Le 17 janvier, quand je me suis remis d’arrache-pied à la traduction, j’avais deux mois et demi de retard sur le planning initial. Cinquante jours plus tard, j’ai six jours d’avance. Le risque, avec moi, c’est qu’au lieu de me rappeler que je me suis épuisé à la tâche, ça risque de me pousser à savoir encore moins refuser quand on me proposera un projet aussi lourd qu’alléchant. Cette semaine, je dois aussi corriger un gros paquet de copies de L3 et préparer le premier cours d’agrégation sur Paradise.
J’enlace Dore pour lui dire au revoir, il me tapote dans le dos, je me moque de lui, je l’embrasse et je le regarde partir à vélo d’un coin de l’œil. J’appelle Guillermo pour m’occuper pendant mon trajet : pas de réponse. Je descends la rue des Pyrénées, je traverse la place de la Nation et me retrouve devant le mk2. Micka sort de sa séance dans plus de quinze minutes. Je vais au bar en face et me commande un double Ricard. J’ouvre Grindr en l’attendant. Kinky boy m’écrit. M’envoie des photos. Je lui demande ce qu’il fait ce soir. Il dit se repose après une semaine éreintante. Je lui dis que je suis épuisé aussi, que j’attends un ami qui sort bientôt du cinéma, juste pour un petit verre, et que je ne serais pas contre des câlins avant le week-end juste après, si jamais. Il dit qu’il comptait aller se coucher là, mais que dormir dans les bras de quelqu’un est tentant — mais qu’il ne veut pas me frustrer. Je lui dis que j’ai une très grande tolérance à la frustration. Mon double Ricard arrive. Il dit qu’il n’avait pas prévu ça pour ce soir. Je lui dis que moi non plus. Il me demande ce que je suis allé voir au cinéma. Je lui dis que je suis allé voir le dernier film de Park Chan-Wook, sans grand intérêt. Je rajoute que j’ai commencé à boire un Ricard et que j’ai envie de tendresse. Je vois Micka sortir du cinéma, je lui fais signe, il traverse pour me rejoindre. Il demande si je peux lui laisser une demi-heure le temps de se doucher ? Je réponds tout à fait. Micka s’assied, commande un verre de blanc. On se raconte nos journées et nos films.
Il est plus de 23 heures, Micka veut rentrer. Il règle nos verres et je marche un peu avec lui, le temps d’avoir des nouvelles de Kinky boy. Je reçois une adresse et des codes d’accès. J’enlace Micka et je vérifie l’adresse sur mon téléphone : c’est vraiment juste à côté. Je marche très lentement et je respecte les passages piétons pour ne pas arriver immédiatement. Je mets mes écouteurs. Deezer me lance Queen de Perfume Genius. Excellent. J’arrive dans la rue. Je regarde les numéros. J’arrive devant la porte de l’immeuble. Je tape le code. Je sonne. Je prends l’ascenseur jusqu’au dernier. Il m’attend sur le palier en claquettes. Me fait rentrer chez lui. Un petit appartement sous les toits. Je suis très à l’aise parce que j’ai un peu bu. Parce que je vois la bande-dessinée Koko n’aime pas le capitalisme dans ses étagères — ok, c’est pas un flic ou un comptable. Puis le gars est super sympa et parle beaucoup, j’aime ça. Et il est encore plus mignon qu’en photo.
Une fois dans mes bras, je vois qu’il renifle un peu la peau de mon cou, je m’excuse, je lui dis que mon amoureux parisien est fou de parfums et qu’il m’a donné beaucoup d’échantillons que j’essaie au fil des jours, et que celui d’aujourd’hui est vraiment particulier — moi, avec cette forte odeur d’encens, il me fait penser à l’odeur dans les vieilles églises. Il dit que c’est exactement ce à quoi ça lui fait penser aussi. Il plaisante sur le fait d’avoir une vieille église dans ses bras, une vieille église qui embrasse si bien.
Je lui caresse les cheveux et je vois qu’à côté de son lit, il y a un masseur de tête avec des tiges en métal légèrement incurvées et réparties en cercle, le même que chez Dore (qu’il avait cherché pendant plus de dix minutes et avec acharnement le mois dernier, jusqu’à enfin le trouver et dans mes bras pour que je l’utilise sur sa tête). Je le prends et je demande à Noah — car entre temps, on s’est quand même donné nos prénoms respectifs — s’il connait le nom de cette chose ; on décide ensemble, finalement, qu’il faudrait l’inventer, mais on ne trouve rien de vraiment probant.
