Je lis deux articles à la suite, c'est peut-être le hasard, ou un biais cognitif de mon cerveau, mais je sens un lien entre eux, un lien très fort, que je ne sais pas identifier, et que je ne saurais peut-être pas expliquer, mais c'est l'endroit ici pour le tenter, le block note est un couteau suisse, il sert à se souvenir de, à rêver à, et à tenter de façon fragmentaire d'identifier quelques pourquoi. Le premier est la présentation de La ville qui n'existait pas 4 : La maison des rêves (2612), de Gregory Chatonsky. Le deuxième est un article de wikipedia sur le Nüshu. Ils se ressemblent. Je crois qu'il y a une sorte de même courant électrique qui les traverse. Sauf que pour l'un c'est "pour du vrai" comme disent les enfants, et pour l'autre, c'est "pour du semblant". La maison rêvée (de Chatonsky) est inventée, prospectée, dérivée, augmentée, hallucinée, comme les images tordues sur les téléviseurs qui inventent la pluie sous les rayures ou les taches présentielles de spectres, rien n'est réel et tout est vrai, c'est du possible, mais arrosé avec un engrais très puissant, qui lui laisse prendre son autonomie. C'est une création. La langue secrète (le Nüshu) est un à côté, une voie récalcitrante et parallèle, une vie malgré que, maigre, squelettique, la chanson des os qui se mettent à danser sous l'oppression. C'est une création. Ce sont deux expressions liées par la même sève, s'emparer de la liberté, et quelque part, s'échapper. Deux modes de survie. La vie s'échappe. Même conçue à partir de molécules qui n'ont rien en commun, elle échappe. Elle sort d'un appareillage compliqué à base d'une langue binaire propre aux machines (ia) mais transcendée par de l'humain, un jeu de miroir, comme ces lustres en pendeloques de larmes de verre où se reflètent les bâtiments d'une ville et des visages éventuels, neufs ou caricaturés. Dans l'autre cas, elle sort de l'impossibilité d'être ("écriture des femmes"), elle sort ancrée dans des corps. C'est peut-être ce qui relie ce qui ne semble pas lié, le grand écart fait par deux jambes collées au même tronc, entre trop de corps et pas assez de corps, entre une projection et le mouvement contraire, je ne sais pas comment ça s'appelle. La maison rêvée se projette vers un extérieur tous azimuts, sans freins, élaboré comme un ballon qui ne tiendrait pas compte de l'existence de sa ficelle. La langue secrète est le ballon et sa ficelle enroulés sur eux-mêmes et serrés en fagots, prêts à être cachés de poche en poche ou dans la manche, dans des replis vivants, incompressibles. On ne peut pas aller au plus large dans un cas, dans l'autre on ne peut pas aller au plus serré. Je suis attirée, au sens d'attraction, par les deux, mais en plus, pour les femmes et leur langue, j'ai de la tendresse. C'est peut-être le bourgeon en plus, la tendresse. J'ai l'impression que la maison rêvée pourrait tourner sans fin, comme un satellite dans l'espace, emportant à la fois tous les sons et aucun, le dessin de l'homme de vitruve et l'espoir d'un œil pour le voir. J'ai l'impression que la langue secrète est une de mes cellules, qui vit et meurt comme une de mes cellules, en suivant son chemin dans mes veines. J'en reviens au même point d'ancrage, qui tient dans le mot "incarné". Je peux choisir intellectuellement l'incarné ou le désincarné, je trouverais toujours de bonnes raisons. Pour ce qui est de la tendresse, je ne choisis pas, je la reçois de la langue opprimée, des corps en vie traversés par cette langue. Où va, en qui, en quoi, s'incarner l'héritage et ses suites.
1/ Ce qui naît en soi lorsqu'on ne parle pas, et patiente pour que le temps de l'écriture s'en empare. Quitter la langue basse, celle aux tonalités tristes et raviver du bout des doigts la langue haute pour aller à la rencontre de ce qui se murmure au creux de nos failles, dans les recoins d'ombres où tout se tait. Cela bruit dans l'incandescence de l'instant. Il suffit alors de s'accroître.
2/ Quand on est persuadé avoir été traversée par l'écriture et d'avoir laissé des traces sur le fichier d'ordinateur et que, le lendemain rien n'est inscrit, que l'écriture n'a pas eu lieu, que tout cela n'était que mental, et que bien sûr, on ne se souvient de rien qui aurait pu être noté. Entre l'horizon intérieur et le réel, l'espace est plein d'interstices où se perdre et d'arêtes où se heurter.
