29.3.26

Jérôme Orsoni
, 29/03/2026 | Source : cahiers fantômes

Je fais la moue. Sans doute parce que j’hésite à écrire. Et si j’hésite à écrire, c’est que la dose nécessaire certitude qu’il faut pour écrire — un peu comme Wittgenstein parlait des certitudes qu’il faut pour douter — semble me faire défaut. Une page d’écriture — une vraie, pour ainsi dire — devrait ne consister qu’en une longue suite de lettres sans aucun rapport entre elles et qui, parfois, tout à fait par hasard, formeraient mot, phrase, sens. On confierait la production de ce type d’écrit à une machine — quelque chose comme une intelligence artificielle conçue à cet effet —, et on les imprimerait sur des feuilles d’un papier très fin et très inflammable, pour les déchiffrer ensuite comme on le faisait des antiques oracles. Des prêtresses droguées (comme jadis la pythie qui mâchait du laurier pour entrer en transe) auraient alors pour fonction rituelle de lire ces documents et d’y déceler les groupes de lettres signifiants, voire d’en inventer de nouveaux — qu’importe ? elles seules auraient accès à ces textes dont chaque occurence serait unique et qui seraient brûlés tout de suite après leur interprétation —, afin de prédire l’avenir, de conduire les affaires de la cité, de rendre la justice, et de déclarer la guerre à nos ennemis. À des moments définis, au cours de grandes cérémonies populaires (elles pourraient s’accompagner d’orgies au cours desquelles les habitants s’accoupleraient entre eux pour perpétuer la cité et en accroître la population), les prêtresses s’adresseraient à la foule pour délivrer le message crypté dans les signes produits par l’intelligence artificielle. Ces édits seraient sans appel et quiconque en contesterait la vérité, ou même la pertinence, serait immédiatement puni de mort. Aucun jugement ne serait rendu, aucune décision prise sans que l’oracle artificiel ne soit consulté et ses signes ainsi interprétés. Cette herméneutique constituerait l’essentiel de la vie publique de la cité, sa substantielle politique. À défaut d’une telle rigueur, nos phrases ne nous semblent-elles pas fragiles et inconsistantes, grains de sable qui nous échappent, coulent entre nos doigts ? On dira que la démocratie est à ce prix. Peut-être. Mais ne paraît-il pas évident que, à plus ou moins courte échéance, la démocratie telle que nous la connaissons en Occident depuis quelques décennies est condamnée ? Ou bien, ces peuples qui se seront entêtés à demeurer démocrates, on les verra disparaître de la surface de la terre, balayés par d’autres puissances, mille fois plus intransigeantes, et dures, et sans pitié ? Partout, en effet, s’affirment des pouvoirs sectaires qui ne sont pas soumis à la temporalité démocratique et au libre jeu de l’expression publique. Que représente, aux yeux de qui, armé d’une confiance inébranlable en la continuité des siècles, attend la fin du monde pour que la vérité lui soit enfin révélée, un mandat d’à peine quelques années ? L’Occident démocratique n’est qu’une version possible de l’accès au sens, qui comprend, accepte et célèbre la nature précaire de cet accès, qui en fait même un élan, un élément décisif de la conception qu’il a de lui-même, mais dont la fragilité le met en danger. Autrement dit, l’on a raison de croire au progrès, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait jamais un quelconque progrès.

al final de este viaje (3) | Ojalá

Thomas Terraqué
, 29/03/2026 | Source : Thomas Terraqué

 Le grand tube de Silvio Rodriguez. Une mélodie simple, une envolée lyrique, l'amour et la rébellion – en une chanson, l'esprit de la trova. Pas celle qui donne le plus à penser, ni la plus intéressante à traduire, qu'importe. Ojalá est peut-être le plus joli mot de la langue espagnol, venu de l'arabe law sha'a Allah (plutôt que de Incha'Allah), qui, ayant peu à peu perdu son sens religieux, induit à présent une attente en même temps qu'un espoir : j'espère, pourvu que, si seulement...  Il ne faut pas manquer l'ambiguïté souveraine du portrait : un être si parfait, si délicat – le souvenir d'un premier amour, une certaine Emilia d'après Rodriguez – qu'il est permis de se demander si la reine qui se déploie dans ces vers ne serait pas, surtout, la pire des emmerdeuses. Qui finira bien par s'effacer.  

