celle de ses mains au travail pour la pluie séductrice.

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LUMINA/ 26

Solange Vissac
, 18/09/2026 | Source : Jardin d'ombres

Samedi 20 juin/ Un livre devient un autre livre à chaque fois que nous le lisons. (Pierre Ménard : Mémoire vive)

Dimanche 21 juin/ Je fais attention à la part d'invisible. (Pierre Ménard : Mémoire vive)

Mardi 23 juin/ Qu'est-ce que ça fait de continuer à avancer sans s'accrocher à ce qui s'est construit en amont. ( Christine Jeanney : Blog Tentatives)

Jeudi 25 juin/ Les mots brouillés dans l'air […] je vois l'autre côté du monde. (Pierre Reverdy : Sources du vent)

Vendredi 26 juin/ Et dans ce cloître il y a le Christ. (Fernand Pouillon : Les pierres sauvages)

17.9.26

Jérôme Orsoni
, 17/09/2026 | Source : cahiers fantômes

Premier cours de dessin hier, qui fut tout à la fois décevant, déconcertant et stimulant. Parce que (décevant) l’exercice autour de l’observation de végétaux n’était pas ce que j’avais imaginé ou ce que je me suis imaginé après coup que je me serais imaginé si je m’étais imaginé quelque chose avant cours, (déconcertant) je me suis trouvé à ne tout simplement pas savoir quoi faire, impuissant face à une tâche trop difficile pour mes pauvres moyens (en effet, je ne sais pas dessiner, et c’est précisément la raison pour laquelle je prends des cours de dessin), (stimulant) j’ai dû faire comme je pouvais pour me débrouiller avec quelque chose que je ne savais pas faire, inventer quelque chose que je n’étais pas capable de faire. Au terme de la première heure passée à dessiner, je me suis dit que le cours allait être très long et que je n’avais probablement pas eu la meilleure idée du monde en m’inscrivant à un tel cours, mais la deuxième heure a passé sans même que je m’en aperçoive tant j’étais absorbé par ce que j’étais en train de faire, tant j’étais dans ce que j’étais en train de faire. Cette nuit, j’ai mal dormi à cause des habitudes du voisin du dessus, de la musique infâme qu’il écoute, ou plutôt j’ai été réveillé par cela à intervalles irréguliers, par son mode de vie imbécile et par Nelly, aussi, qui ne se sentait pas bien. Ce matin, toutefois, je suis allé courir, et, si je me suis fait violence, je ne suis pas mort en cours de route, ce qui me semble heureux, je l’avoue, même si j’ai été perturbé dans mon parcours par ce que j’ai supposé être les préparatifs à la venue du pape à Paris, la semaine prochaine, et sa déambulation en papamobile dans le quartier. Au réveil, un peu avant d’aller courir, je m’étais aperçu que j’avais mal à la gorge, et j’ai supposé que j’avais hérité des divers microbes qui avaient rendu Daphné malade, la semaine dernière. Toute la journée, je me suis senti fatigué, au point de m’assoupir, un peu plus tard, en commençant la lecture du livre que François Loyer a consacré voilà un peu moins de quarante ans aux immeubles et aux rues de Paris au XIXe siècle. Je dresse ce catalogue tout à fait inutile d’événements sans aucune importance parce que c’est mon anniversaire, aujourd’hui. Et je me demande : Préférerais-je une vie plus riche de péripéties (une vie d’aventurier ou d’écrivain pour plateaux télés) ou cette vie me convient-elle telle qu’elle est ? La question est passablement rhétorique tant il semble évident que la réponse est dans la question, dans le simple fait de poser la question en ces termes-là (en me moquant des gens prétendument importants, notamment). J’ai reçu plus de témoignages d’affection que je n’en attendais aujourd’hui, et certainement plus en tout cas que je n’en mérite, mais enfin, il n’y a pas de justice en ce bas monde, cela est bien connu, n’est-ce pas ? Dans le Loyer, malgré mes assoupissements répétés, j’aurai tout de même appris un mot : épannelage, qui — dit le Trésor de la langue française — s’entend en deux sens, en architecture, comme la taille préparatoire d’une moulure ou d’un ornement, et, en urbanisme, comme la forme simplifiée des masses bâties constitutives d’un tissu urbain.

