Note sur un film

Clément Alfonsi
, 17/07/2026 | Source : Anath & Nosfé

Ulysse, plus sympathique sur l’image que
dans l’homérique texte, est mélancolique
et seul sur la plage immense ; il y a un hic :
Calypso a l’air d’une cougar et Agamemnon
de Dark Vador ; à part ça le film a quelques
beaux moments, satisfait le désir d’action.

Circé, sorcière moderne, révèle la vraie nature
des hommes ; en somme, elle balance ses porcs.
Tom Holland, encore plus fade que d’habitude,
n’apprend rien avec Mentor (adios Fénelon).
Zendaya joue une Athéna fremen (même voile),
et Robert Pattinson joue Robert Pattinson.

Mais il y a mer, et la mer fait tout.

Du plus grand nombre

JS
, 17/07/2026 | Source :

13 juillet 2026

Je lis Sénèque, mon ancêtre à trois lettres près, sur balcon vue sur mer et soleil couchant. Calme. Traduit par Abel Bourgery, De la vie heureuse, il écrit, à la suite de cet extrait, "La preuve du pire, c'est la foule".

Donc, il faut avant tout nous bien garder de suivre comme des moutons le troupeau de ceux qui nous précèdent, en nous dirigeant non où il faut aller, mais où l'on va. Pourtant, rien ne nous plonge dans de plus grands maux que de nous régler sur la rumeur publique avec l'idée que le meilleur c'est ce qui est reçu par l'opinion générale, de prendre modèle sur le grand nombre, de vivre, non d'après la raison, mais par esprit d'imitation. De là cet amoncellement d'hommes qui s'effondrent les uns sur les autres.

L'accident qui survient dans une grande cohue, quand la foule s'écrase elle-même (personne ne tombe sans entraîner son voisin et les premiers sont la perte des suivants), tu peux le voir se produire dans toute existence : personne n'erre seulement pour son propre compte, mais on est la cause et le promoteur de l'erreur d'autrui. Ainsi c'est un danger de s'attacher aux pas de ceux qui nous précèdent ; chacun aimant mieux croire que juger, quand il s'agit de la vie, on ne porte jamais de jugement, on se borne toujours à croire ; nous tourbillonnons et roulons dans l'abîme par la faute de cette erreur qu'on se passe de main en main. Ce sont les autres dont les exemples nous perdent ; nous guérirons pourvu que nous nous séparions de la masse.

Le long de la Côte d'Opale, dans le VTC qui nous emmène loin du dépôt des véhicules accidentés et en panne, la radio se lance dans un micro-trottoir sur les effets qu'a la canicule sur le tourisme, de la Côte d'Azur à la Côte d'Opale. Le présentateur prononce "Ouimereux" et moi je me dis "prems", qu'ils s'en aillent, les touristes, et les hausses de tarifs.

J'entends, de loin, la scène musicale du port se lancer dans une énième reprise de Téléphone. Je pense à Vincent Delerm, sa chanson Natation synchronisée, quand il chante (ou dit) : "Nous avons subi le soir du 21 juin / Des reprises de La Bombe Humaine". Le lendemain, j'aperçois une affiche qui annonçait ce concert. C'était Jean-Louis Aubert.

Au bar de la plage, plusieurs ados anglais commandent "a pint of orange", pour obtenir un Fanta.

Le feu d'artifice est tiré depuis la falaise, après la retransmission de la demi-finale France-Espagne. Des buissons prennent feu. Le feu s'étend. Jusqu'à quatre ou cinq mètres de long. Les flammes sont hautes, elles paraissent petites vues de loin mais quand des silhouettes les éteignent, on comprend qu'elles étaient grandes. Ce feu là est maîtrisé rapidement.

L'autre feu, le premier feu de Fontainebleau, le grand feu, il a enflammé les arbres tout autour de cette brave tortue de pierre.