 

 

Ojalá

Ojalá que las hojas no te toquen el cuerpo

cuando caigan

para que no las puedas convertir en cristal

ojalá que la lluvia deje de ser milagro

que baja por tu cuerpo

ojalá que la luna pueda salir sin ti

ojalá que la tierra no te bese los pasos

 

Ojalá se te acabe la mirada constante

la palabra precisa la sonrisa perfecta

ojalá pase algo que te borre de pronto

una luz cegadora un disparo de nieve

ojalá por lo menos que me lleve la muerte

para no verte tanto para no verte siempre

en todos los segundos en todas las visiones

ojalá que no pueda tocarte ni en canciones

 

Ojalá que la aurora no dé gritos que caigan

en mi espalda

ojalá que tu nombre se le olvide a esa voz

ojalá las paredes no retengan tu ruido

de camino cansado

ojalá que el deseo se vaya tras de ti

a tu viejo gobierno de difuntos y flores

 

Ojalá se te acabe la mirada constante

la palabra precisa la sonrisa perfecta

ojalá pase algo que te borre de pronto

una luz cegadora un disparo de nieve

ojalá por lo menos que me lleve la muerte

para no verte tanto para no verte siempre

en todos los segundos en todas las visiones

ojalá que no pueda tocarte ni en canciones.

J'espère

j’espère que les feuilles ne toucheront pas ton corps

en tombant

pour que tu ne puisses les changer en cristal

j’espère que la pluie cessera d’être un miracle

qui coule le long de ton corps

j’espère que la lune pourra se lever sans toi

j’espère que la terre n’embrassera pas tes pas

 

j’espère que te passera ton regard insistant

tes mots justes et ton sourire parfait

j’espère qu’il y aura quelque chose qui t’effacera d’un coup

une lumière aveuglante une rafale de neige

j’espère au moins que la mort viendra

pour ne plus te voir autant pour ne plus te voir toujours

à chaque seconde à chaque vision

j’espère que je ne te toucherai pas même en chanson

 

J’espère que les cris de l'aurore ne s'abattront pas

sur moi

j’espère que cette voix oubliera ton nom

j’espère que les murs ne retiendront pas ton bruit

de chemin fatigué

J’espère que le désir s’en ira après toi

chez ton vieux gouvernement de défunts et de fleurs

 

j’espère que te passera ton regard insistant

tes mots justes et ton sourire parfait

j’espère qu’il y aura quelque chose qui t’effacera d’un coup

une lumière aveuglante une rafale de neige

j’espère au moins que la mort viendra

pour ne plus te voir autant pour ne plus te voir toujours

à chaque seconde à chaque vision

j’espère que je ne te toucherai pas même en chanson

L’article al final de este viaje (3) | Ojalá est apparu en premier sur Thomas Terraqué.

Grande traversée et marathon

Anne Savelli
, 29/03/2026 | Source :

(Cour de l'école fréquentée à l'époque de Je sais tout, au CP, Paris 18e. J'ai profité des élections pour y entrer subrepticement.)

Cette semaine commence, non pas le lundi mais le dimanche soir, dans un grand soulagement pour la Parisienne que je suis (née dans le 14e, ayant appris à marcher, sans doute, dans le 15e, à lire dans le 18e avant de vivre, à partir de 18 ans, dans le 20e puis le 11e, le 10e, le 19e et à nouveau le 20e ; habitant également, dans l'entre-deux, et parfois durant des années, d'autres villes, Marseille, Aix-en-Provence, Saint-Germain-en-Laye et Saint-Ouen), Parisienne se sentant exclue de sa propre ville (voir Des oloés) mais décidée coûte que coûte à y rester, y revenant sans cesse dans les livres (Lier les lieux, élargir l'espace en est la preuve), Paris, ville de l'écriture, donc, ville qu'aujourd'hui, avec L'aiR Nu, nous voulons arpenter, voire envahir, en faisant découvrir des textes littéraires et en récoltant la parole des habitants, le tout géolocalisé sur une carte.
Telle est l'utopie, et si je suis du genre circonspecte, je me sens tout de même plus légère, plus encline à espérer quelque chose pour le collectif et moi-même.
(Au moment d'écrire ces lignes, je suis en train de me dire : et si, un jour, j'écrivais une autobiographie par les lieux ? Ce pourrait être, alors, mon dernier livre. Mais bref. J'en ai d'autres à faire, entre temps !)