Qui tient le monde

JS
, 17/09/2026 | Source : Journal éclaté

15 septembre 2026

Parmi ce qui tient, ou maintient, un certain monde en l'état : la révérence, la sueur des pauvres, les corps ennemis, le CO2 exhalé, l'extraction, la dilution du temps, les hommes, les tableurs Excel, la fiction monétaire.

Dans le RER, une femme regarde son téléphone. À son poignet, une montre connectée, à l'écran allumé, brille. Dessus, je peux lire en direct — oscillant entre 68 et 75 — son rythme cardiaque.

Les systèmes de pistage qui se basaient sur la navigation des internautes en posant des cookies devaient ne plus être d'actualité, en tout cas pour Chrome. En effet, le navigateur bien connu, dont le logo ressemble à un diaphragme d'appareil photo qui vous observe, prévoyait de baser son identification de l'internaute en fonction de son comportement, de son empreinte numérique, d'informations partagées autrement que par des cookies (historique Youtube ou de recherche, mails...) de façon à dessiner un portrait sociologique par cohortes. Si vous avez 31 à 39 ans, êtes un homme urbain travaillant dans la tech, alors vous aimez ceci et cela et, à Noël, votre budget cadeau est dans la fourchette tant, ce qui permet de vous envoyer telle et telle publicité dont, en la voyant, vous vous demandez si votre téléphone ne vous écoute pas. Or, ça n'a pas pris, pour des raisons principalement légales, la méthode étant jugée anti-concurrentielle a découragé des partenaires [1]. Peu importe, les cookies restent donc bien vivaces, dédiés à notre pistage. Le principe est qu'une entreprise tierce (Google, Criteo...) soit présente sur le plus de sites et d'applications mobiles possible, de façon à vous croiser assez souvent pour savoir ce que vous désirez. Les cookies présents sur vos appareils, déposés par ces entreprises tiers, servent à leur transmettre les informations de votre navigation dans les différents sites ou applications partenaires. L'idée de Chrome était simplement de se priver de cookies, mais l'idée du portrait sociologique créé par votre empreinte numérique, votre comportement de navigation, reste la clé de voûte de tout l'espionnage en ligne. Des mouvements de souris à l'historique de recherche, du rythme cardiaque à la géolocalisation, remplacez Marketing par Politique et c'est le même principe. Les algorithmes nous visent et peuvent prédire votre inscription en salle de gym ou mon vote aux présidentielles. Pour parfaire la prédiction, éventuellement une incitation dans le flux intervient et nous nous mettons à voir ce que nous ne savions pas encore que nous pensions, pour que le régime économique ou politique qui a ce pouvoir sur nous puisse être certain que vous allez finir par le penser. Tout en niant y être pour quelque chose, car le programme ne fait que des calculs statistiques et libre à chacun·e d'éteindre son téléphone, de désinstaller l'application.

Petit à petit, ce système de prédiction par la sociologie et le comportement de masse me rappelle la psychohistoire de Isaac Asimov [2]. Dans Fondation et les romans suivants de la saga (grand space-opéra où la galaxie entière est habitée par les humains) il s'agit [3] d'une science chargée de prédire l'évolution des sociétés, calculant sur les masses l'impact des phénomènes sociaux et historiques. Pour fonctionner, les populations soumises à ces calculs ne doivent pas être conscientes de l'existence de cette science. De plus, si l'échantillon est petit, le calcul est d'autant plus erroné, et inversement. D'où la capacité d'un héro romanesque d'être libre et, peut-être, renverser le système (à voir).

À Marseille, on me dissuade d'acheter du savon, qui serait d'origine chinoise, à moins d'aller à Super U, ce qui rompt le charme. Sur L'aiR Nu, bientôt, un retour sur ce week-end, performé avec Camille Bloomfield autour de La Machine de Perec et Helmlé ; à l'invitation de Calopsitte et avec le Cipm.


[1] Voir cet article sur WP : Privacy Sandbox.

[2] Imaginée par Nat Schachner, Asimov l'a développé dans ses livres.