3/ Cheminant vers le village, je partage l'espace avec les hirondelles qui ponctuent leur vol d'ici à là et de là à ici, par ce que je nommerai leur chant. Il y a d'étranges solidarités qui se rencontrent dans le court passage d'un instant où la conscience est vive. Quelque chose de plus grand que les minutes partagées, et qui ramène à la mémoire d'autres instants similaires de bonheur de l'enfance.
4/ Dans l'instant, ouvrir un livre au hasard de ses mains, se balader au sein des pages dans le désir de devenir l'hôte de l'inconnu, de s'en faire l'écho et de devenir à son tour un émissaire de mots. Cela espère en soi, comme les fleurs espèrent à la fois le soleil et l'eau de pluie. Ce n'est que cela : une aspiration à mieux vivre, à mieux être, à être.
5/ J'invente mon propre modèle de vie. Je m'arrange avec qui j'ai été et qui je suis,désormais. Se désencombrer de ce qui pèse et se tourner vers ce qui porte un peu plus loin sur le chemin. Habiter en soi comme en une maison où vivre seul. À l'écoute de ses désirs et des visions d'horizons et des harpes du vent. Il reste encore des marches à gravir, alors poursuivre.
6/ Enfouie dans le livre de Michel Jullien « Le format d'un livre », je prends note de phrases images qui me ravissent : elle vient d'entrer dans cette annulation du temps qu'est lire en évoquant le personnage d'un film joué par Emmanuelle Riva. J'apprends aussi des termes qui concernent le vocabulaire du papier:chantonné,, les peilles, le pourrissoir, le gouverneau, le flotre, l'ambalard, la sallerane, l'andouille, le bourdonné, le bachasson, l'étresse…
7/ Visite d'une exposition autour de l'estampe, écouter les artistes passionnés par leur travail partager leurs explications et se nourrir de mots liés à cette activité : taille-douce, pointe-sèche, eau-forte, aquatinte, petit burin, résine de colophane, morsure...C'est ce dernier terme qui m'a interpellée, celui de morsure qui représente l'action de l'acide rongeant le métal pour faire apparaître, en creux, le dessin qui sera ensuite imprimé. L'artiste me parlait de morsure douce...
Fatigué, ce soir. Mal dormi, cette nuit. Peut-être qu’un jour, ou plutôt : une nuit, peut-être qu’une nuit, je parviendrai à mal dormir sans me dire que je vais mourir, que ma vie est un échec, que c’est la fin du monde, mais alors, je dormirai bien, probablement, ou bien je n’y parviendrai pas, et un jour, ou plutôt : une nuit, je mourrai pour de bon. Pour le reste, que ma vie soit un échec et que ce soit la fin du monde, je crois qu’il y a autant de raisons de penser que oui que de raisons de penser que non, mais je ne suis pas certain qu’il soit très intéressant de s’attacher à les énumérer, toutes ces raisons pour et toutes ces raisons contre, il vaut mieux penser à autre chose. Même si j’ai mal dormi, cette nuit, je suis allé courir, ce matin, et je crois que je me suis senti assez bien (« 7 km à 5:37 », ai-je écrit à Nelly, après avoir couru). Ensuite, une fois rentré à l’appartement, sans même prendre le temps de me doucher, simplement de m’hydrater, je me suis assis à la table des repas, et j’ai écrit, menant ainsi à bien le plan que je m’étais fixé pour le livre que je suis en train d’écrire. J’allais dire : « C’est venu naturellement », mais, évidemment, c’est tout sauf naturel, et j’ai pensé je ne sais combien de fois, ces derniers jours, à ce que j’allais écrire, formant des phrases sans les écrire, phrases que, je crois, je n’ai pas écrites, j’en ai écrit d’autres. Écrire ces pages m’a rendu très heureux. Après les avoir écrites, en fin de matinée, j’ai tapé dans mes mains de joie. Et la joie coïncidait avec la conscience d’avoir fait quelque chose, d’avoir accompli quelque chose, quelque chose d’important. C’est si éloigné, me dis-je à présent, de ce que l’époque considère comme important, qui porte l’anecdotique en triomphe. Mais ce n’est pas contre cela que j’écris. J’ai été d’autant plus heureux de m’apercevoir que j’avais écrit ce que je venais d’écrire (ces dernières pages-là ainsi que tout le livre) que ce que je venais d’écrire, je ne l’avais écrit contre rien, cela ne s’opposait à rien, c’était là, c’était ainsi, et c’était beau. Certes, pourrait-on me répliquer, ce n’est que mon avis, mon avis d’auteur, qui plus est, donc, c’est subjectif, mais non, ce n’est pas subjectif, pas plus que ce n’est objectif, ce n’est pas quelque chose contre quelque chose d’autre, ce ne sont pas des choses comme toutes ces choses qui peuplent le monde social et que les gens désirent sans savoir vraiment pourquoi, c’était léger et sans la grandiloquence des parades, cela n’avait pas lourdeur des milliards, ni la violence des guerres et des massacres, c’était parfaitement contingent et absolument nécessaire. Je suis heureux d’avoir écrit ce que j’ai écrit. Et je suis heureux d’écrire comme j’écris. Je suis heureux de faire ce que je fais. Quand je me parle d’échec, la nuit, au lieu de dormir, quand je ne parviens pas trouver le sommeil, je devrais me souvenir que je ne voudrais pour rien au monde écrire différemment, devenir quelqu’un que je ne suis pas pour avoir un peu de succès : ce que je fais, c’est ce que je veux faire, c’est ce que j’aime. Tant pis si cela n’intéresse que moi. Je vais mon chemin.