(Côté Paris 16)

Jeudi C'est une semaine (lundi dans le 16e, mardi dans le 19e) de répétitions pour le grand jour, vendredi 27, demain, donc, où nous allons balader une douzaine d'enseignants-chercheurs de Passy à Pyrénées en passant par la porte de Pantin — en prenant le métro, tout de même, par moments, bien sûr. En tout, nous lirons une trentaine d'extraits de textes, ferons écrire et enregistrerons des textes deux fois dans la journée, veillant sur le timing et la météo. Il y aura peut-être des événements inopinés, bâtons dans les roues ou coups de chance. J'ai prévu une sorte de petit happening, à un moment, dans le 16e, où je risque de me faire jeter par les propriétaires — mais j'y tiens, nous verrons.

Par ailleurs, je serai, attention les yeux, la marraine d'un marathon de films "de" Marilyn Monroe le 18 avril prochain au cinéma François Truffaut de Chilly-Mazarin. J'y proposerai plein de choses : une conférence, une signature, une (ou peut-être deux) présentation(s) de films... Je commence à me préparer car cela ne s'organise pas en claquant les doigts, il faut sélectionner des photos à projeter, etc.

Le mercredi soir, d'ailleurs, j'apprends à insérer des sous-titres, qu'il faut d'abord traduire en français, dans une courte séquence de film, premier retour à Marilyn depuis longtemps. J'aime beaucoup la scène que je vais montrer, j'espère qu'elle fera son effet.

Juste après, je découvre le décès de Loana Petrucciani, Loana que j'ai toujours vue comme la Marilyn moderne, versant tragique, une Marilyn sans ce garde-fou, même provisoire, qu'a pu être le désir forcené de devenir une véritable comédienne en s'en donnant les moyens (cours du soir, Actors Studio, etc). Au coeur de notre époque terrible, cet événement dit people, la mort de Loana, raconte quelque chose du people, en effet, au sens peuple, du quart de siècle écoulé depuis l'apparition de Loft story. Peuple-masse dont, depuis l'an 2000, le voyeurisme et l'exhibitionnisme ont été, toujours davantage, encouragés - il suffit de penser à Berlusconi, puis à Trump, venu de la télé-réalité lui aussi, pour saisir jusqu'où conduit le processus. Peuple-populaire, également, milieu dont venaient Marilyn et Loana, dont on a trouvé si inconséquent de se moquer.

(Le tout début de la balade à venir vendredi. Dans quel sens va-t-on, à votre avis ?)

Juste avant, j'ai également découvert le formidable article de Pauline Brossard sur Bruits dans la revue En attendant Nadeau, qui fait le tour de mon livre, n'oublie ni la folie ni la fantaisie que j'ai voulu y mettre. Je suis ultra chanceuse de toute cette réception, je le sais, et ne peux que remercier, tant et plus !

Juste avant encore, à 8h, le mercredi 25, est paru mon nouvel épisode de podcast sur Patreon. Où il s'agit, cette fois, d'aller au bout du monde. Mais oui, carrément.

(Côté Paris 19)

Et ce matin (jeudi, donc), je rends accessible à tout le monde l'épisode consacré à l'Intelligence Artificielle où j'ai interrogé Joachim Séné et Jean-Marc Montera. C'est ici, par exemple.
Est-ce que j'ai utilisé l'IA pour mon histoire de sous-titres sus-nommés ? Tout à fait. Ce qui signifie : un travail mené à deux, avec Claude, qui m'a permis de découvrir et d'apprendre à me servir de nouveaux logiciels. Apprendre, mais oui. Ce que j'aimerais bien réussir à faire en retournant à l'aïkido, par exemple. Ce qui guidera ma conférence sur Marilyn Monroe, en tout cas, où il s'agira d'évoquer une forme d'émancipation.