Il me demande si je veux rester dormir. Je dis que oui mais que je n’avais pas prévu ça. En fait, je pensais rentrer chez moi après, et choper à manger sur la route ; parce que la vérité, c’est que je n’ai pas mangé ce soir, et que je n’ai pas très envie de m’endormir le ventre vide. Il dit qu’il lui reste quelque chose qu’il a acheté à la boulangerie en sortant du travail. Il se lève et met un croque-monsieur au micro-ondes, que je mange en me brûlant un peu, et en disant que c’est le meilleur croque-monsieur que j’ai jamais mangé de toute ma vie — alors que, en vérité, il est vraiment très moyen, comme Noah me l’a dit plus tôt, cette boulangerie a le seul avantage d’être en bas de son travail.
On retourne dans le lit pour continuer à discuter et à s’enlacer. Les choses se sont vraiment déroulées de façon très simple et naturelle, c’est étonnant. Comme si on se connaissait déjà un peu. Je crois qu’on va bientôt dormir. Ça se sent. On se met sous la couette. Il attrape mon bras, se retourne de façon à me tourner le dos et que je l’enlace en cuillère, et passe mon bras par le petit espace entre son épaule et sa tête, au niveau de la nuque, alors mon bras je le plie, et me voilà parfaitement collé à lui, entièrement — voilà, j’ai appris une nouvelle technique de câlin.
Le lendemain matin, c’est à peu près dans la même position qu’on se retrouve, après quelques autres rapprochements et quelques mots, et que je réalise que mon bras, dans cette position, me permet de l’étrangler doucement ou de le faire sucer les doigts de ma main pendant que je le masturbe de l’autre main, d’abord à travers son caleçon, puis sans, ce qui provoque chez lui, notamment, des petits gémissements très excitants.
Je regarde mon téléphone pendant qu’il fait le café après avoir essuyé le sperme de son ventre avec du papier toilette. Je réponds à mes quelques messages. Puis je remarque que j’ai un mail du CNL. C’est la réponse pour ma bourse, réponse que j’attends depuis des jours. Je ne peux pas l’ouvrir maintenant. Imaginons que ce soit pas la nouvelle attendue, que je sois terriblement déçu, devant ce quasi-inconnu. Je pose le téléphone et on finit notre matinée ensemble, à papoter dans les bras l’un de l’autre.
C’est la première chose que je fais une fois sorti de chez lui, dans la rue. Je prends mon téléphone, j’ouvre mes mails. Je clique sur le mail du CNL. Je parcours rapidement les quelques lignes, puis plus attentivement, pour bien comprendre, pour vérifier que décision favorable ça veut dire décision favorable, ça veut dire que je vais recevoir de l’argent, rembourser mon découvert, pouvoir rembourser mes dettes, pouvoir ne pas penser à l’argent pendant un certain temps, pouvoir éviter de faire de la cam ou de la figuration ou, en tout cas, ne plus dépendre de ça. J’appelle ma mère. Elle est en train de déjeuner dehors avec Jérémy. Je lui dis que tant mieux, elle est déjà assise, et je lui annonce la nouvelle qu’elle répète immédiatement à Jérémy, ils me félicitent, je la sens émue et rassurée, ce que je ressens également avec intensité, en plus d’une grande sensation de soulagement.
J’imaginais le Chiapas jaune, ocre, blanc, et qu'il y aurait au-dessus des montagnes, parfois, des éclats vermillon. Avons roulé toute la journée à travers les vallées, dans les petits pueblos où des panneaux signalent le territoire de l’EZNL. Le Chiapas est vert pâle, auburn, azur. Les routes, par rapport au Guatemala, sont en excellent état. Y a-t-il encore des guérilleros qui se cachent dans ces montagnes épaisses ? Dans ses entretiens avec Yvon Le Bot, Marcos raconte les difficultés qu’ils ont eues, à la fin des années 1980, à descendre dans les villages pour rallier les indiens à leur cause. Ils y sont parvenus patiemment, en s’adressant d’abord aux femmes, qui ont convaincu leurs maris qu’avant d’entamer la lutte armée il fallait arrêter de se saouler la tronche à longueur de journée.