"Il y a des années, un étudiant a demandé à l'anthropologue Margaret Mead ce qu'elle pensait être le premier signe de civilisation dans une culture. L'étudiant s'attendait à ce que Mead parle d'hameçons, de casseroles en terre cuite ou de moulins en pierre. Mais ce ne fut pas le cas. Mead a dit que le premier signe de civilisation dans une culture ancienne était un fémur cassé puis guéri. Elle a expliqué que dans le règne animal, si tu te casses la jambe, tu meurs. Tu ne peux pas fuir le danger, aller à la rivière boire ou chercher de la nourriture. C'est n'être plus que chair pour bêtes prédatrices. Aucun animal ne survit à une jambe cassée assez longtemps pour que l'os guérisse. Un fémur cassé qui est guéri est la preuve que quelqu'un a pris le temps d'être avec celui qui est tombé, a bandé sa blessure, l'a emmené dans un endroit sûr et l'a aidé à se remettre. Mead a dit qu'aider quelqu'un d'autre dans les difficultés est le point où la civilisation commence." Cette citation est tirée du livre de Paul Brand, Fearfully and wonderfully made, je l'apprends grâce à la bibliothèque du Museum de Genève qui donne quelques précisions sur ce texte sujet à caution, car il n'est pas accompagné d'autres témoignages ou preuves (et on ne connait pas de texte écrit de Margaret Mead qui reprendrait ces mots), il est possible que ce soit un souvenir de Brand, peut-être tronqué, ou d'une élucubration utile à la rédaction d'un sermon (car il était médecin et évangéliste). En tout cas, la formule "aider quelqu'un d'autre dans les difficultés", faite de mots simples, de mots connus comme "aider", "autre", "difficultés", porte un message qui n'a pas l'air de faire consensus (cf le dernier flash-info). Je ne saurais pas retrouver par quelles circonvolutions j'en arrive à entendre George Heath-Whyte, dont je découvre le nom et l'existence, lire à voix haute un texte écrit en babylonien standard, langue parlée, d'après ce que je comprends, il y a trois mille ans
et traduit par (qui sait ?)
qui l'a titré L'incantation contre le mal de dent
Lorsque Anu eut créé le ciel,
Lorsque le ciel eut créé la terre,
Lorsque la terre eut créé les fleuves,
Lorsque les fleuves eurent créé les canaux,
Lorsque les canaux eurent créé la boue,
Lorsque la boue eut créé le ver,
Le ver vint pleurer devant Shamash,
Devant Ea, ses larmes coulèrent.
« Que me donneras-tu à manger ?
Que me donneras-tu à sucer ?
— Je te donnerai la figue mûre et la pomme,
— Moi, pourquoi maintenant voudrais-je la figue mûre et la pomme ?
Fais-moi monter entre la dent et la gencive, fais-moi habiter là !
Je veux sucer le sang de la dent,
Et de la gencive, je veux mâcher ses particules ».
Enfonce une aiguille et attrape le pied du ver.
Puisque tu as parlé ainsi, ver,
Qu'Ea te frappe, de sa puissante main.
C'est l'incantation du mal de dent.
Son rituel : tu mélanges ensemble de la bière, un morceau de malt et de l'huile.
Tu récites 3 fois l'incantation sur la mixture et tu la places sur sa dent.