[3] Je relis l'article Wikipédia pour cela, ma mémoire ayant failli https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychohistoire_(Asimov)

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Je fais un rêve.Je porte sur le dos un pan de mur en béton, je le porte sur le dos comme on...

dentellière

c jeanney
, 17/09/2026 | Source : TENTATIVES

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

16.9.26

Jérôme Orsoni
, 16/09/2026 | Source : cahiers fantômes

À propos de demain : aujourd’hui, je n’ai pas envie d’avoir 49 ans. Mais que je le veuille ou non, avoir 49 ans ne dépend pas de moi et, que je le veuille ou non, demain, je vais avoir 49 ans, à moins de mourir entretemps, bien sûr. Et, bien sûr, mon absence d’envie d’avoir 49 ans demain est liée à ma peur de mourir aujourd’hui, hier, souvent, tout le temps, je ne sais pas. La raison voudrait que j’aille voir un médecin, mais j’aime mieux mourir qu’être malade. Est-ce insensé ? Dans une certaine mesure, oui, mais laquelle ? J’aime mieux mourir qu’être malade, c’est-à-dire : je n’ai pas envie de finir ma vie comme mes parents, et cela, depuis que, à son tour, mon père est tombé malade, est peut-être la cause que je me sens mal, malade, je ne sais pas, les deux, que j’ai peur de mourir, mais que je ne veux pas savoir si j’ai une maladie qui fait que je vais mourir dans les semaines, mois à venir, après, on ne peut pas trop prévoir, le long terme a des limites plus courtes qu’on ne le pense quand on ne pense pas trop à la question, comme aurait pu dire saint Augustin, mais il ne l’a pas dit alors moi, je le dis, parce que je ne veux pas finir ma vie comme mes parents. On ne choisit pas, évidemment. Évidemment, ce n’est pas comme si l’on était libre. (On ne l’est pas.) Cet hiver, je suis allé voir un médecin. Et, d’après ce que j’ai déduit de ce rendez-vous, je n’allais pas trop mal, pas aussi mal que je voulais bien le penser, en tout cas. Ce matin, comme hier, comme avant-hier, comme cinq fois la semaine dernière, je suis allé courir huit kilomètres et, toujours, quelque part, il y a une petite voix qui se fait entendre : « Quitte à mourir, autant que ce soit en faisant quelque chose d’intéressant », mais je ne meurs pas. Je ne devrais pas m’inquiéter, cela viendra tôt ou tard, mourir, mais je n’ai pas envie de mourir, évidemment, sinon, ce serait trop simple. Je me suis mis en colère, tout à l’heure, parce que, bien que j’aie arrêté de boire il y a trois semaines — jour pour jour —, aucun effet sur la balance n’est à noter à la baisse. Je me demande : Mais alors pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? Pourquoi est-ce que je m’inflige ce que je m’inflige ? Ne vaut-il pas mieux se saouler et se bâfrer ? Au moins, quand on arrive à 95 kilos sur la balance, on n’est pas étonné, on sait pourquoi. Ne vaut-il mieux pas savoir pourquoi ? Tout cela est insensé, paradoxal, contradictoire, et je ne sais qu’en déduire, qu’en faire. Peut-être n’y a-t-il tout simplement rien à en déduire, rien à en faire, il n’y a qu’à écrire ce que je pense, et puis, c’est tout. Ce matin, j’ai écrit le chapitre 34 de loin de Thèbes, et plus j’écris de chapitres dans ce livre, et moins ce livre ressemble à quelque chose, moins ce roman, c’est-à-dire, ressemble à un roman. Dans le journal, tout à l’heure, j’ai vu qu’il y avait une enquête sur la « narrative non-fiction » : ça m’a fait rire.

