« Ne plus écrire pour les gardiens. Le disciple c’est aussi le traître. Se souvenir. Ne pas oublier de se souvenir. Ce qu’on a fait pour personne sera alors à l’usage de tous ceux que Benjamin appelait les écrasés, ceux précisément avec lesquels historiquement on ne fait pas de détail. » (Liliane Giraudon, Divagation des chiens)
Parfois je pense à deux images simultanément : les vitres gelées d’une voiture, le torse nu et luisant d’un mec. La sensation et l’émotion. On n’écrit jamais en temps réel.
Il faut pouvoir imaginer deux garçons en train de baiser dans une cabine téléphonique et tout le monde qui les regarderait.
Je sais de moins en moins quel jour on est. Mais je sais que je m’endors de plus en plus les pieds réunis aux siens ; et collé à lui au réveil systématiquement même quand il fait insoutenablement chaud — (ici manque quelque chose qui expliquerait l’immense sentiment de gratitude que je ressens de connaître tous les gens que j’aime).
Je continue le test d'hier, c'est bizarre mais ça marche. Je crois que c'est parce que ne pas me relire constamment pour renforcer le mot suivant me dédouane de l'auto-jugement. Qu'est-ce qu'on est capable de faire quand on ne se juge pas (dans le cas où on s'emploierait à créer, pas en tant que tueur psychopathe ou chantre du toujours-plus-de-brouzoufs vorace). Si ça se trouve le résultat sera une suite de textes bons à mettre à la poubelle, mais ce n'est pas certain. Rien n'est certain, à part la stérilité d'esprit meurtrière de trucs&bidules que je ne nomme pas. On s'en fout, on continue, dit PCH. J'ai rempli à nouveau la baignoire pour oiseaux (un ancien compotier acheté 2 euros dans un vide-grenier) et une mésange charbonnière vient de s'y ébrouer au moment où j'écris ceci. Bien sûr, je n'ai pas pu la prendre en photo, je n'ai pas de preuve de ce que j'avance. Ce matin, j'ai pu reconnaître, sans aide, le chant du rouge-queue noir insaisissable (je l'entends, mais je ne le vois pas), et sur la liste des oiseaux détectés par merlin il y avait le chardonneret élégant. Il était là quelque part, au-dessus, là, où bien là, tout près. Si un jour, je pouvais observer un chardonneret élégant et (pourquoi pas rêver, prodige) le voir boire à mon compotier, j'organiserais une cérémonie de gratitude grandiose.
Tempête de sable au jardin du Luxembourg. Qui veut se prendre pour Lawrence d’Arabie n’a plus à se déguiser pour aller faire la guerre dans le désert ; le désert, le climat le lui met à portée de la main, tout juste en bas de chez soi, et jusque dans les beaux quartiers. Évidemment, l’exotisme n’est plus ce qu’il était, mais faut-il s’en plaindre si l’aventure s’en trouve considérablement rapprochée ? Dans son immeuble formatée, sur le boulevard de son désir de lucre, la bourgeoisie tombe dans le piège où elle avait cru prendre la réalité : la ville qu’elle a voulue à son image s’embrase et c’est elle qui se consume dans la tombeau d’Haussmann. De fait, bientôt, c’est toute l’Europe qui va suffoquer de l’Atlantique à la Baltique, cependant que la Méditerranée surchauffe et que la vie meurt à petit feu. Le destin, on le connaît, puisque la mer l’a déjà connu, on le sait désormais : c’est l’assèchement, c’est le désert. Cela facilitera la traversée (on ne risquera plus de se noyer), mais qui aura envie de l’entreprendre, et pourquoi, et à quelles fins ? Est-ce que ce que je raconte est vrai ou est-ce simplement que j’ai chaud, manque de sommeil, et divague ? Je ne sais pas. Ni quelle différence cela fait. Cette nuit, je me suis habillé pour sortir de chez moi, mais, une fois quitté l’appartement, je me suis demandé ce que je faisais là : dehors, il faisait aussi chaud que dedans. J’ai fait quelques pas, et puis j’ai rebroussé chemin, et puis je suis rentré chez moi. Odyssée microscopique, et un rien minable, il me faut bien l’avouer, mais on n’a jamais que ce que l’on mérite : c’est le privilège et la malédiction de la vie en régime démocratique. Il est quatre heures de l’après-midi cependant que j’écris. Il fait chaud, mais j’ignore de combien de degrés au-dessus de la normale, au-dessus de l’anormale. Je me rends compte que la philosophie de la canicule que m’a suggérée Rodhlann, c’est ici que je suis en train de l’écrire. C’est que je n’ai pas la force de le faire ailleurs : pas la force d’écrire ce journal et une chronique de la vie par quarante degrés Celsius. En ce moment, je relis le livre de Cometti, Qu’est-ce que le pragmatisme ? Lentement, très lentement. Parfois, j’ai l’impression qu’il me faut plusieurs minutes pour parcourir une page, à peine. Pourtant, tout ce qui s’y trouve, je le sais déjà (j’ai déjà lu le livre, et nombre des auteurs qui s’y trouvent mentionnés : Peirce, James, Dewey, Carnap, Quine, Goodman, Sellars, Davidson, Rorty, le