Street art : Juandres Vera

16.7.26

Jérôme Orsoni
, 16/07/2026 | Source : cahiers fantômes

Serait-il vraiment criminel de se contenter de vivre une journée durant ? Et qu’exprime le fait que je pense que oui ? C’est-à-dire : si je ne pensais pas qu’il était criminel de me contenter de vivre pendant une journée, je n’écrirais pas tous les jours. J’allais employer des verbes « m’astreindre », « m’efforcer », mais ce n’est pas cela, non : c’est simplement ce que je fais, simplement la forme de la vie qui est la mienne. Est-ce alors qu’écrire est le rachat ? Est-ce que l’écriture rachète le crime que l’on comment quand on est en vie ? Non, et je m’aperçois que mon expression « me contenter de vivre » était bien mal choisie, ainsi que toute l’espèce de logique que j’ai développée avec (« je n’aurais pas écrit si je n’avais pas cru que, et caetera »), j’aurais plutôt dû dire : « vivoter » ou : « vivre comme les gens vivent », et ce sont des jugements de valeur, oui, j’imagine que c’est ainsi qu’on les appelle, mais cela ne m’embarrasse pas trop, non, une chose n’est pas moins bonne qu’une autre parce qu’elle contiendrait un jugement de valeur tandis que l’autre seulement un jugement de fait, il faut se représenter ce genre de distinctions comme reposant non sur des différences de nature mais sur des différences de degré. Dans la nature, il n’y a que des différences de degré. Et il n’y a rien d’autre que la nature. Pas d’au-delà. Et cela est un test, ne trouves-tu pas ? Si tu n’as l’impression qu’il te manque quelque chose quand tu prends conscience qu’il n’y a pas d’au-delà, alors tu es peut-être en train de comprendre que tu es capable de vraiment aimer la vie ? Oui, mais aimer la vie, ce n’est pas vivoter, non. Écrire, dans mon cas, c’est aimer la vie, aimer passionnément la vie. Il ne serait donc pas réellement criminel de me contenter de vivre pendant une journée — je me suis posé la question parce qu’il est onze heures le soir et que je n’ai pas encore écrit mon journal, que je n’ai même encore rien écrit du tout —, mais ce ne serait pas vraiment vivre. Et — de tête, je compte que c’est la troisième fois que je l’évoque en ce sens ici-bas, mais peut-être plus, pas moins, enfin, je crois —, cela n’a rien à voir avec une variation sur le thème proustien « la vraie vie (et caetera et caetera), c’est la littérature » : dans le thème proustien (tel qu’on le comprend d’habitude), il y a une séparation entre la vie et la littérature, la littérature étant un au-delà de la vie, tandis que dans mon thème à moi, il n’y a pas de rupture que d’au-delà (les deux — rupture et au-delà — vont de pair), la littérature est dans la vie, ne serait-ce que pour cette raison qu’il n’y a que cela : la vie, la vie ou la nature, ou tout ce que tu voudras. Et je veux jouer mon thème à moi, — quel autre ?

vous êtes ici" (5)

c jeanney
, 16/07/2026 | Source : TENTATIVES


Nous observons l'avancée du désert par satellite. Nous découpons les arbres en nous tenant pieds nus sur l'aplat de leur tronc coupé par le milieu dans sa chair de sève rouge. Nous enregistrons le bruit de mastication des chenilles. Nous alimentons des forges, des cheminées, des fours, des bûchers funéraires. Nous nommons les constellations. Nous remportons des succès historiques. Nous acheminons du bois en quantité considérable, au point que la surface du fleuve n'est que rondins. Nous appelons le tapir en cognant le tronc d'un palmier. Nous jouons des tambours, flûtes, hochets, sonnailles. Nous attachons des tissus blancs en haut de nos bâtons que nous levons très haut au-dessus nos têtes en sanglotant. Nous jetons des pierres sur les grilles, sur les murs, sur les chars, dans les lacs. Nous mangeons des pétales d'hémérocalles. Nous mangeons des grillons. Nous nous mangeons des yeux. Nous tournons. Nos jupes volent autour de nous, tenues par des ceintures cousues de graines. Nous sculptons des guerriers avec leur paquetage, et nous les installons au centre des ronds-points sur piédestal.