Nous irons bientôt dans la selva lacandone, à quelques kilomètres de la frontière guatémaltèque. Et au fond, je n’en ai pas envie, et j’en ai honte, et je ne saurais pas expliquer à B. sans être too much. Le gouvernement mexicain a promis aux Lacandons qu’ils sortiraient de la pauvreté s’ils s’ouvraient au tourisme. Résultat : le tourisme est en train de les détruire, et ils sont plus pauvres que jamais. Ils ne touchent pas les bénéfices de leurs investissements. Ce sont typiquement les mécanismes que décrivent les zapatistes, que je lis avec avidité en ce moment. Qu’est-ce que nous venons faire là-bas, sinon les coloniser avec le sourire ?
À Palenque, nous nous tenons devant les pyramides et les bas-reliefs en excellent état de conservation. B. me rappelle ce fait intéressant : l’effet spectaculaire, pour nous, est aussi d'observer ces pyramides depuis la jungle dense et profonde. Mais il faut imaginer qu’à l’apogée du monde maya, vers 500 après J.-C., tous les arbres avaient été rasés à des kilomètres à la ronde pour les besoins des cités. Outre les guerres, c’est la déforestation qui sera une des causes principales de leur ruine.
La route qui s’enfonce en territoire lacandon est droite sur des centaines de kilomètres. Dans les années 50, les Lacandons, qui vivaient autrefois dans la jungle entre l’actuel Guatemala et le Chiapas, ont été regroupés en cinq lieux distincts par l’État mexicain, afin de s’emparer de leurs terres. Les Lacandons Chansayab, les plus acculturés en apparence, parlent espagnol, parfois portent la tunique blanche traditionnelle, et les plus âgés se laissent pousser les cheveux qu’ils coiffent en longues queues de cheval. Mais l’ethnologue que nous avons entendu à la radio disait au contraire que l’acculturation des Chansayab est un leurre : il y a les Lacandons du jour et de la nuit ; car le soir venu, c’est le moment des réunions de famille, de la transmission jalouse et précautionneuse d'histoires, de connaissances et de modes de vie. À neuf ans, un Lacandon sait déjà reconnaître des centaines de fleurs. Un chaman adulte, des milliers.
Une balade dans la jungle avec une dame du village d’une soixantaine d’années. Elle ne rigole pas, nous considère gravement. Nous passons un torrent à gué, et je crois plusieurs fois qu’elle va être emportée par le courant. Au milieu du chemin, un monticule de pierres se dresse dans le chaos de lianes et de troncs : une pyramide d’une vingtaine de mètres. Il y en a tellement, de ces vestiges, par ici, qu’à chaque fois qu’on cherche, on trouve.
J’ai passé le reste de l’après-midi à lire les écrits du Sous-Commandant Marcos, dont je me demande bien aujourd’hui, toujours dans la clandestinité à presque soixante-dix ans, à quoi il occupe ses journées. Est-ce qu’il administre ce qui demeure du zapatisme ? (mais qui nous dit que dans quelques jours, des milliers d’insurgés ne vont pas émerger pour la seconde fois des collines ?), écrit-il des poèmes depuis le fond de la montagne ? N’en a-t-il pas assez de cette vie silencieuse dans le froid et l’humide, ou bien ne sait-il plus vivre que celle-ci ?