tout, sous l’influence de Cometti, bien sûr), mais cela est important, me semble-t-il, de le parcourir de nouveau, comme pour alimenter à neuf la machine anti-mythes, laquelle ne doit jamais cesser de tourner, et à plein régime, qui plus est. Les conséquences du pragmatisme, si on les tirait, feraient une différence considérable dans nos vies. Elles ne rafraîchiraient peut-être pas l’atmosphère, pas tout de suite, en tout cas, non, mais elles y contribueraient grandement. Une fois que les dichotomies sont tombées, les murs suivent facilement, et on peut habiter l’univers comme un animal non-séparé, ni humilié ni supérieur, mais ouvert à ce dont il fait partie, résolument. En cela, à condition de survivre assez longtemps, il n’est peut-être pas mauvais d’éprouver l’accablement de la chaleur, la perspective de la mort par brûlure, dans sa chair, même. C’est cette image que j’avais, présente à l’esprit, au petit matin, alors que le bruit qui venait du boulevard était infernal et que la température montait, indifférente à mes suppliques inutiles et ridicules.
Vendredi 24 avril/ Et, je reste au milieu du gué de l'éternité, traquant les choses communes pour mieux en saisir l'importance, essayant de comprendre le monde avant qu'il ne se plisse. (Sylvie Coiffier : L'éternité comme un jeu de taquin)
Dimanche 26 avril/ On écrit parce qu'on a lu. (Jon Fosse)
Mardi 28 avril/ Peut-être ne sommes-nous en réalité jamais que dans l'entre-deux, entre deux mondes, entre deux temps, entre deux manières d'être soi. (Claire Marin : Être à sa place)
Mercredi 29 avril/ Écrire à côté, c'est faire entendre sa voix, celle qui s'affirme d'abord dans les marges mais qui pourrait bien un jour composer le cœur du texte. ( Claire Marin :Être à sa place)
Jeudi 30 avril/ ...je découvre ce que j'écris quand je l'écris. (Jon Fosse dans Revue NRF)
Hier, Rodhlann m’a suggéré d’écrire une philosophie de la canicule. Mais, si l’idée m’a particulièrement séduit, il fait beaucoup trop chaud pour la mettre en œuvre. Et, déjà, les promesses des flammes de l’enfer qui causaient les nuits blanches des prières de nos ancêtres paraissent débonnaires à qui éprouve dans sa chair la réalité de la surchauffe atmosphérique. Pourtant, tout n’est pas à jeter au feu dans cet épisode précoce de chaleur. Cet après-midi, en effet, pour ne pas étouffer, Daphné et moi, nous sommes allés au cinéma voir Vivaldi et moi (Primavera) de Damiano Michieletto, film qui, malgré quelques facilités un peu kitsch, n’est pas sans beauté, encore que, je m’en suis rendu compte, pas tout à fait adapté à l’âge de Daphné. Mais les aventures sentimentales d’Angelo, le héros de Giono, le sont-elles ? Et l’était-il l’Hoffenbach de Kracauer ? L’Ulysse d’Homère et les luttes sanglantes des héros grecs dans la plaine de Troie ? Je ne le crois pas. À quelque chose canicule est bon, dira-t-on bientôt, histoire de se rassurer quand, à la surface de la peau, des cloques commenceront à se former et que l’on perdra connaissance en pleine rue sous le regard dégoulinant d’indifférence de ses semblables transpirants. L’autre jour, à la télévision — mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même puisque, même si je n’y crois plus depuis bien longtemps, je consulte encore les informations —, une vieille femme de gauche (de je ne sais plus quel journal, Politis, je crois, ou quelque chose comme ça, mais ça ou n’importe quoi, cela ne fait aucune différence) expliquait que, s’il allait bien falloir s’y résoudre, il ne fallait cependant pas climatiser toutes les salles de classe dans les écoles, mais seulement un préau par exemple, puisqu’il est bien connu que, sur les plateaux télés climatisés, comme ailleurs, d’ailleurs, les enfants ne valent guère mieux que du vulgaire bétail. Et, en réalité, moins, puisque les vaches, elles, on peut les manger tandis que, en Occident, les enfants, on ne prend même plus la peine de les faire. Et de fait, depuis plusieurs jours, hasards du calendrier et caprices de la météo, Daphné ne va plus à l’école. Ainsi, au lieu de cuire en classe (il y a bien longtemps que l’on n’apprend plus rien à l’école, même pas à se tenir tranquille), cuit-elle à la maison. Ce matin, nous sommes allés au Jardin, elle et moi. Nous nous sommes assis sur ces chaises en métal vert sénatorial et elle a dessiné le grand cerf et ses petits de dos. Et puis, elle a voulu le dessiner de face. Mais, n’y parvenant pas, elle a dessiné le portrait d’un petit garçon suédois de son imagination dont elle a entrepris de me conter les aventures (en gros, il avait perdu son chapeau et sa gouvernante n’était pas contente). Il fait chaud, eussé-je pu écrire plus prosaïquement, mais c’eût été un peu léger. Or, le temps est lourd. Tout comme le sont les temps qui courent.