C'était à quatre pattes sous le bureau, et devant le bureau et ses pans latéraux. Un bureau très précis. Les choses sont toujours compliquées de précisions, déjà par ce que soi on y a mis, et ce que d'autres y avaient inséré précédemment, notre historique. C'est qu'on a très souvent aucune idée d'où viennent nos goûts et nos dégoûts, nos remarques, nos images métaphoriques et nos images concrètes, qui parfois correspondent. C'était un bureau de métal des années 70, vert militaire, et d'une surface grumeleuse, comme une peau de lézard parcheminée, une peau très dure, une peau en relief. Ses creux de peau ressortaient sous le gris et le noirci accumulés, temps et poussière. C'était vraiment très gratifiant de frotter ce bureau, parce qu'on y enlevait sans cesse du gris foncé, et encore du foncé, peu importait si on passait pour la sixième ou la centième fois le chiffon, on ramenait du gris, on l'extirpait comme d'une corne d'abondance. C'est-à-dire qu'avec le gris de crasse qu'on enlevait, on nettoyait le statut social défaillant, les sabots du grand-père et les verres de bibine, le logis collectif, l'usinage, la ferraille, les soudures, les poulets à plumer coincés entre les jambes protégées d'un tablier noir. On devenait propres, assortis aux publicités télévisées. C'était aussi le bureau du fils, qui s'élevait. Il montait, et montait en diplômes comme en lévitation, au-dessus des vieilles cours à cageots, du vieux chien et sa chaîne, des vieilles tombes à visiter à la Toussaint sans frontispices, sans croix sculptées et sans photos – chez les tombes aussi, il y a des rangs. Il montait dans et par le savoir, enseignement, équations, chimie, livres, dossiers, cahiers soulignés, ordonnés. On nettoyait le bureau du fils savant. J'étais petite et je frottais comme elle, ma mère – toujours un chiffon à la main, toujours à nettoyer, à enlever les traces de pierres écrasées de soleil où rien ne pousse, et les départs à pieds, le lendemain du jour où on avait suivi la procession, car on demandait souvent pitié, on implorait souvent la vierge et les anges en ce temps-là, cageots de bananes, tissu vendu au mètre, débrouille, et à l'hippodrome dépenser quelques sous pour des paris jamais gagnés, voilà pour l'historique. Je ne suis pas certaine que les générations se suivent. Je crois que plutôt elles s'ajoutent. On frottait, on frottait. Peut-être pour la première fois ensemble. Avant, elle m'empêchait. Elle me disait Tu as bien le temps. On frottait toutes les deux ensemble, ou bien elle me laissait jouer à frotter près d'elle. Elle m'a dit Il nous faudrait de l'huile de coude. J'ai demandé On en a ? ça s'achète où ? et elle a ri. Il faut dire que c'était drôle, ma confusion, d'avoir pris l'expression au pied de la lettre. On était, il me semble, pourtant tous au pied de la lettre chez moi, par nécessité, par désir d'extraction. Par besoin de bien faire. De se considérer et d'être vus par d'autres comme les bons élèves vendus sur les images, recevant des images en bons points – images d'images dans les images. C'était une construction factice ce bureau, ce vieux bureau qui n'existe plus aujourd'hui. On parle de cinéma, de photos, de scènes récurrentes ou formatrices, et on oublie parfois l'objet, l'objet réel, avec le muscle et la vigueur qui s'en empare, la force dont on l'a habillé comme une poupée de collection (j'en avais quelques-unes, celle avec une coiffe alsacienne, une bigoudène, une arlésienne, et quand j'ai ôté les épingles des petits tabliers et des rubans, les corps de plastique orange une fois nus ne racontaient plus rien, c'est la fiction qui les tenait).

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Fragments, 16 juillet 2026

Clément Alfonsi
, 16/07/2026 | Source : Anath & Nosfé

Écoute la pluie tomber. Regarde l’herbe, comme si elle allait instantanément reverdir avec ces quelques gouttes. J’ouvre la porte : la rincée est chaude, rude.

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Tracas de déménagement : le point de livraison électrique que personne ne parvient à trouver ; les inscriptions à l’école ou au collège, pour lesquelles il faut aller chercher tel ou tel papier, alors que tout est fermé ; le rendez-vous technicien pour la box ; aura-t-on assez de cartons pour mettre tous nos livres ; ce meuble entrera-t-il dans cet angle.

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L’Argentine bat l’Angleterre. Avais oublié le plaisir que c’était de regarder Lionel Messi jouer. Je ne regarde que très peu le football, depuis des années ; c’est une activité associée pour moi à l’enfance, comme les mangas et les jeux vidéo ; mais, comme ma grande à dix ans, nous regardons le foot, lisons des mangas et jouons de temps en temps à Pokémon.

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La petite s’exclame qu’il va y avoir un film Pat’Patrouille au cinéma. La grande souffle : « Oh, misère ! » Je lui rappelle que lors du précédent film Pat’Patrouille, c’était elle qui m’y avait traîné. Ce ne fut d’ailleurs pas le plus mauvais dessin animé que nous vîmes.

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Terminé le livre de Vladislav Khodassevitch. Dois avouer une certaine tristesse devant le peu de lectures qu’ont suscité mes réflexions initiée par ce livre. C’est ainsi.