Il y a peut-être des glissements sous chaque strate, ce n'est peut-être pas du babylonien standard que l'on entend, ou bien il est peut-être mal prononcé, ou le texte a été par mégarde transformé, il y a eu une erreur parmi les signes, ou des parties manquantes, ou bien la traduction s'est un peu emmêlée les pinceaux, tout est sujet à caution, rien n'est certain, ni l'origine du monde, ni le sens de tracés cunéiformes, ni aucune des histoires qu'on peut se raconter. En attendant, le fait qu'Ea frappe, de sa puissante main, le mal de dent et, on peut le penser, par extension d'autres maux, physiques ou moraux (on sent qu'Ea n'est pas style à s'arrêter sur sa lancée), est quand même l'indice d'un désir très ancien chez les humains de fuir le malheur. Nous ne courrons pas très vite.
Rien n'est pareil avec un disque. Ils n'ont pas de couverture mais une pochette. On le tire, la pochette est de côté, comme une mue. Il y a séparation, rupture de l'objet. Le livre demeure le corps et son dedans même. Il s'ouvre, mais alors comme s'ouvrent peu de choses et d'accessoires manufacturés, sans porte et sans tiroir, sans bouchon ni couvercle, sans fenêtre, sans mécanisme à la façon des parapluies. Comme les fruits – comme les huîtres –, il s'ouvre à cœur de sa texture un peu comme on fend l'eau, par le papier même. Mais contrairement aux fruits ou aux enveloppes timbrées, il s'ouvre partout à la fois ; drôle de chose, chaque page d'un livre est un autre dedans. […]
Combien de fois le même livre s'ouvre-t-il et se ferme-t-il entre les mains du lecteur ? Si chaque livre est un tout, il reste que le lecteur conserve une puissance absolue sur l'auteur, celle de décider de ses arrêts selon ses contingences ou son humeur. Il a sur l'écrivain une immense liberté, le choix du temps.
Michel Jullien « Le format d'un livre » ( Verdier 2026)
Présentation du livre de Michel Jullien sur le site des éditions Verdier : Le format d'un livre, ce sont ses dimensions bien sûr, mais davantage. C'est l'expérience d'un dehors et d'un dedans, celle d'une approche, d'un rapport physique avec l'objet, c'est un ensemble de sensations tactiles, visuelles, olfactives même. Chacun d'entre eux est une « géographie » que nous abordons quel que soit son contenu. À chaque ouvrage une hospitalité, une mouture typographique, un papier, un caractère d'imprimerie ; à chacun un tempérament.
Pour être entrés dans notre existence, ces bouquins sont nos jalons. Nous avons versé dedans une part de notre temps, un peu de notre vie y est désormais enfermée, capable de renaître.
Je sais que ce n’est qu’une date sur un calendrier, mais l’absence se fait peut-être un peu plus sentir que les autres jours. D’autant que Daphné a fait preuve d’une nonchalance qui me révolte, ne faisant pas le moindre effort pour se montrer un peu aimable. Je viens d’ouvrir la fenêtre pour aérer la pièce et mon regard s’est arrêté sur l’urne qui se trouve au pied. Ce n’est pas tout ce qu’il me reste de ma mère, non, mais un peu, quand même. Je souris en voyant posé sur une étagère (conséquence du déménagement forcé de cet hiver) ce cadeau que j’avais fait pour elle, il y a bien des années de cela : je n’ai jamais été très doué pour les travaux manuels, manifestement. Mais je ne trouve pas que ce soit émouvant : je ne suis plus cet enfant depuis longtemps. Et je ne sais même pas s’il a réellement existé. On présuppose l’identité personnelle, mais n’est-elle pas un mythe ? Les raisons qu’on a de faire cette présupposition se comprennent aisément : sans identité personnelle, pas de responsabilité, pas de culpabilité, donc pas de sanction, pas de peine. On rétorquera : pas de justice non plus. Mais qu’est-ce qui est juste ? Une fête sans rien à fêter ? La fête, ce mot est revenu dans le discours public, ces deux derniers jours, pour évoquer les débordements auxquels donnent lieu tous ce qui ressemble de près ou de loin à un événement dans ce pays : 14 juillet, Halloween, nouvel An. Un expert de l’expertise parle d’une « institutionnalisation calendaire des violences urbaines ». Et c’est moins cette idée un peu absurde et la formulation maladroite de son jargon pseudo-savant que le mélange des genres insignifiant auquel notre époque donne lieu, où un match de football a autant de valeur que la commémoration de la Révolution, une fête importée de fraîche qu’une sorte de passage