Je tente (d'où le titre de ce site), j'écris en laissant venir, et pour l'instant sans me relire. Cela ne m'arrive jamais, techniquement. Quoique j'écrive, je veux dire pour n'importe quel usage ou sur n'importe quel thème, après une ou deux phrases, ou arrivée au bout d'un paragraphe, je me relis. Je reprends en arrière pour mieux avancer. Je prends appui sur les phrases précédentes pour me lancer vers l'avant. Cette fois non. Parmi tous les documents que j'ai ouverts depuis que j'ai ouvert de nouveaux documents (depuis mon premier ordinateur / traitement de texte), le nouveau document de ce matin est unique, il n'a pas été relu, ni en cours d'écriture, ni après coup. Et je vais tenter de ne pas le relire demain, quand je l'ouvrirai à nouveau pour continuer d'écrire. Qu'est-ce que ça fait de continuer à avancer sans s'accrocher à ce qui s'est construit en amont. De ne pas "ruminer", mâcher, creuser la veine de charbon, concrètement, mais de faire un pas après l'autre en cohésion avec le présent. C'est d'ailleurs ce qui se passe quand on marche dans la vraie vie. On ne passe pas son temps à revenir sur ses pas ou à se retourner pour voir à quel endroit on a marché sur toute la distance parcourue, depuis le début, le premier pied posé / la première lettre tracée. Je tente d'écrire comme on marche. J'ai mon idée (aller du point à au point b) et j'enchaîne les pas, sans les examiner pour m'appuyer dessus (ce qui serait étrange comme façon de se déplacer) (ajouter à cela un chapeau noir et un parapluie, et voilà un Monty python tout à fait pertinent). Ce qui est bizarre, c'est que "ça avance" quand même. Ce n'est pas comme si je repartais de rien, pas comme si chaque phrase était non reliée à la précédente. J'ai l'impression que ne pas me relire desserre la ficelle du ballon. De toute façon, je tente, pourquoi pas. Je ne déclare pas de guerre, je ne signe pas d'autorisation d'utiliser des pesticides. Je crois aux bénéfices des activités non létales. La fleur de passiflore violette n'aura duré qu'une journée, ce qui est à la fois peu et énorme, selon qui on est (papillon, humain, séquoia, morceau de granit... ).
L’actualité poétique peut se décliner en multiples versants. On pourrait imaginer une revue de presse fondée sur l’analyse de métaphores dans des extraits d’articles ou de livres tout juste publiés ; une autre revue fondée sur la manière de décrire poétiquement un paysage ; une autre sur les torsions de la syntaxe ; une autre sur la prosodie ; et sur bien d’autres thèmes encore. On pourrait faire le compte des ventes de la semaine, en tirer un commentaire, puis faire le compte des articles les plus lus de la semaine et qui traitaient de poésie dans les organes de presse (de masse ou de marge). Mais, bien sûr, quand on pense « actualité poétique », on pense plus banalement aux livres qui sortent ces temps-ci. Il se publie visiblement environ 1500 livres de poésie par an en France. 1566 pour l’année 2024, c’est le nombre que donne un article de Radio France. 1,6 millions d’ouvrages vendus, -ce n’est tout de même pas rien. Nicole Vulser parle d’un « minuscule secteur en pleine forme ». Bien sûr, ce sont les classiques qui emportent la mise dans l’ensemble. Il y a quelques cas particuliers, comme Mes Forêts d’Hélène Dorion, dont le succès est dû à sa présence au programme du baccalauréat, ou comme la vogue autour de Christian Bobin, d’Arthur Teboul ou de Cécile Coulon. Qu’elle soit relativement visible ou en marge, la poésie se porterait donc bien ?