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Avance dans Idées arrachées de Pierre Vinclair. Achète Pour une croissance prospère de Gabriel Malek, que j’avais offert après l’avoir feuilleté, et Nord sentinelle de Jérôme Ferrari, et deux tomes de Spy Family pour ma grande, et puis une chambre à air pour son vélo, et puis des shorts. Partout, des gens qui braillent, et les vendeurs qui restent ou tentent de rester sereins.

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J.-M. me parle de son père, particulièrement pingre. Un type passe relever le compteur d’eau, puis l’accuse de l’avoir trafiqué, tellement cela indique peu de consommation. La barre d’immeuble passe ensuite au compteur collectif ; éclat de rire, « il va payer pour les autres, le vieux ! » Moliéresque.

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Acquis tant de compétences en administratif, avec les déménagements successifs, associés au fait d’avoir étudiant dépendu de la CAF, puis désormais de l’Éducation nationale, ce qui fait que j’ai affronté deux des boss finaux de l’administration française (force aux amis qui doivent traiter avec la MDPH, là on est encore sur un autre niveau), -que je pourrais en faire mon boulot, passer dans l’administration, -ce serait mon enfer mais, parfois, on désire l’enfer, on croit qu’aller en enfer nous apportera la rédemption, alors que l’enfer n’apporte en vérité que l’enfer.

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Ne rien faire, avec méthode.

LUMINA/ 22

Solange Vissac
, 16/07/2026 | Source : Jardin d'ombres

Mardi 12 mai / À cet instant encore, nous ne savions pas. (Pierre Bergounioux : La bête faramineuse)

Mercredi 13 mai/ La peinture n'est pas tirée du spectacle de la nature, elle n'est pas du même ordre, mais peindre, tel que je peins, m'enracine chaque fois dans le monde.( Pierre Soulages cité in Pierre Soulages Présence d'outrenoir de Bruno Duborgel)

Jeudi 15 mai/ Je ne fais pas de littérature : simplement je vis au fil du temps. Le résultat fatal de ce fait que je vis est l'acte d'écrire. (Clarice Lispector : Un souffle de vie)

Dimanche 17 mai/
Mes forêts sont un long passage
pour nos mots d'exil et de survie
un peu de pluie sur la blessure
un rayon qui dure

et quand je m'y promène
c'est pour prendre le large
vers moi-même

(Hélène Dorion : Mes forêts)

Lundi 18 mai/Je me demande à partir de quel âge j'ai commencé à avoir un passé. (Ahn Mat : Les nuits échouées)

15.7.26

Jérôme Orsoni
, 16/07/2026 | Source : cahiers fantômes

Quand les bestioles auront fini de me dévorer, je serai rendu à la terre. Alors, je ne ferai plus qu’un avec l’un, je ne serai plus rien dans le tout. Je rejoindrai l’origine. Ou, s’il n’y en pas, trouverai enfin le néant. Peut-être qu’elle est là, notre vérité, peut-être qu’elle ne l’est pas, qui sait ? Qui sait si seulement cela ferait la moindre différence, qu’elle soit là ou ailleurs ? Mais où ? On ne sait. On n’en sait rien. En attendant, à la surface de ma peau, croûte terrestre miniature, je constate les rougeurs, gratte les boutons, inspecte les insectes, guette les bêtes. Tel est le sort du citadin de sortie à la campagne. Et dire que nous y passons tout l’été. Quelle drôle d’idée. Pourtant, c’est la mienne, me semble-t-il. Un peu racoleuse, tant je sais que Nelly aime la région, mais qui misait tout sur l’option anti-caniculaire. Or, il fait chaud. Or, les insectes sont carnivores. Or, j’ai la peau sensible. Or, que dire encore ? Il y a l’océan, c’est vrai, mais qu’elles sont loin, les anciennes villes d’Italie. Et qu’ils sont loin, les antiques temples de l’immense Grèce. Il paraît qu’un cinéaste hollywoodien a adapté l’Odyssée au cinéma. Comme si rien ne devait rester étranger à la doxa mondialisée. Rien de nouveau, en vérité : la Méditerranée a été annexée il y a bien longtemps. Elle, qui fut jadis le centre du monde, n’en est plus désormais qu’une périphérie offerte au kitsch globalisé. Ulysse est un guerrier, un toy boy périmé et consentant, mais qui se lasse de tout, comme n’importe qui, un naufragé, un fada, un vagabond, un paria, un mari humilié, un père qui entraîne son fils dans une sanglante et insensée vengeance, un roi apaisé, un héros positif. Mais nous, il nous faut tout voir par le petit bout de la lorgnette, et πολύτροπος devient  complicated, tout bêtement. Parce que tout est simple à qui sait déjà comment regarder le monde avant de l’avoir vu. Ulysse, lui, s’attache au mat de son navire et, bouchant les oreilles de ses compagnons, s’ouvre à l’inouï. Et puis, il ne faut pas l’oublier, Ulysse, c’est dégun, c’est l’antistar, c’est la ruse qui déjoue la force, l’ironie qui se moque du sort, la tchatche au mépris du danger, qui provoque les dieux, et s’en tire, non parce qu’il a du mérite, mais parce qu’il est aimé de la plus sage, de la plus hautaine, de la plus accessible des déesses, la fille du dieu des dieux, Athéna. Les aventures d’Ulysse ne sont pas les épreuves d’un chemin de croix : ce qui fascine, quand on lit l’Odyssée, c’est qu’Ulysse n’est pas changé. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas de moi, parce qu’il n’a pas de volonté — l’astuce, la ruse n’est pas la volonté — parce qu’il n’est pas séparé de l’univers, il est un événement parmi les événements qui ont lieu dans un monde ordonné — le κόσμος — soumis à des forces qui échappent aux humains. Aussi, n’est-ce pas sous son apparence “réelle” qu’Ulysse apparaît à Nausicaa. C’est sous l’apparence améliorée par Athéna. Et de là, il raconte son histoire. Et de là, il rentre chez lui. Mais ce retour a un prix. Les Phéaciens seront détruits par le courroux de Poséidon. Il n’y a pas de justice dans ce κόσμος, pas de morale utilitariste : les marins pacifiques et commerçants peuvent tout à fait périr pour permettre au héros de rentrer chez lui.