rituel, qui prête à sourire. Quand on parle du relativisme contemporain, se rend-on compte de l’excès de langage qu’ainsi l’on commet ? Comme si cela, cette bouillie peu appétissante où tout côtoie n’importe quoi, où les valeurs morales sont des mots qui sonnent creux (comme l’indépendance, par exemple, dans un autre domaine), obéissait à une sorte de théorie de la réalité, était l’expression d’une vision du monde profonde, marquée par le métissage, le brassage, un multiculturalisme joyeux et progressiste, alors que la réalité est bien moins romantique, et beaucoup plus brutale : tout est bon du moment que cela rapporte de l’argent. On a beau prétendre le contraire, se persuader que l’on n’a pas changé, que l’on est toujours la rebelle que l’on se rêvait il y a trente ans passés, la vérité ne trompe pas. Enfin, je crois. Je n’en sais rien. Est-ce que je ne me berce pas d’illusions, moi aussi, avec cette idée, là : la vérité ? Qui peut bien croire à la vérité ? Non pas qu’elle existe, ou qu’elle n’existe pas (la vérité est une propriété du langage, non des choses), mais qu’elle possède encore une quelconque valeur discursive, qu’elle ne soit pas simplement un mot, qu’on prononce, comme ça, comme on dit « la France », par exemple, aussi, mais l’on sait bien, en son for intérieur, que c’est vide de sens, que ce n’est qu’un peu de bruit, un peu trop de bruit, certains soirs, oui, quand les jeunes défavorisés, comme on les appelle, décident de s’amuser sous le regard bienveillant des élites inclusives — rassurez-vous, bonnes gens, la matraque reste toujours à portée de la main —, mais qui passent bien vite, bien vite, chacun rentre chez soi, on reprend son petit commerce, l’argent a besoin de calme et de tranquillité pour prospérer. Et c’est l’argent qui sauvera la société.
Le titre du recueil peut sembler une énigme pour le commun des lecteurs, ainsi en sera-t-il aussi de nombres des poèmes qui constituent ce livre. Étienne Vaunac l’entame néanmoins par une préface claire, qui confirme un certain nombre d’intuitions que j’avais pu présenter, ici même, concernant Ptérodactyles et Tardigrades et Intrigues, publiés quant à eux aux éditions Épousées par l’Écorce. Les poèmes s’insèrent dans notre cadre historique, celui de la « détresse écologique ». Peut-être l’auteur récuserait-il, comme beaucoup de ceux qu’on classe ainsi, le terme un peu galvaudé et réducteur d’« écopoésie », mais il y a tout du moins la volonté, comme plusieurs poètes qui comptent aujourd’hui, de faire face à l’événement catastrophique qui nous arrive, sans pour autant produire une poésie qui soit discursive ou démonstrative. La poésie ne peut avoir l’indécence de se mettre en avant alors que la nature disparaît -ou alors elle serait un discours parmi d’autres dans la folie numérique- : elle fait signe, elle aussi, en disparaissant. Mais la poésie de Virgile n’était-elle pas, déjà, une poésie de la disparition ?
Les références à l’Antiquité structurent la pensée du livre. On sait qu’Étienne Vaunac tient actuellement un feuilleton de traduction de Tibulle sur Poesibao ; ses réseaux sociaux sont pour une large part consacrés à ses lectures des antiques. Pourquoi le retour aux antiques ? Je proposerai plusieurs hypothèses, fondées sur mon itinéraire personnel. Tout d’abord, l’antique fonctionne traditionnellement comme vertige d’origine : on a le sentiment d’y cerner en puissance toutes les réflexions des siècles futurs. Cependant, par la perte de nombreux textes, par les ruptures historiques qui nous en éloignent, l’antique nous est radicalement autre. Proche distance, comme la parole poétique par rapport au langage commun. Tout est simple et étrange à la fois. Plus encore, c’est une veine traversant la pensée antique qui nous la rend si proche : aussi bien les philosophes que les poètes ont longuement médité sur les pouvoirs de la parole. Dans notre société de la fausse information et de l’intelligence artificielle, ces réflexions nous reviennent en pleine face, d’autant plus que comme Platon ou Lucrèce, la parole prend son importance dans notre système politique, à savoir la démocratie. Quelle place pour le discours poétique ? Quelle efficacité de ses propositions ? Quels discours tenir face aux événements actuels ? Telles sont quelques-unes des questions qui animent ceux dont la méditation porte sur le langage lui-même.