L’auteur de l’histoire d’Oran dont j’ai cité deux passages hier donne les noms des victimes européennes, mais ne donne pas celles de victimes musulmanes. (Ces catégories — Européen, Musulman — sont les siennes, non les miennes.) Est-ce parce que, pour lui, ces dernières n’appartiennent pas à l’histoire d’Oran ? Mais à quelle autre histoire appartiennent-elles ? Quelqu’un l’a-t-il écrite ? Et si oui, n’a-t-il écrit, lui aussi, que la moitié de l’histoire ? Ou bien pour lui, elles n’appartiennent à aucune histoire, font simplement partie d’une annexe, d’une dépendance de la sienne ? Ne l’intéresse que sa moitié du monde, pour ainsi dire, sa moitié de la vérité (à supposer qu’une vérité une existe). Faut-il donc toujours écrire une histoire partielle, la moitié de l’histoire que l’on voit de son propre point de vue ? N’est-il pas possible d’écrire une histoire de tous les points de vue ? Sans besoin ni de vainqueurs ni de vaincus, c’est ce que je veux dire : n’est-ce pas, d’ailleurs, parce qu’on n’écrit jamais l’histoire que de son propre point de vue qu’il y a toujours des vainqueurs et des vaincus, qu’on fabrique des vainqueurs et des vaincus, toute histoire devant nécessairement être une histoire de camps, toute vie se devant de choisir son camp ? J’ai cité ces passages parce qu’ils parlaient de mon père, parce qu’ils me parlaient de moi. Et puis, pensant aux phrases que j’avais écrites, hier au soir, je me suis dit : Mais tu oublies la moitié de l’histoire, tu es obnubilé par toi-même, tu ne vois pas et, ne voyant pas, tu ne vois pas que tu es aveugle, tu ne vois pas que tu ne vois pas, que tu ne vois que la moitié de l’histoire, la moitié du monde, seulement la moitié dont tu crois qu’elle t’intéresse. Et l’autre moitié ? La moitié qui n’a pas de noms, ne sont-ils pas morts, eux aussi, ces gens qui n’ont pas de noms pour l’autre moitié, n’ont-ils pas laissé des orphelins, des possibles non-nés, des vies non-vécues, beaucoup de non-être ? Alors pourquoi ne pas donner leur nom ? Pourquoi taire tous ces noms ? Pourquoi toujours taire la moitié des noms ? Pourquoi passer sous silence la moitié du monde ? Pourquoi dissimuler la moitié de la vérité ? Non que l’une soit plus intéressante que l’autre — c’est toujours l’erreur que l’on commet : croire qu’il y a une moitié de l’histoire qui est plus intéressante que l’autre, que l’on préfère la sienne ou celle de l’autre —, mais il faut tout voir, s’efforcer de tout voir. Illusion de la mentalité coloniale en Méditerranée : croire qu’il n’y a qu’une seule rive, qu’il peut n’y avoir qu’une seule rive, qu’il ne peut y avoir qu’une seule rive.
Si je cours jusqu’au phare en moins de trente secondes, alors il reviendra vivant. C’est dans Un long dimanche de fiançailles, je crois, que j’ai pour la première fois trouvé trace de la pensée magique que je pratiquais enfant et adolescente, même si je la nommais pas ainsi, même si je ne la nommais pas. Si je fais deux tours / si je tiens mon équilibre plus de cinq secondes / si si si, alors l’audition se passera bien, alors je réussirai à. Aujourd’hui encore, j’ai toujours le réflexe de chercher ma tête et une table, une porte, n’importe quoi en bois à portée de main lorsque j’éternue — « tête de bois » je répète alors, comme mon arrière-grand-mère (nous sommes effectivement assez mules dans la famille) et enchaîne « table en bois, en bois ou en contreplaqué », on n’est jamais trop prudents avec les matériaux modernes. Dans mon esprit, c’est moins une superstition qu’un rituel conjuratoire comme ceux des TOC. Mais probablement est-ce la même chose, le besoin d’une illusion de contrôle sur ce qui nous échappe. Gros touché-coulé en découvrant cet xkcd, qui une fois de plus frappe fort :
Ce xkcd est en passe de devenir un second « Someone is WRONG on the Internet » dans mon panthéon personnel.
La pensée magique, pour Joan Didion, c’est ce qui caractérise son état après la mort soudaine de son mari. Savoir qu’il n’a pas survécu à sa crise cardiaque et néanmoins ne pas se résoudre à jeter toutes ses chaussures, car il aura besoin de ses chaussures s’il revient. Être rationnelle et folle à la fois, en avoir conscience et ne pas pouvoir s’en empêcher.
Un jour d’été et d’enfance, devant le tourniquet des cartes postales, je faisais le compte de tous les destinataires à ne pas oublier pour savoir combien je devais en acheter. Telles copines, mamie Nicole, grand-mamie de Bourges… j’ai vu ma mère blémir : mais mamie de Bourges est morte ! C’est vrai, j’avais oublié. Je la voyais assez peu souvent pour que mon réflexe d’affection lointaine soit resté intact. Être rationnelle et folle à la fois.
Elle fait beaucoup ça dans son récit, Joan Didion. Reprendre des phrases en italiques. Les répéter un peu plus loin, en fin de paragraphe, à la ligne. Un compromis entre la révélation et la répétition traumatique, entre le sens qui se métamorphose confronté à la fin et l’absence de sens, l’absurdité de ce qui n’est plus.