28.3.26

Jérôme Orsoni
, 28/03/2026 | Source : cahiers fantômes

Je m’apitoie sur moi-même : mon triste sort. Ou — comment me le suis-je dit, déjà, l’autre nuit, quand j’ai eu tant de mal à dormir ? —, je sombre, je m’enfonce. Est-ce que je sombre ? Est-ce que je m’enfonce ? Je n’en sais rien. Je ne sais même pas ce que cela veut dire, je crois. C’est facile, pourrait-on être tenté de dire, oui, facile de se laisser aller, facile de se lamenter. Et ne suis-je pas, après tout, maître ès jérômiades ? Oui et non, c’est facile et ce n’est pas facile. Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie de me faire violence, en ce moment, pas l’énergie, ou pas je ne sais pas quoi, d’ailleurs. Mais, se voir tel que l’on est, veule comme je suis, c’est-à-dire : mauvais, mauvais, mauvais, d’une petite laideur morale, et passif, et passable, c’est ce que je veux dire, mais j’aime bien ce mot, veule, à cause de ce son eu très particulier, c’est ainsi que je l’entends, comme dans peule, non, ce n’est pas facile. Parce que je sais que si ce veule, ce n’est pas toute la réalité, ce veule est aussi la réalité. Alors, pour voir toute la réalité, il faudrait voir la réalité que ce veule enveloppe et la réalité qu’il n’enveloppe pas, et ce serait cette dernière que je ne parviendrais pas à voir en ce moment, d’où mon moral, comment dire, veule ? Tout cela ne nous mène pas bien loin, j’en conviens, mais enfin, qu’y puis-je ? C’est là que j’en suis, en ce moment, ce qui n’a rien de très glorieux, rien de très à mon avantage, mais ce n’est pas le but de ce journal que de mettre à mon avantage, de me montrer à mon avantage, si vous voulez, aussi, le but de ce journal est dire les choses comme elles sont, les choses comme je les vois, et sinon toutes les choses comme elles sont, toutes les choses comme je le vois, même si j’essayais, je n’y parviendrais, du moins la plus grande part des choses comme elles sont, des choses comme je les vois. Je m’arrête, pensant à ce dernier membre de phrase, et me dis : Peut-être que je manque de cosmos en ce moment, peut-être suis-je trop, non dans le moment présent, ce n’est pas ce que je veux dire, mais trop dans le lieu présent, le périmètre étriqué de mon action, de mon existence, ou disons peut-être — pour être moins judgemental — restreint, trop dans le petit ici que j’occupe, mais que je ne suis pas, je ne suis pas ce petit ici que j’occupe, peut-être, oui, mais qu’est-ce que cela veut dire que je manque de cosmos, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Et où se trouve-t-il le cosmos dont je manque ? Et s’il se trouve partout, comme il me semble que je le pense, s’il se trouve partout, comment se fait-il que je ne le trouve pas, ne le rencontre pas, ne trouve jamais que moi sur mon chemin, jamais que moi sur son chemin, passe-t-il par moi, le chemin du cosmos ? faut-il nécessairement qu’il passe par moi, le chemin du cosmos ? j’entends qu’il faille bien commencer quelque part et que le seul quelque part où commencer dont je dispose ce soit moi, ici et maintenant, mais pour aller où ? et ne me réponds pas nulle part, ou je ne sais pas quoi, ainsi que tu le fais tout le temps, non, pas ce genre de pirouette, non, pas ce soir en tout cas, trouve autre chose, oui, autre chose, oui, oui, mais quoi ? Il faut bien commencer quelque part ; n’est-elle pas merveilleuse, cette phrase, qui semble si simple, si évidente, si peu profonde, n’est-elle pas sublime ? Il faut bien commencer quelque part, oui. Je regarde par la fenêtre, tout semble étonnamment ordinaire. 

Notre Sœur Rabat-Joie (parution le 17 avril 2026)

Guillaume CINGAL
, 28/03/2026 | Source : ǝuᴉǝɹǝs ǝuᴉɐɹnoʇ

WhatsApp Image 2026-03-29 at 07.19.52.jpeg

Musée Marilyn à Chilly-Mazarin

Anne Savelli
, 28/03/2026 | Source :

Le 18 avril, de 14h jusqu'à la nuit, je serai la marraine du marathon de films organisé par le cinéma François Truffaut de Chilly-Mazarin.
Au programme :
conférence intitulée Marilyn Monroe : histoire d'une émancipation
projection de Some like it hot (Certains l'aiment chaud) de Billy Wilder (le film le plus drôle du monde)
rencontre avec le public et jeu concours (un Musée Marilyn dédicacé à gagner !)
projection de Niagara d'Henry Hathaway
projection de The Misfits (Les Désaxés) de John Huston (le film de MM qui m'a le plus marquée)

LUMINA/ 12

Laura-Solange
, 28/03/2026 | Source : JARDIN D'OMBRES

 

Jeudi 26 février/ Le déploiement d’un sujet passe par le déplacement, qui est aussi dépassement de soi. (Claire Marin : Être à sa place)

Vendredi 27 février/ Et plus on retarde le moment de choisir, plus le labyrinthe s’étend, se complexifie, sable mouvant de la volonté. (Wajdi Mouawad : Jusqu’au bord de son ravin)

Samedi 28 février/ Chacun porte une chambre en soi. (Franz Kafka : Journal)