Étienne Vaunac propose un livre relativement court et dont les poèmes sont brefs. Il affirme que ses poèmes sont constitués de « lignes de vers » : chaque poème contient quatre vers longs, répartis en bloc justifié sur le tiers haut de la page. On pourrait gloser sur le fonctionnement du poème comme stèle, petite architecture destinée à retenir l’esprit et la méditation, -mais aussi à susciter une libre rêverie.
Les trois sections prennent les noms des trois Furies grecques, aussi appelées les Érynies : Alecto, Mégère, Tisiphone. Le livre est sous-titré « Imprécations ». Une rêverie personnelle m’invite à relier cette présence à celles des Érynies dans le mythe d’Oreste. Oreste, c’est l’individu face au choix : doit-il accomplir l’acte qui émancipera son peuple mais le mènera, lui, à la folie et au malheur ? Il commet l’acte, les Érynies le poursuivent pour lui asséner sa culpabilité. On peut les imaginer venant tourmenter l’individu moderne : qu’as-tu fait de la Terre ? ne te sens-tu pas coupable de tous ces morts et de tous ces déchets et de cette énième canicule causée par toi-même ? Les présences négatives parsèment en effet le livre : la mort, l’orage, « l’infernet », l’agonie, « la fougère explose »….
Un lecteur peu au fait s’étonnera donc peut-être que le poète affirme : « Ma poésie ne relève que de la bucolique. » C’est que la bucolique, contrairement à ce que croient certains naïfs, n’a jamais été le territoire de la joie tranquille, mais au contraire d’une inquiétude sourde, certes entourée par la beauté du monde. Les présences négatives qui traversent les quatrains sont en effet entourées par un vertige lexical lié au pluralisme de la nature : chablis, clathres, halliers, troènes, yeuses, gélivures, clapas, pulvérulences… Dans un précédent article sur un livre d’Étienne Vaunac, j’avais développé une réflexions sur ce besoin lexical : l’hypothèse nous tient qu’une connaissance et assimilation sensitive des mots de la nature nous permettraient, in fine, de soutenir ladite nature : parce que nous la connaîtrons et la sentirons alors mieux. Bon nombre d’entre nous, en ville comme à la campagne, ne savons pas de quoi nous sommes entourés, peinons à nommer les fleurs, les arbres et les oiseaux. Il y a nécessité d’une reconquête lexicale et du rapport à l’existence non-humaine. (Là-dessus, voir ce que j’ai pu dire à propos de Birdsong de Pierre Vinclair.)
Étienne Vaunac mobilise une forme brève, mais rien dans sa lecture ne peut être rapide. La syntaxe est troublée, « dilacérée », pour reprendre un de ses termes. Le vers ne constitue pas une unité syntaxique, mais la majuscule à chaque nouvelle ligne rappelle que tout ceci est poème, ou fantôme de la poésie classique : l’antique bien sûr, mais aussi celle des citations en italiques, dont on trouve la table en fin d’ouvrage. On écrit forcément, et depuis toujours, une poésie qui est comme le spectre de l’ancienne poésie. -La lecture de ces quatrains invite nécessairement à la lenteur. C’est la lenteur de la phrase difficile à dire, la lenteur de la lecture hachée par le fait de devoir vérifier un mot dans le dictionnaire (si cela m’est arrivé, cela arrivera probablement à tout un chacun), la lenteur de la neige dont il est sans cesse question dans le livre, la lenteur de la poussée des plantes et des arbres, la lenteur de notre réaction face au désastre, -on pourrait ainsi écrire tout un poème sur l’infinité des lenteurs qui nous hantent. J’ai mis une semaine à lire ce livre de 84 pages et ai dû le relire.
Comme j’ai commencé cet article par l’évocation de « l’énigme » que pourrait constituer cette poésie, je souhaite revenir sur un propos que j’ai maintes fois tenu et qui me semble fondamental pour entrer dans n’importe quel poésie contemporaine qui se pense comme art du langage : il n’y a pas d’énigme, il n’y a pas de poésie difficile. Certes, la poésie de Vaunac Vaunac se situe du côté de celles qui promeuvent l’ellipse et l’allusion (suivant le précepte mallarméen) plutôt que la métaphore ou la personnification (néanmoins aussi présentes), mais je crois qu’une lecture active de ces poèmes n’est pas celle qui vise à interpréter, mais celle qui voudrait plutôt expérimenter une rêverie initiée par eux. Ici, je donne quelques clefs de lecture, car c’est ma chronique du dimanche qui cherche à rendre visibles des propositions de poésie contemporaine. Dans mes cahiers, j’ai plutôt accumulé des fragments issus de mots et d’expressions proposés par l’auteur. Je voulais les publier avant-hier puis hier, mais le temps m’a manqué ; demain, si les dieux veulent.