Pas plus que nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (et c’est là que réside la différence essentielle entre le deuil tel que nous l’imaginons et le deuil tel qu’il est vraiment) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité.
C’est Words of Women qui m’a fait découvrir le nom de Joan Didion ; je ne l’avais jamais croisée pendant mes études littéraires. Une sacrée figure, ça a l’air d’être outre-Atlantique. Plusieurs fois, j’ai tenté de sortir un de ses romans de l’étagère à la médiathèque, mais je le repoussais rapidement dans l’espace aussitôt créé aussitôt comblé. L’Année de la pensée magique, lui, n’est pas classé dans les romans, mais dans les textes littéraires, quoi que cela puisse dire (une tentative de laisser émerger la non-fiction dans notre paysage mental ?). La quatrième de couverture fait du livre « un classique de la littérature sur le deuil » et le situe « entre sécheresse clinique et monologue intérieur ». La sécheresse clinique traduit bien la sidération du trauma, mais passé le moment où je m’en suis fait la réflexion, je me suis demandée ce que je foutais là à lire plein de données médicales, de noms propres et de dates, de lieux, de personnes qui ne me disaient rien. Un bref instant, j’ai compris pourquoi certaines (rares) personnes ne comprenaient pas l’intérêt d’Annie Ernaux, de son écriture blanche ; Joan Didion est leur Annie Ernaux, j’ai pensé des Américains, et elle ne me parle pas (alors qu’Annie Ernaux, oui). Puis j’ai inversé : Annie Ernaux est probablement notre autrice de oui-non-fiction, une estompe d’essai et de récit personnel à laquelle nous sommes mal habitués, qu’il nous faut habiller de nouveaux mots, d’auto(-fiction). Mais tout ça n’a rien à voir : là où Annie Ernaux écrit l’intime, Joan Didion documente le privé, souvent plus journaliste que romancière.
Il y a bien des extraits que j’ai envie de conserver, des expériences qu’elle nomme, comme le vortex, réminiscences de souvenirs en chaîne qui l’arrachent au présent, mais ce sont globalement des éléments extérieurs à la narration, qui viennent ponctuellement la mettre à distance, conclusions éparses qui marquent des étapes du deuil, des déplacements qu’on n’a pas vu s’opérer (tourner la colère contre soi puis contre le disparu, chercher dans les faits ce qu’on aurait pu ? dû ? faire différemment si on avait su lire les signes, puis au contraire reconstituer l’inéluctable…).
[…] j’avais voulu remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers.
Nous étions à présent huit mois plus tard, le 30 août 2004, et j’essayais toujours.
La différence, c’est que tout au long de ces huit mois, j’avais tenté de projeter une bobine alternative. Désormais, j’essayais seulement de reconstituer la collision, la disparition de l’étoile morte.
Reprises, ces conclusions éparses risquent de donner une fausse idée de l’ouvrage. Je les consigne tout de même ici, avec d’autre fragments, tout en vous encourageant à lire plutôt Ma vie sans lui, journal de deuil, « journal intime de la vie d’après » qui m’a semblé infiniment plus émouvant, plus sensible (plus angoissant aussi ?).
Je n’oublierai pas la sagesse instinctive de l’ami qui, chaque jour durent ces premières semaines, m’apporta d’un restaurant de Chinatown un litre de porridge de riz aux échalotes et au gingembre. Ça, j’arrivais à l’avaler. Ça, et rien d’autre.
Comme dans Pleurer au supermarché, me suis-je exclamée intérieurement à la lecture, oubliant que la bouillie de riz est préparée par la narratrice pour sa mère cancéreuse — avant son décès.
Jusqu’à présent, j’avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. Le douleur survenait. Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter l’attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment.
On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.
Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années.
Et pourtant, à chaque fois, cette manière d’invoquer sa présence [en parlant à voix haute] avait pour seul effet de renforcer en moi la conscience du silence définitif qui nous séparait. Ses réponses, quelles qu’elle soient, ne pouvaient exister que dans mon imagination, mon propre texte. N’imaginer ainsi ses mots qu’à travers mon propre texte me paraissait une obscénité, une violation.
[…] « on peut aimer plus d’une personne ». Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage c’est le temps. Je me souviens d’une anecdote qu’on m’avait rapportée : « Elle ne connaissait pas les chansons », avait dit l’ami d’un ami après avoir tenté de renouveler l’expérience. Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli.