Dimanche 1 mars/ Je continuerai à être aventureuse, à changer, à suivre mon esprit et mes yeux, refusant d’être étiquetée, et stéréotypée. (Virginia Woolf : Journal)

Lundi 2 mars/ Si je lis, c’est avec l’espoir, toujours, que le livre répandra les lumières qu’il enferme sur la vie que j’ai, et qui m’est, par naissance, obscure.( Pierre Bergounioux : Exister par deux fois)

 


 

27.3.26

Jérôme Orsoni
, 27/03/2026 | Source : cahiers fantômes

Il n’est pas difficile d’être heureux. Aujourd’hui, j’ai été heureux. Ce matin, je me suis assis à ma table d’écriture et, comme j’avais prévu de le faire la veille, après avoir reçu un mail de lui, j’ai traduit le prologue de Communismo digitale de Maurizio Ferraris pour Rodhlann. Après avoir lu mon journal, Rodhlann m’avait écrit, hier, pour me dire que mon jugement sur le livre de Ferraris l’avait déçu parce qu’il avait l’intention de le lire quand il serait traduit. Moi, avant d’en commencer la lecture, je m’étais dit que je pourrais en proposer la traduction à un éditeur, mais j’ai fini par y renoncer, peut-être moins à cause du livre en lui-même que par épuisement anticipé, anticipation des refus, fatigue morale, et parce que je suis un très mauvais traducteur. Et puis, je me suis dit que je n’avais qu’à le faire, qu’à traduire pour Rodhlann le début de l’ouvrage qui expose de façon assez claire et développée les positions de l’auteur. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai passé ma journée à traduire les quinze premières pages du livre, ne m’arrêtant que pour aller courir et déjeuner, m’y remettant donc ensuite jusqu’à la fin de la journée (j’ai commencé ma traduction un peu avant 8 heures ce matin et j’ai envoyé ma réponse à Rodhlann un peu avant 6 heures ce soir). Je me suis senti heureux parce que, même si je suis un mauvais traducteur, j’aime traduire, passer d’une langue à une autre, et que j’avais l’impression de n’être pas seul, ce faisant : traduisant pour Rodhlann, j’avais le sentiment qu’il était là, à mes côtés, et c’était un sentiment agréable, quoiqu’imaginaire, de le sentir là, à mes côtés ; même s’il n’était pas là, il n’était pas loin, en vérité, puisque c’était vers lui que mes pensées étaient tournées. Mon opinion sur l’ouvrage a changé, évidemment : contrairement à ce que j’ai écrit, il n’est pas franchement mauvais, tant s’en faut, même si je ne partage toujours pas les espoirs de l’auteur et que je continue de lui reprocher une certaine forme de simplisme, comme quand quelqu’un te dit : « Écoute, j’ai la solution à tous tes problèmes, ne t’inquiète pas, c’est très simple, il suffit de le vouloir et de faire comme je te le dis. » J’ai l’impression que Ferraris est convaincu que les gens sont animés de bons sentiments et que, pour lui, d’une certaine manière, les gens sont naturellement communistes. Je ne sais pas ce qui anime les individus ou, pour le dire autrement, quelle est la nature des sentiments moraux, mais j’ai le sentiment que, si des progrès sont réels, le monde dans son ensemble ne progresse pas, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de progrès moral. Il est vrai que, comparativement, notre vie en Occident aujourd’hui est meilleure que celle que vivent d’immenses quantités de population dans d’autres parties du monde et que celles que nos ancêtres ont vécues par le passé (nous vivons plus longtemps, les tâches que nous avons à accomplir sont moins pénibles, etc.), mais vivons-nous mieux ? Notre vie est-elle bonne ? À cette question, il me semble qu’une solution technique passe à côté de l’essentiel. Ferraris semble dire que la technique — qui est pour lui notre mode d’être au monde fondamental — résout tous les problèmes parce que tous les problèmes sont liés au besoin. Pour ma part, il me semble qu’elle les laisse tous intacts. J’ai l’impression que, même si tous les problèmes étaient résolus, les questions demeureraient entières. Peut-être est-ce en partie parce que les besoins ne sont pas en nombre fini et qu’on pourrait même dire que les besoins sont de nature infinie : rien ne les satisfait jamais, ils sont par nature impossibles à satisfaire. Ferraris dit qu’il laisse l’éthique à la conscience de chacun, et je crois que cette remarque faite en passant est très éloquente. Bien sûr que, en dernière instance, la morale est une affaire privée, mais la conscience, n’est-ce pas elle notre mode d’être au monde fondamental ? Je ne peux pas ne pas penser et je ne peux pas m’empêcher de penser (je ne peux pas m’arrêter de penser quand je le veux) ; c’est à la fois mon génie et ma misère. 