Note sur la réception de la poésie russe de l’Âge d’argent

Clément Alfonsi
, 15/07/2026 | Source : Anath & Nosfé

« Âge d’argent » est l’expression par laquelle l’histoire littéraire russe appelle la floraison poétique des années 1890 jusqu’au-milieu des années 1920. L’expression se fait par rapport à l’âge d’or qu’avait été la période de Pouchkine et de son cercle ; elle a été popularisée par un vers d’Anna Akhmatova, dans son « Poème sans héros ».

La lecture du livre Nécropole de Vladislav Khodassevitch est assez déroutante. Je doute que grand-monde, en tout cas parmi les moins de quarante ans en France, y compris parmi les amateurs de poésie russe, ne connaisse le nom de cet auteur : le livre paraît en France en 1991, chez Actes Sud. Cela n’a pas dû être un succès : aucun autre livre du poète n’est publié chez Actes Sud, aucun livre tout court avant une édition de poèmes chez Circé en 2016. Quand il est connu, il est sans doute connu comme « le mari de Nina Berberova », de même que Goumiliov est connu en France comme « le premier mari d’Anna Akhmatova ». (Pour une fois que c’est dans ce sens et pas dans celui d’une grande autrice réduite à « la femme de », on a presque envie de sourire.)

Nécropole est une série d’articles écrits durant les années 1920-1930, en exil, consacrée à des figures de ce qu’on appelle désormais « l’âge d’argent de la poésie russe ». Khodassevitch présente ces auteurs par le biais de ses souvenirs, mais il débouche souvent sur une étude de leurs poétiques. Le terme qu’il utilise, à la place d’ « articles », est « mémoires », avec le double sens : texte consacré à un auteur (mémoire sur…) et souvenirs (mémoire de…).

Déroutant, ce livre, parce que les auteurs présents dans ces mémoires sont pour la plupart des inconnus. Les figures connues pour la plupart en arrière-plan. Tsvetaeva, Akhmatova et Pasternak ne sont évoqués qu’une seule fois, et encore dans des listes de figurants dans telle ou telle réunion poétique. Mandelstam est présent dans ces listes et a droit, en plus, à une scène un peu cocasse, mais sa poésie n’est pas étudiée. La mode de « l’acméisme » est présentée comme une vogue liée à la personnalité de Nicolaï Goumiliov, alors qu’aujourd’hui, dans le domaine français, ce nom est associé à Anna Akhmatova. Maïakovski n’existe tout simplement pas, probablement à cause de différents politiques. Parmi le canon actuel de la poésie russe de l’âge d’argent, tel qu’établi aujourd’hui en France, seul Alexandre Blok trouve son nom dans un titre d’article, et encore est-ce en collocation avec Goumiliov, et c’est l’un des articles les plus courts du recueil. Essénine a quant à lui droit à son article complet, mais Essénine est surtout connu chez nous indirectement, par la réception importante qu’il eut dans le monde anglo-saxon.