La position du lecteur n’est jamais facile en poésie. Doit-on seulement admirer ? Doit-on commenter ? Écrire soi-même un poème en réponse ? Le résultat sera de toute façon non-négligeable si, en sortant du livre, on regarde et sent un peu mieux le monde et les mots qui le composent.
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Ni de furieux chablis est publié aux éditions Grèges, est sorti en avril 2026, compte 84 pages, coûte de 12 euros et peut se commander ici, sur le site de l’éditeur : https://editionsgreges.fr/ni-de-furieux-chablis/
La photo me regardait. J’ai pensé cette semaine à cette photo de ma mère, ma préférée je crois. Dans cette lumière douce et basse, c’est elle, cette jeune femme d’une trentaine d’années, les yeux bruns, les cheveux courts et noirs, une frange. Elle porte une chemise à grands motifs ethniques, nous sommes en 1972. Les paupières inférieures sont gonflées, enveloppées d’ombre et de mascara défait. Elle sourit, un de ces sourires qu’on va chercher loin. Elle est assise devant une table. Un peu de vaisselle traîne, un sucrier, un pot, une grande tasse, sans doute du café. Dans la main gauche, une cigarette qu’elle vient d’allumer, elle la tient entre l’index et le majeur, la pulpe du pouce en appui sur le filtre. À l’annulaire, une chevalière. Derrière elle, le flou de l’appartement dans le grain clair de l’image, un placard entrouvert, la géométrie d’un meuble. Dans l’air, l’odeur de la cigarette, du café, peut-être celle du parfum pour homme qu’elle portait alors. Les sons seraient les bruits domestiques, le moteur du réfrigérateur, une horloge, la circulation assourdie en bas sur le boulevard.
J’ai imaginé le silence au moment de la photo, nous n’étions sans doute pas là. Je l’imagine aller chercher ce sourire quand tout en elle est douleur. Elle regarde le photographe, le rassure peut-être. Quelque chose cogne pourtant, c’est tous les jours, c’est peut-être pour cela que ses paupières sont gonflées. Mais elle va s’acharner, elle va vivre, elle va fumer trop, gorger son café de sucre, se raconter des histoires qui tiennent debout, tout ira bien. Elle va faire le vide, oublier ce qui devait arriver. Je suis celle à qui ça devait arriver n’est ce pas ?
Ne me demande pas de parler. Je voudrais seulement que la douleur s’éloigne. Je voudrais me souvenir de la lumière du matin à Oran. Dis-moi ce qu’il va se passer maintenant.
Cette photographie, ma préférée. Je me souviens à peine de ce visage, ou plutôt de cette époque. J’aurais voulu la photographier encore, retrouver cet abandon.
Dans l’appartement de Bastia un matin. Les murs clairs, les meubles d’érable miellés de cire, son visage, celui du matin. Elle allumerait sa cigarette, dans ce geste retrouver tous les matins depuis que je me souviens d’elle.
Un jour de baptême, dans une robe longue et merveilleuse, dos nu, mauve, à fleurs géantes. Elle se retournerait vers l’objectif, elle sourirait, autour on reconnaitrait des amis.
Assise sous la lampe, appliquée à écrire, le cuir vert du secrétaire sous son bras. Une cigarette dans la main qui n’écrit pas.
La trace de ses lèvres sur une tasse à café.
L’été. Nous serions assises côte à côte, absorbées dans une conversation, ignorant ou feignant d’ignorer le photographe.
Aux arrivées de Bastia-Poretta, serrant une de ses petites-filles dans ses bras.
Sur la plage de la Marana, presque à contre-jour, sa silhouette rapetissée par la perspective. L’image est immobile, pourtant dans l’incertitude des contours de son corps brûlés de lumière, je retrouverais sa démarche.
Dans la cuisine illuminée du soir, alors qu’elle roulerait la graine à la main — elle, ni Algérienne, ni pied-noire — son couscous c’est le kabyle, J’ai appris là bas, la main séparerait les grains dorés de beurre, le flou de la cuisine dernière.
La chambre aménagée pour ses petits enfants à Bastia, attendre qu’au travers des jalousies la lumière vienne éclairer la main recroquevillée près de son visage endormi.
L’intérieur d’un tiroir où sont rangés des sous-vêtements, le contraste de la bretelle poudrée d’un soutien-gorge sur le fond acajou du tiroir, la brillance synthétique sur le bois mat, déjà je ne me souviens plus de la plupart de ces vêtements.