De la neige au printemps

la souris
, 27/03/2026 | Source : Grignotages

Journal des vacances de février

Dimanche 15 février

Techniquement ce sont les vacances (scolaires), mais j’ai encore un cours collectif à rattraper et deux cours particuliers à donner. Celui-ci, c’est tout ce que j’aime, une adulte qui a envie de progresser et déjà un bon niveau, même si elle n’a pas un ballet body, comme elle me l’a écrit — en anglais parce qu’elle est sino-américaine. Son lab a été defunded par l’administration Trump ; elle vient d’arriver en France avec un contrat de trois ans.

J’apprends à connaître la personne (gaie et fébrile, sans arrêt sorry), son organisation posturale (le poids qui peine à se transférer des talons aux orteils), sa manière de danser (tout en retenue, beaucoup plus dans l’esprit RAD-Bournonville que dans la technique américaine). Je note ce qu’il faudra travailler (le transfert du poids du corps, la jambe derrière qui ne veut pas croiser…), apprécie sa technique, ses très beaux bras déliés. Pour l’aider à activer ses inner tights, je sors un élastique, puis le petit ballon de Pilates pour la rotation en parallèle, mes plus belles métaphores pour le reste, imaginer la résistance des chaussures de ski pour la cheville dans les pliés, chercher la sensation d’un échappé (où les deux jambes s’écartent) dans les dégagés (quand une seule jambe s’éloigne de l’autre).

Les dégagés deviennent d’ailleurs des tendus, et je me mets sans y penser à enrober les termes techniques, français, d’un accent anglais, pour qu’ils coulent dans la phrase sans (trop de) heurt — un mécanisme similaire à la couverture dans le chant lyrique ? Les heures passées à scroller sur les Instagram bunhead ne l’auront pas été en vain : j’ai acquis passivement le vocabulaire anatomique anglais nécessaire, même si je dois sans cesse me reprendre dans les exercices en croix (qui se font front, side, back — back pas behind) et que j’ai du mal à repasser à l’anglais quand on passe du nom au verbe plierlet’s do one plié, mais : bend your knees.

Le cours est très gai, volubile malgré des butées linguistiques. I’m talking too much, s’excuse-t-elle. But so am I.


Tempête de neige ! En décalé depuis la Sologne.

…

Lundi 16 février

[rêve] je suis à l’école de danse de l’Opéra, en tant que visiteuse ou professeure ce n’est pas claire, l’imposture guette, je parle à des élèves en pause mi-prof mi-groupie, ma collègue de jazz plus expérimentée débarque, plus assurée

Cours de stretching postural et manipulation ostéo à la hâte, qui estompe jusqu’à la presque disparition la douleur derrière le genou : subluxation du semi-tendineux, vous m’en direz tant, une histoire de tendon qui tourne dans sa gaine.

Une enfant (danseuse) prend le cours avec sa mère. Tout ce qu’elle maîtrise presque déjà qu’à son âge (et même bien plus tard) j’ignorais totalement !

Les sensations s’affirment, se retrouvent plus facilement, notamment dans les cambrés ; le travail en chaîne musculaire se met en place. C’est réjouissant. En fente, j’arrive un peu mieux à verticaliser le bassin et comprend que c’est ainsi que je dois faire travailler le grand écart, la rotation externe en quatrième comme cerise de triche sur le gâteau.


Alors que le jour décline et moi aussi, je regrette un peu d’avoir proposé un cours de rattrapage — le trajet. Une fois que j’y suis, en revanche, nous y sommes.

…

Mardi 17 février

Rattraper la vaisselle en retard, laver les justaucorps à la main, descendre la litière au garage et débarrasser un coin du salon étaient des tâches non importantes non urgentes dans la matrice d’Eisenhower. Une fois faites, je me rends compte que, non importantes et non urgentes, elles le sont prises indépendamment, mais qu’il était néanmoins important que je retrouve un espace dégagé, que mon regard ne bute pas où qu’il se pose sur quelque chose qui n’est toujours pas fait. Dépasser la sensation d’écoper. J’en conserve assez d’énergie pour finir de préparer ma nouvelle barre au sol, puis c’est fini, et c’est un cours particulier un peu particulier puisqu’avec une élève adulte en train de devenir une amie (coucou !).