En France, le face émergée de la réception de la poésie russe est constituée par Poésie/Gallimard, éditeur qui réalise 50 % des ventes de livres de poésie. Les choix de cet éditeur sont nets : dans l’anthologie Cinq poètes russes du XXe siècle, on trouve quatre poète de l’âge d’argent : Tsvetaeva, Blok, Mandelstam, Akhmatova, auxquels vient s’ajouter Brodsky. Dans le domaine russe, sur cette période, l’éditeur compte Maïakovski et Pasternak. Qu’on le veuille ou non, cela constitue une sorte de « canon de l’âge d’argent russe en France ». Dans un livre de poésie comme Kérosène kitch d’Henri Deluy (Flammarion, 2017), ce sont les poètes russes cités.

Bien sûr, il y a une face immergée de l’iceberg, tout le travail de nombreux éditeurs, confidentiels ou semi-confidentiels (à part Poésie/Gallimard, à l’échelle du champ littéraire, toute la poésie est a minima semi-confidentielle). Goumiliov peut être lu dans une traduction de Serge Fauchereau chez Le Murmure, Khodassevitch peut-être lu chez Circé, Sologoub peut-être lu entre autres chez Noir sur Blanc, etc.

Sur la différence radicale entre l’analyse de Khodassevitch et celle de notre lieu (la France, les années 20), plusieurs éléments, parfois concurrents, parfois complémentaires, peuvent être formulés :

1° Notre lieu et notre époque ont leur propre vision de la poésie russe, qui n’est pas celle de la Russie ou des autres pays. La sorte de canon qui s’est dégagé est issu des choix de poètes et de traducteurs français, par leurs propres affinités et leurs propres besoins.

2° Khodassevitch est pris dans son époque, il a « la tête dans le guidon », comme on dit. L’histoire littéraire, elle, fait des choix en prenant en compte des oeuvres qui ont pu échapper aux contemporains. De même, il est fort possible que les écrivains français des années 2020 retenus par la future histoire littéraire nous soient aujourd’hui parfaitement inconnus, ou que nous ne les voyions pas comme produisant des œuvres si significatives que cela.

3° Khodassevitch est un symboliste. Il fait la part belle à Alexandre Blok : même si peu de pages lui sont consacrées, elles sont élogieuses, alors que la plupart du temps Khodassevitch est ironique, parfois assassin, par exemple avec Brioussov.

4° Khodassevitch ignore les poétesses. Tsvetaeva n’est pas de son cercle, Akhmatova non plus. Il fait de Goumiliov le grand poète de l’acméisme, alors qu’aujourd’hui on accorde cette place à Akhmatova. Soit Khodassevitch se trompe (et là, une critique féministe pourrait faire l’hypothèse d’une misogynie au moins larvée : la seule femme présente dans le recueil est Nina Pétrovskaïa, décrite comme poétesse médiocre et seulement présente comme muse tragique d’André Biely puis de Brioussov), soit l’histoire littéraire a rehaussé l’œuvre d’Akhmatova parce qu’Akhmatova, bien plus tard, a produit ce chef-d’œuvre qu’est le Requiem. De toute façon, il apprécie peu l’acméisme et regrette la mode des épigones de ce mouvement. (C’est un classique, chez les critiques russes, de parler des « poétesses acméistes » comme certains parleraient des « instagrammeuses poésie » aujourd’hui. -Non pas Akhmatova bien sûr, mais la foule de ses imitatrices.)

5° Mandelstam et Pasternak sont plus jeunes que Khodassevitch, il n’a pas pu assimiler leur oeuvre ni leur donner la valeur que nous leur donnons. Leurs grandes œuvres, d’ailleurs, sont postérieures ou publiées postérieurement à l’écriture de l’auteur. Tous les deux sont par ailleurs assez critiques du mouvement symboliste (voir point 3).

6° Nous n’avons accès qu’à une part très limitée de la poésie russe, si bien que nous ne pouvons en juger que depuis le brouillard.

**

En filigrane, Khodassevtich analyse la fin de cet « âge d’argent », brutalement réduit au silence par la violence stalinienne. (Mais déjà, sous Lénine, l’assassinat de Goumiliov fut une saloperie.) La nécropole dressée par l’auteur est aussi un magasin de suicides : Nina Petrovskaïa, Mouni, Essenine, etc. Nous pensons aussi aux suicides de non-cités : Tsvetaeva, Mandelstam, Maïakovski... Ironique, mélancolique, physiquement très diminué depuis des années, Khodassevitch contemple ce monde déjà effondré, et nous donne quelques fragments pour le comprendre ou, justement, pour nous faire comprendre qu’on ne peut rien y comprendre.