Cette photographie, ma préférée, j’ignore qui l’a prise, ce n’est pas tout à fait le visage de ma mère tel que je m’en souviens. Je regarde une jeune femme assise à une table, une femme dont je pourrais presque me sentir proche, dans sa posture, dans la fatigue autour des yeux, quelque chose d’étrangement familier. Comme si cette image ouvrait un passage, ici nos vies se touchent sans se confondre. Et l’immense envie de la consoler.
C’est quand même étonnant, toutes ces voix dans ma tête. Elles me parlent en anglais ces jours-ci, la langue des livres que je lis en ce moment, qui a trouvé le chemin de mes nuits.
Je ne les rêve pas, non. J’ai les yeux fermés, c’est vrai, mais je ne dors pas. Pas encore. Bien calé dans le lit, je les laisse venir et c’est comme quand j’étais scout, enfant, et que l’on se regroupait les soirs d’été autour du feu de camp, après une journée à crapahuter dans les bois, dans la chaleur moite et le bourdonnement incessant des insectes. Une fois le repas avalé, après les chansons reprises en chœur et les plus jeunes partis se coucher, l’air frais de la nuit nous faisait déjà frissonner, nous n’étions plus que quelques-uns, assis en cercle devant les dernières braises, et, à tour de rôle, la lampe torche sous le menton, nous nous inventions des histoires censées faire peur, qui, la plupart du temps, se terminaient en éclats de rire et nous tenaient longtemps éveillés.
Aujourd’hui, ce sont des femmes qui racontent. Elles me murmurent à l’oreille. De la tendre enfance jusqu’au grand âge, ce sont des vies entières qui se révèlent, avec tout ce qu’elles charrient de joies et de peines, un cortège de destins croisés, de rencontres, d’amours éphémères et de détestations tenaces.
Je sais tout des secrets et des manigances, des arrangements et des actes manqués, mais rien de tout cela n’est du babillage.
Il y a des couples, des enfants au milieu de tout ça, des intrigues, de véritables épopées, et ça pourrait faire plusieurs livres, si seulement je pouvais, au matin, me souvenir de ce que m’ont chuchoté mes Parques.
J’ai peur de la nuit.
J’ai peur de la nuit. Je me couche tard, me lève tôt. La nuit vient pourtant même le jour. C’est de la nuit des nuits dont j’ai peur. Celle qui vient dans un parfum de cyprès et de myrrhe, d’eau de rose et de camphre, la nuit au goût de miel et de lait, de dattes, figues et raisins.
Depuis presque deux ans, la nuit m’est devenue une visiteuse régulière. Elle se tient à mes côtés nuit et jour. Elle sait se faire consolante. Elle me berce quand je m’endors, remontant le drap sur moi pour que je ne prenne pas froid.
C’est qu’elle a tout son temps. Elle s’est fait une place au chaud, si l’on veut, attendant mon heure. Souvent, je m’éveille entre deux et trois heures du matin, et, lorsque j’ouvre les yeux, elle est penchée sur moi.
Je lui dis que parfois j’ai peur d’elle, parfois non (elle sait que c’est faux). Je lui dis que je ne suis pas prêt ni pressé. Elle ne dit rien, elle me sourit. Nous nous sommes habitués l’un à l’autre.
On Classic Albums: Pink Floyd – The Making of The Dark Side of the Moon, it is stated that during the recording of the album, in which death and life had been a consistent theme, the members of the band went around asking questions and recording responses from people working inside Abbey Road at the time. Among the questions, they were asked « Are you afraid of dying? » The responses of doorman Gerry O’Driscoll and the wife of their road manager Peter Watts were used, as well as other spoken parts throughout the album (Wikipedia)1
And I am not frightened of dying. Any time will do, I don't mind. Why should I be frightened of dying? There's no reason for it – you've got to go sometime.I never said I was frightened of dying.
Dans Classic Albums : Pink Floyd – The Making of The Dark Side of the Moon, il est rapporté que durant l’enregistrement de l’album — dont la mort et la vie constituaient un fil thématique constant —, les membres du groupe parcoururent les couloirs d’Abbey Road pour interroger les personnes qui y travaillaient, enregistrant leurs réponses au passage. Parmi les questions posées figurait celle-ci : « Avez-vous peur de mourir ? » Les réponses du portier Gerry O’Driscoll et de l’épouse de leur road manager Peter Watts furent retenues, aux côtés d’autres interventions parlées disséminées tout au long de l’album. ︎