Après le cours, on nouille instantanées et on se montre nos jouets comme si on avait cinq ans. De mon côté, il y a du rouleau de massage dans le dos, de la planche d’équilibre casse-gueule, du pistolet à massage (mieux qu’un vibromasseur, je la préviens en lui tendant l’appareil en forme de sèche-cheveux, elle fait une drôle de tête puis, à l’essai, n’est pas loin d’en convenir) ; du sien, un petit marteau qui n’enfonce aucun clou, une pince-à-linge-à-doigt de médecin qui donne la fréquence cardiaque et un stéthoscope dans lequel on entend des gens marcher dans la neige (comme aucune de nous deux n’est asthmatique, elle me fait écouter un enregistrement sur son téléphone : il y a des gens qui ont une baleine dans les poumons).

…

Mercredi 18 février

Un nouveau butin à la médiathèque, des courses, une soupe carotte-gingembre maison.

…

Jeudi 19 février

Le cours de stretching postural est intense : l’enfant danseuse de l’autre jour est de retour, cette fois-ci avec son père (assis, distant), pour préparer des auditions.

Les muscles de mes jambes tremblent. Le bassin commence à se dégrossir, comme un bloc de marbre où l’on commencerait à deviner une sculpture ; tout n’est plus monobloc.


Mi-février, un bon mois de retard pour répondre à la carte de vœux d’une élève ayant déménagé

Le Dance Theater of Harlem passe au Colisée. J’y rejoins L. qui m’invite en remerciement, meilleur prélude à la joie. Il y a dans cette soirée de la modernité un peu passée, par des danseurs au physique de footballers américains (pour certains), et des reines dans du Balanchine-like avec un côté afro/urbain. Main dans le dos, jeunesse sans lumbago, laisse tomber, ce mélange de nonchalance et de virtuosité me met en joie. Tout comme la tendresse enfantine au milieu d’un duo autrement tendre, lorsque la danseuse tam tam sur la poitrine de son partenaire en cambré. Un peu avant, un peu après, il se jette au sol, elle s’écarte en même temps et ils roulent au sol de concert.


Arrivée des règles et du boyfriend, bien synchronisés. On se respire, on se squishe.

…

Vendredi 20 février

Bis repetita : j’assiste au second programme du Dance Theater of Harlem. Si j’apprécie de découvrir la nouvelle pièce de Forsythe avec une barre en fond de scène (Blake Works IV) et kiffe complet Return de Robert Garland, je suis bien contente d’avoir assisté à la représentation de la veille pour les pièces communes : le duo Take Me With You est devenu presque quelconque, tandis que le pseudo-Balanchine (New Bach) est victime d’une collision qui laisse les danseuses tendues. Le public en revanche se montre beaucoup plus réactif et chaleureux (j’en étais un peu désolée la veille pour les artistes). Les mystères du spectacle vivant.

…

Samedi 21 février

Riche idée, riche bouillon que ce nouveau ramen à Lille — à Wasquehal en réalité, le long du tram. Les protéines de soja imitent si bien la viande que je ne peux les finir, tandis que je goûte avec plaisir le bouillon au porc braisé du boyfriend, particules noires fort goûtues.

…

Dimanche 22 février

Chassé-croisé des vacances de février : départ du boyfriend, arrivée de Mum.

…

Lundi 23 février

Roubaix > Versailles et un ice-cream sandwich Oreo sur une aire d’autoroute pour la science, pour savoir quel goût ça a : je me rappelle aux premières bouchées en avoir déjà fait l’expérience cet été dans les Cornouilles ; c’était très oubliable et, de fait, oublié. Il faudra que je me souvienne que c’est oubliable. Surtout que je reste depuis avec un craving non assouvi de Bounty, l’alternative non choisie.

Le soir, je ne termine pas ma pizza au taleggio et consorts italiens, doggy bagguée à emporter.