La passion selon Mathilde

la souris
, 15/07/2026 | Source : Grignotages

Après être passivement restée regarder ce que regardait le boyfriend pour faire passer l’après-midi de canicule, j’ai un éclair de lucidité : je peux choisir ce qui défile sur mon écran. Dont acte : le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde, disponible sur France.tv.

À force d’interview, de podcasts, d’Instagram et de balletomanie, l’étoile est un peu devenue un personnage de série, quelqu’un dont on suit la vie et pas seulement la carrière (de l’Opéra de Paris au San Francisco Ballet, avec retour en France au ballet de Bordeaux, pour les non-balletomanes qui traîneraient par ici). Je sais donc sans l’avoir cherché que son père est maire de Vieux-Boucau, que son fils s’appelle Claude, comme sa grand-mère à elle, ou encore que le père de l’enfant est un chef étoilé au bras tatoué. Bref, je connais l’héroïne et les personnages secondaires, aussi bien que l’on peut méconnaître toute relation para-sociale et, visionnant ce documentaire, j’interprète, devine et vis avec Mathilde, ce personnage public dérivé de Mathilde Froustey.

…

Je tique une première fois quand elle se rassure sur son choix de quitter San Francisco pour Bordeaux, où elle se blesse sitôt arrivée, en se rappelant qu’ainsi son fils va grandir auprès de ses grands-parents et de son arrière-grand-mère. Des grands-parents peuvent être aussi important qu’un père, mais il est étrange que ce dernier, resté en Californie, soit alors omis — il ne reviendra que plus tard, dans une autre équation, qui met en balance sa carrière à elle et sa carrière à lui. Elle aurait aimé se dire qu’elle danse déjà depuis vingt ans, que son fils est plus important et que trois ans ne changent plus grand-chose, qu’elle peut s’arrêter, mais le conditionnel passé. Justement, trois ans seulement, faire que chaque moment compte.

Plus tard, on la voit de retour au Palais Garnier, de retour ou en visite, faudrait-il dire, car elle n’y danse pas, traverse le plateau en tenue de ville et talons après avoir demandé aux techniciens en train de bosser si ça ne les dérangeait pas. Caméra proche, le conditionnel passé refait surface. C’est ici qu’elle aurait aimé réussir. Elle parle des concours de promotion qui la rendaient malade à l’avance et dépressive après, de l’absurdité de danser Kitri le lendemain alors que les filles promues, elle, étaient dans le corps de ballet. On pourrait penser que l’accès aux rôles compte davantage que la reconnaissance, mais c’est précisément là que ça blesse, l’absence de reconnaissance, d’appartenance — le groupe lui manque, même si elle en a souffert (parce que ?). À cet instant, ses dix ans de carrière d’étoile aux États-Unis ne comptent plus, ne peuvent à eux seuls panser la blessure de ne pas avoir été acceptée, reconnue, chez soi, d’avoir dû bâtir un chez elle dans un endroit qui ne l’était pas.

Retour au bercail, retour à l’enfance et à la vulnérabilité : quand elle était jeune, elle regardait les danseuses de quarante ans en se disant qu’elles étaient cuites et aujourd’hui qu’elle les atteint, ces quarante ans, elle craint de n’avoir pas changé d’avis, est-ce que c’est ce qu’elle est ? Il y a du deuil à faire, celui qui vient ravivant celui du passé, compensé mais pas pansé. Soirées de gala, premières, mécénat, organisation d’événements artistiques, mariage avec un chef étoilé… la réussite glamour s’annule dans l’ici et maintenant, l’ici et naguère. Ce n’est peut-être pas tant son fils qui avait besoin de sa famille qu’elle — et c’est tout aussi valable, vouloir être entourée des siens. Est-ce totalement un hasard si cette femme (plus femme que je ne le serai jamais, et pas seulement parce qu’elle est mère) m’a toujours fait en même temps l’impression d’être une enfant ? L’arrogance de l’enfance d’abord, son égocentrisme admirable et agaçant, et maintenant, sa vulnérabilité.


Ce n’est que dans la nuit suivante, réveillée par les protestations du chat, que le lien se fait soudain avec la blessure du genou : les ligaments croisés avaient assourdis la résonance chère aux psy du je et du nous.