Le coup de la chanson me rappelle Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs […] mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »
[…] lorsque nous pleurons nos pertes, c’est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu’un jour nous ne serons plus du tout.
Que Quintana reprenne le cours de sa vie, je le comprends maintenant, cela aussi aurait lieu que je sois là ou pas.
Terminer cet article — c’est-à-dire reprendre le cours de ma propre vie —, en revanche, non.
(Je prélève d’autant plus facilement des extraits qui m’ont plu que la lecture m’a semblé moins fonctionner comme ensemble — sinon j’ai envie de tout garder.)
Texte illisible sur mobile Changez de support En attendant quoi ? Poursuivre malgré l’infection généralisée toi-même … infecté vends ici ou là achètes même quand et surtout achètes tu ne rien vends allocations, salaire, bénéfice/survaleur, gain jeu d’argent = même came la vie est ainsi faite … organisée de la sorte eur·é exploit = exploit·é·eur […]
Tous les matins ou presque, pour commencer la journée, refaire la veille. Amies ou voisines, souvent en robe de chambre pour marquer le privilège de la proximité. On est entre nous. Craquements de briquets. Les cigarettes s’enchaînent, tacite concours de fumée. Le parfum des femmes donne à l’odeur du café et du tabac une tonalité singulière. Entre nous on parle des autres, on en rit. Et parfois on évite de dire, on évite certains sujets. On s’évite le chagrin. Sobhiyé, Gracia Bejjani
La lumière, la douceur, d’être ensemble à la maison nous ramenait six ans en arrière, nous rappelant le temps du confinement.
La miniature est maintenant terminée, j’ai l’impression d’avoir fabriqué un dispositif de mémoire sans le préméditer, chaque objet, chaque lumière, chaque recoin retrouvé devient un espace où mes souvenirs peuvent s’installer. La chambre disparue renaît, et avec elle, la mémoire des étés d’enfance, de la chaleur, du vent, du ressac.
C’était la manière de porter son enfant, elle le portait simplement dans ses bras, contre elle. Pas d’écharpe, pas de porte-bébé, aucun accessoire, c’est ce qui a arrêté mon regard,. Et nos regards finissent par se croiser. Il y a dans ses yeux un air de défi, je me demande quelle histoire se cache derrière cette manière de porter l’enfant. C’est un geste d’une autre époque, chargé de tension, de fragilité, je pense à une fuite.
Nous traversons la ville plongée dans un calme étrange, et ce n’est pas un rêve, comme si nous devions nous soustraire au bruit du monde. Depuis les attaques du 13 novembre, et depuis le confinement, ces moments de silence dans la ville portent toujours l’inquiétude de ce qui les a précédé.
sœurs
Réunies dans le salon, le cœur à l’ouvrage. Je les regarde et j’aime le sens qu’elles donnent à sœurs. Sur le mur du salon il y a une empreinte dessinée par la poussière accumulée sous le cadre. Une image produite par le temps lui-même. Je l’efface avec un chiffon. Nina (se) demande Pourquoi effacer ce qui est caché. Elle porte une très grande attention aux objets et aux traces, je crois davantage que moi. Par exemple, quand elle décide de se débarrasser d’un objet elle le photographie avant.
Notre candidature pour les Journées de l’estampe, avec Delphine et Barbara, est retenue. Grande joie. Sortir du c’est possible, aller vers devoir faire. S’organiser, produire, tenir un calendrier. Une énergie nouvelle s’ouvre, qui repousse les chantiers plus flottants. Heureusement la miniature est terminée, je la devine comme un prélude. Elle me donne une piste de travail, les paysages comme des lieux de résonance, où ce qui est perçu appelle ce qui revient. Des paysages augmentés, où la mémoire, la lumière et les traces se superposent, comme si l’image pouvait contenir à la fois le présent du regard et les strates invisibles du souvenir.
Rentrée lundi matin, très tôt, de Tokyo, je n'ai qu'une obsession : réussir à transformer ce séjour au Japon en un épisode de podcast qui me permette, non de le restituer, mais au moins de lui donner une forme. J'ai peur qu'ensuite tout se dilue, se perde. Je m'inquiète du découragement.