Quatrain/ 207

Solange Vissac
, 16/09/2026 | Source : Jardin d'ombres

dans le creux des heures

voguent les mots vagabonds

une sorte de brouillon intérieur

sur le ramassis de mes ombres

15.9.26

Jérôme Orsoni
, 15/09/2026 | Source : cahiers fantômes

Tout à l’heure, j’ai commencé à imaginer ce que je ferais si j’avais le pouvoir, et puis je me suis arrêté parce que je ne veux pas le pouvoir, je ne veux surtout pas l’avoir. Peut-être que, si j’avais tout de même le pouvoir, j’abolirais le pouvoir, mais en aurais-le pouvoir si j’avais le pouvoir ? Rien n’est moins sûr. Non seulement je ne veux pas le pouvoir, mais je ne veux pas y participer d’une façon ou d’une autre. Je ne veux pas prendre position sur tel ou tel sujet, éclairer le débat public, comme on dit, publier un livre-enquête ou une tribune dans le Monde. Si j’avais le pouvoir, je crois que j’éteindrais le débat public : j’interdirais à quiconque d’avoir des idées, peut-être pas définitivement, non, mais pendant un mois ou deux, pour commencer, au moins. Pendant un mois ou deux, ainsi, plus personne n’aurait le droit de donner son avis, les journaux ne paraîtraient plus, les chaînes de télévision n’émettraient plus, ni les stations de radio non plus, à l’exception des programmes strictement musicaux de France Musique. On ne travaillerait plus non plus, il n’y aurait plus de train sur les rails, plus de véhicules sur les routes, plus d’avions dans le ciel, on se débrouillerait pour s’alimenter, pendant un mois ou deux, on devrait bien y arriver. Évidemment, je n’aurai jamais le pouvoir et jamais je ne mettrai en œuvre mes mesures, mais si, d’un certain point de vue, il me semble que c’est regrettable, d’un autre, je me dis : mais n’est-ce pas nécessaire ? Regarde l’époque à laquelle tu vis, comment pourrait-il en être autrement ? N’est-ce pas cela, le plus désespérant que, regardant une chose, on se trouve convaincu devant elle qu’elle ne pourrait pas être autrement qu’elle est parce que l’on n’est pas en mesure de la voir différemment. Nous nous tenons là devant la chose et la chose nous bâillonne. Pourtant, tout le monde parle, et de plus en plus : par jour, plus d’heures qu’il n’y en dans ce même jour sont consacrées à parler, à donner son avis, à s’exprimer, à communiquer. Comment se fait-il alors que j’aie le sentiment que rien n’est dit ou seulement des phrases dont j’aurais pu me passer, dont j’aurais voulu me passer ? Comment se fait-il alors que, bien que plus d’heures par jour soient consacrées à parler qu’il n’y a d’heures dans ce même jour, aucune phrase ne me semble mériter d’être retenue ? Je veux bien admettre que le problème, ce soit moi — me considérer comme un problème me procure une certaine fierté, bien plus grande que ne me procurerait le sentiment d’être une solution —, mais cela ne fait que déplacer le problème : je suis moi (quand même on pourrait discuter de la notion d’identité qu’une telle phrase mobilise, là n’est pas la question), je ne peux pas changer de moi pour voir le moi que je serais si je n’étais pas moi, cela n’a aucun sens, et, qui plus est, je n’en ai pas trop envie, je sais qu’il est à la mode de se plaindre de son moi, ce moi dont on serait la victime, mais moi, non, ce n’est pas que je l’aime particulièrement, mon moi, il y a des mois que j’aime plus que moi, fort heureusement, mais je fais avec moi, j’essaie de faire avec ce qu’il m’a été donné sans être trop injuste avec moi-même, ni trop injuste, ni trop indulgent, non plus. Que le problème, ce soit moi ou d’autres mois que moi, cela ne fait pas une grande différence. J’entends : je suis ce moi-là que je suis, je n’en ai pas d’autres disponibles (contrairement à ce que l’époque tend à nous faire accroire, il n’y a pas une opération par laquelle je puisse accéder à un autre moi, encore moins à un vrai moi, il n’y a ni vrai ni faux moi, il n’y a peut-être même pas de moi, si ce n’est comme façon de parler), c’est de ce point de vue-là que je me situe dans le monde, point de vue qui, s’il n’est pas absolument parfait, cela n’existe pas, j’en suis venu à la comprendre, n’est pas non plus le pire qui soit. Aussi, me dis-je, si, n’ayant pas le pouvoir, je ne puis pas tout arrêter, ainsi que je le voudrais si j’en avais le pouvoir, que puis-je faire ? Rien ? Non, ce n’est pas vrai. Je peux me retirer dans ma bibliothèque privée et lire. Par exemple. Ce n’est pas, j’en suis conscient, l’idéal politique de la petite-bourgeoisie qui règne sur nos esprits, et y met par force des idées qui ne sont pas les nôtres, lequel idéal fait du militant et de la victime les deux pôles entre lesquels se déroule toute la vie publique, mais c’est un moindre mal. Si j’en avais le pouvoir, je crois que c’est cela que je veux dire, j’abolirais la vie publique, j’interdirais la vie sociale. J’enfermerais les gens dans des bibliothèques privées, surtout ceux qui n’en ont pas déjà une à eux, je leur en offrirais une, et j’attendrais de voir s’ils deviennent fous ou s’ils deviennent géniaux ; — entre la folie et le génie, il n’y a pas de tiers acceptable.