Les ventes de livres chutent cette année de 8%. Des librairies fameuses se trouvent en redressement judiciaire, ferment. La question qu’on se pose est : comment donner envie de lire des livres ? La question mériterait un développement très large, en interrogeant le travail de l’institution scolaire sur la lecture, la valorisation de la lecture (ou pas) dans les grands médias, la baisse de niveau littéraire des élites qui entraîne nécessairement un dédain pour les activités culturelles. À la fin de son œuvre, Pierre Bourdieu a bien montré qu’au tournant des années 1980, le capital culturel (notion qu’il avait travaillée en profondeur) n’était plus décisif pour entrer dans les élites, et que l’homo academicus était en train de perdre sa place centrale. Quand un riche entend le mot culture, il ne sort plus ni le pistolet ni le carnet de chèque, il rigole et retourne sur son application de conseil en patrimoine.
Ce n’est pas le lieu de ce développement, mais d’une question plus précise : comment donner envie de lire un livre de poésie contemporaine ? Sur ce blog, j’ai parlé d’œuvres qui venaient de se publier, mais mon but n’était pas vraiment la promotion, plutôt l’expérimentation d’une analyse, le dégagement de traits contemporains pour y voir plus clair et donner à voir des poétiques aux lecteurs. Il y a certes des œuvres que je « défends » : celle de Pierre Vinclair ou celle de Sandra Moussempès, par exemple. Je me dis parfois qu’il faudrait un directeur marketing de la poésie contemporain, ou ce qu’Yves di Manno appelle plus simplement, dans son dernier livre, des « prosélytes ».
Pour savoir comment donner envie de lire de la poésie contemporaine, je dois m’interroger : pourquoi est-ce que, moi, j’ai envie de lire de la poésie contemporaine ? Sans doute parce qu’elle bouleverse mon rapport au langage et au monde. Peut-être est-ce une banalité de le dire ainsi, mais si une banalité est une vérité, autant la dire. Peu de monde a envie de voir son rapport au langage et au monde bouleversés, d’où le peu de lecteurs en poésie contemporaine.
Posons la question plus précisément : pourquoi suis-je intéressé par tel livre et pas tel autre ? Le premier moyen de connaître des livres de poésie contemporaine est, je crois, désormais, d’ajouter des poètes contemporains ou des critiques contemporains sur les réseaux sociaux. Chacun faisant généralement sa promotion seul (les poètes ne vendent pas suffisamment pour avoir des agents littéraires), on voit alors passer une grande masse d’auto-promotion, dans laquelle il est parfois difficile de se repérer. Le fait est, cependant : il faut d’abord avoir une visibilité sur ce qui se publie, et ce n’est déjà pas chose facile.
**
Je songeais à cela parce que, voulant faire une espèce de revue de presse comme lundi dernier, et relisant les articles « pré-sélectionnés », je me suis rendu compte qu’ils parlaient presque tous d’auteurs que je suivais déjà, dont je n’ai encore pas lu de livre mais dont j’ai l’impression, déjà, de connaître beaucoup de choses, du fait des partages de poèmes et d’entretiens sur les réseaux.
Dans Collatéral, Johan Faerber écrit ainsi, à propos du livre Le Sentiment général de Frédéric Forte, qu’il est « sans nul doute un des textes poétiques les plus remarquables de notre contemporain. » C’est certes un bon argument de vente, mais ce qui est décisif pour moi vient de la phrase suivante : « Devant un monde chaotique, secoué et soulevé par une crise générale, le poète oppose la mesure comptée et la douceur feutrée d’une poésie qui cherche à forer les sentiments particuliers et le sentiment général de frayeur. » Oui, là, il y a quelque chose qui m’intéresse.
Sur son blog Viduité, Marc Verlynde parle du livre Les Dires de Lénaïg Cariou, qui lui aussi traîne depuis plusieurs semaines dans ce qu’on pourrait appeler une « liste d’achats urgents » :
Sur Diacritik, il est question d’une autre œuvre, celle d’Elke de Rijcke, et tout à coup l’envie de la lire (je n’ai encore rien lu d’elle). Pourquoi en ai-je envie ? Probablement le projet résumé par l’auteur (non nommé, sauf erreur de ma part), dans son article sur le dernier livre de la poétesse : « faire de l’homme un morceau de paysage qui ne se départit pas de lui. »
C’est après un long moment que je me rappelle que cette poésie « me dit quelque chose », et j’ai fini par retrouver l’article se trouvant à nouveau sur le site Viduité, article que j’avais donc lu le jour de sa publication.
L’ « actualité poétique » consiste bien entendu d’abord dans les livres de poésie qui se publient aujourd’hui. Si ces livres se passent désormais en bonne partie sous le régime du « clandestinat » (selon l’expression de Philippe Beck), il faut un certain nombre de relais pour que les œuvres arrivent à bon port. Je crois qu’il ne faut ni s’affliger des chutes des ventes, ni se réjouir qu’il y ait tant de livres publiés et donc un grand nombre de livres de poésie vendus chaque année. Maintenir des espaces de dialogue, en créer de nouveaux, et surtout constituer des œuvres (poétiques ou critiques) qui vaillent la peine d’être lues.