Lors d'un précédent voyage, en 2024, j'avais tenté de le faire mais sans y parvenir. Je n'avais pas su comment utiliser les enregistrements effectués, les notes prises. Le temps avait filé. Cette fois, j'aimerais parvenir à un résultat, si maigre soit-il. Se concentrer reste un peu délicat avec le décalage horaire, moins supportable qu'à l'aller. Dès l'après-midi, plusieurs jours de suite, je me retrouve dans un état de flottement, d'envie sourde de sombrer sans rien demander à personne.
(Tokyo)
Le jeudi, tout de même, j'arrive à monter ce 33e épisode. C'est périlleux, je suis obligée d'abandonner le dé-rushage des divers fichiers son pour ne pas m'embourber dans ce que j'ai récolté. Je croyais n'avoir rien en main (des soucis techniques m'ont obligée, sur place, à enregistrer moins que prévu, j'étais persuadée de m'être abominablement répétée, de n'avoir rien dit) et me voilà à devoir en enlever, tant et plus. Puisque je ne possédais presque rien de sonore, j'ai recensé tout ce qui pouvait servir, jusqu'au carnet rouge dans lequel je tiens un journal que jamais, au grand jamais, je ne montre à personne. J'ai retrouvé des bruitages de 2024 et on m'en a donnés. J'ai fait défiler les photos, réécrit un peu. J'ai ajouté le refrain d'une petite chanson qui doit avoir dans les vingt ans et qui me reste en tête, depuis... Bricolage minuscule qui aide à revenir en douceur, à s'approprier les traces du voyage mais aussi la vie à reprendre.
(Tokyo)
Vendredi. Fatigue, impression de redite ? C'est étrange, une fois le podcast terminé, je me rends compte que je n'ai pas envie de raconter ici ces douze jours à Tokyo, Kyoto, Osaka. Pas maintenant, pas tout de suite. Je n'ai pourtant rien fait d'autre de la semaine que d'y revenir sans arrêt, relisant mes carnets, réécoutant des bruits de trains, de trams, de rues, de salles de restaurants bondées.
(Tokyo)
Samedi Les nouvelles d'ici prennent le dessus et me permettent, paradoxalement, d'enfin savourer tout ce que je n'ai eu l'impression que de survoler lorsque j'ai arpenté des rues, visité des musées — comme celui, ci-dessus, qui restitue, au sein d'une bibliothèque publique, moderne, le bureau d'Akira Yoshimura, écrivain célébrissime au Japon, dont j'ai lu le roman Liberté conditionnelle pendant le voyage. Durant des jours, tout en regardant autour de moi, je me suis demandé si ce présent hors norme du voyage (même s'il ne s'agit que de faire la touriste) n'était pas déjà une forme de passé dont on espère faire son miel au retour. Peut-être. Il n'est déjà plus possible de le savoir.
(Kyoto)
Reste ce grand amour pour Tokyo, qui s'est confirmé. Ce plaisir immense de passer de la pure frénésie au calme absolu des ruelles. De prendre le café en regardant, à la vitre, passer un tram. De se rappeler les films d'Ozu et le Tokyo Ga de Wim Wenders, même si Wenders, à juste titre, est critiqué pour sa déclaration ("Nous devons rester en dehors de la politique.") à la biennale de Berlin. Alors que mon voyage ne cesse de me rappeler son cinéma des années 1970, la polémique, comme tout le reste, d'ailleurs, venu d'Europe, me percute. (Lire ici la réponse de Xavier Dolan.)
Car il n'y a pas de bulle, non. Il n'y a pas d'ailleurs absolument autre où tout oublier de sa vie. Avec la connexion, ce temps-là est fini, tout comme est terminé le fait de se perdre, de ne rien pouvoir lire d'une langue inconnue, d'attendre le retour pour faire développer ses photos, savoir à quoi elles ressembleront. En ce sens, le voyage rappelle le passé, fait surgir une mutation qu'autrement nous ne voyons plus, nous qui avons connu dans l'enfance et l'adolescence l'argentique, les cartes papier, les guides de conversation.
(Kyoto)
De retour, ce qui cristallise ce voyage, récompense après une année 2025 particulièrement rude (départ forcé du logement, déménagement, fin de Bruits), ce qui le rend palpable, précieux, c'est ce qu'il offre pour l'avenir, ce qu'il dit d'un avenir possible — que rien n'est fini, que tout (re)commence, qu'il sera possible de repartir et qu'en attendant on peut lire, écrire, rencontrer de nouvelles personnes, balader les gens dans sa propre ville.