Des choses qui ne se disent pas et qui jouent peut-être : est-elle partie du San Francisco Ballet de son plein gré ? Danser dans le premier ballet d’une triple bill pour être à huit heures et demie auprès de son fils semble une excellente manière d’équilibrer vie professionnelle et vie de famille, mais je ne suis pas certaine qu’à terme cela plaise beaucoup dans le milieu de la danse… De mémoire de podcast, il me semble qu’on lui reprochait déjà un certain désinvestissement lors de son parcours de PMA.


Vers la fin du documentaire, quelque chose de la majesté d’autres étoiles, d’anciennes étoiles, se téléscope à la vision que j’avais d’elle — une majesté à la Elisabeth Platel. Les âges se confondent dans son visage quand elle raisonne ses regrets (partir, c’était mieux pour sa santé mentale) et plus encore quand, en expliquant le concept de vœu à son fils, elle se retrouve à dire qu’elle a déjà tout, pour son fils et peut-être pour elle, alors que les regrets la traversent manifestement, lui font un visage de femme méditerranéenne, tout à la fois splendide et vieux de mille ans.

…

Même elle… si même elle a de tels regrets, de telles blessures (et je ne parle pas de ses ligaments croisés ou de ses pieds concassés)… je serais bien avisée de faire le deuil de cette vie de danseuse que je n’ai jamais eue, de cesser d’y attacher une valeur diminuée… On est peut-être bien mieux à apprécier au mieux ce que l’on aime faire, que l’on fait à notre mesure.

Je repense à cette réflexion d’Héloïse Bourdon, sûrement déformée par ma mémoire, qu’elle avait un jour cessé de se focaliser sur une nomination qui ne venait pas, qui la limitait, et avait retrouvé du plaisir, une plus grande liberté à jouer les rôles qu’on lui confiait. Et ce sont des mots, mais c’était aussi perceptible quand on la voyait en scène. Qui faut-il être pour atteindre cette sagesse sans résignation ?

Et je me revois avec mes élèves adultes, à distance du quasi-burn-out et du complet cancer, la joie qu’il peut y avoir à inventer ce qui est déjà là. Tout est déjà là, mais que de détours et de sourire vieux de mille ans pour y parvenir — si tant est qu’on parvienne jamais à s’y maintenir. Là est-il jamais ici ?

…

Mathilde à la barre devant des fenêtres où l'on aperçoit une plage, la mer et un tractopelle
Avant le screenshot, je n’avais pas vu le tractopelle, l’image comme le corps en chantiers.

Parenthèse technique : ses gestes si libres et déliés ne le seraient-ils pas notamment en raison de ses bras sont souvent en arrière de la seconde ? (Le dos et le centre qu’il faut pour maintenir cela…)

14.7.26

Jérôme Orsoni
, 14/07/2026 | Source : cahiers fantômes

Ma tête est un bocal et mes idées, des poissons rouges qui y tournent sans répit. Est-ce vrai que je tourne en rond ? Ou est-ce plutôt que je ne suis pas encore allé au bout ? De quoi ? D’elles, de tout, de moi. Encore heureux, sinon pourquoi continuer ? Il faut de l’espace à venir. De temps à autre, je me dis : « J’ai un roman à terminer » et, évidemment, c’est autre chose que j’ai envie de faire. Il faudrait que je m’y (re)mette, mais il fait trop chaud. C’est une mauvaise excuse, oui, je le confesse. Mais il fait trop chaud quand même. Même en Finistère, c’est dire : il n’y a plus de refuge nulle part, tout va se consumer. Mais “la nature” — je précise le rôle des guillemets : ce que l’on entend par là —, n’est-elle pas à l’image du monde social, devenu trop dur, trop brûlant, trop violent, on ne peut rien désirer que se cacher, vivre pour soi, non dans la solitude, mais dans l’exil, chercher l’île où on nous laissera en paix ? Probable qu’elle n’existe pas, est-ce une raison de ne pas la chercher ? De même que je cherche des solutions aux problèmes que je me pose que je n’ai pas encore trouvées, des solutions qui ne sont pas plus vraies que celles dont je dispose déjà, qui me précèdent, mais plus judicieuses, plus belles, et qui me rendent ainsi plus heureux. Un peu plus riche aussi ? N’exagérons rien. J’ai repris la page du journal d’hier pour en faire un article autonome. De là pourrait naître quelque chose après quoi je cours depuis des années : l’articulation critique d’une philosophie esthétique, mais en aurais-je le courage ? Je me suis inscrit à des cours de dessin pour l’année prochaine : je serai bien obligé, par ce fait, cette fois, de m’y mettre, — pour de bon.