…

Mardi 24 février

Versailles > Sologne ou plutôt faudrait-il dire Versailles > La Ferté Saint-Aubin > Sologne

Il nous reste moins d’une heure de route, que nous reprenons après une pause pipi bucolique, lunettes de soleil printanier, chant d’oiseaux et bout de forêt peinard à l’autoroute près. On discute tranquill- je hurle, silhouette de sanglier, collision. L’accident prend le temps de cette dernière phrase, mais il dure dans le récit indéfiniment, durée dilatée par la peur, ressassée dans les boucles traumatiques des jours suivants. Impossible de savoir exactement ce qui s’est passé, dans quel ordre, distinguer ce que j’ai pensé de ce que j’ai reconstitué ou de ce que Mum m’a ensuite raconté. Pas le temps de signaler l’obstacle à Mum, comme en Norvège avec l’élan au bord de la route, que j’ai eu raison de nommer cerf dans ma hâte plutôt que de ne pas du tout le nommer : elle ne l’avait pas vu. Je n’ai pas le temps d’articuler attention ou même sanglier, de nommer cette masse noire que je n’ai pas tant vue que je l’ai sue, instantanément, à son dos, sa masse, le danger. Je hurle. Ma terreur, mon impuissance. C’est con, c’était bien — les vacances, la vie — c’est ce que je me dis, que je n’ai pas le temps de me dire, mais c’est ce qui me traverse, car il ne fait aucun doute pour moi à cet instant que ce sanglier, il y en a un autre derrière bordel ou d’autres, combien de marcassins ? c’est la sortie de route assurée, on va y passer. Un instant l’animal maudit a disparu, où donc, volatilisé, a-t-il eu le temps de passer ? Mais le temps s’est seulement dilaté comme ce moment où l’on voit tomber au ralenti le bol échappé des mains, et le choc ébranle la voiture. Qui ne part pas dans le décor. On continue de rouler tout droit. On continue de rouler. On continue. Dans le rétroviseur, il y a des débris d’informations que je ne comprends pas, une silhouette debout à côté de sa voiture arrêtée en pleine voie, le coffre ouvert sur l’autoroute à pleine vitesse et un morceau de rouge à côté des glissières centrales de sécurité.

Mum ne veut pas s’arrêter, il faut continuer. Je dois arguer du morceau de rouge, un bout de notre carrosserie. Tu crois ? Je crois, oui, je suis sûre, on doit s’arrêter. Heureusement, le tableau de bord signale un problème avec les feux avant, alors elle ralentit et s’arrête dès qu’elle peut, dans une voie de service où nous serons plus en sécurité que sur la bande d’arrêt d’urgence. On sort pour constater les dégâts. L’angle avant gauche de la voiture est entièrement défoncé, le pare-choc traîne par terre et la voiture sort ses viscères de câbles. Vérifier feux avant. On dirait ces litotes comiques de film d’action où le héros sent un picotement et se découvre au plan suivant le bras arraché. Mais je ne trouve pas ça drôle du tout sur le moment, je suis en pleine décompression, mes jambes me soutiennent à peine, on a tué le sanglier, on a tué un être vivant, et les autres automobilistes, l’accident, en a-t-on provoqué derrière nous ? un carambolage derrière celui qui s’est arrêté ? Les voitures continuent de défiler à plein régime, nul bouchon. Aucune victime autre que le sanglier. Mum ne parle que de sa voiture, son enfant à cet instant, elle est obnubilée par les dégâts matériels, peste contre le sanglier, elle s’en fout qu’on l’ait tué, si elle pouvait le ressusciter à cet instant pour lui faire payer avant qu’il n’endommage sa voiture, elle le ferait. Je dois lui rappeler que c’est un miracle que nous soyons indemnes. Vivantes, sans même devoir se rendre à l’hôpital. On aurait pu faire une sortie de route. Percuter une autre voiture en essayant d’éviter l’animal. Déclencher un carambolage. À 120 sur l’autoroute (elle sait, elle avait mis le régulateur de vitesse), on aurait pu être mortes. Ou blessées. Ou responsable d’autres victimes.
C’est vrai, elle n’y avait pas pensé.

On n’a pas eu de chance ou, au contraire, on en a beaucoup eu.

Ma litanie de catastrophes échappées l’a calmée net, a-t-elle ensuite raconté. Je n’avais pas compris sur le moment que se focaliser sur les dommages matériels était pour elle un moyen de garder le stress sous contrôle, un prolongement du calcul de sang-froid qui lui avait permis de ne pas dévier de sa trajectoire. Nous n’étions pas à la même place. Elle, au volant, à devoir garder la maîtrise du véhicule. Moi, à la place du mort, impuissante à faire quoi que ce soit, à ne pouvoir qu’hurler. Ah bon, tu as hurlé ? s’étonne Mum. Elle n’a pas entendu, me fait douter de ce que j’ai pu ou non vocaliser. Elle n’a pas tout à fait vécu le même accident que moi. D’abord le sanglier, elle l’a vu, bien avant moi. Elle a vu ses petits yeux noirs. Elle l’a vu sur le côté, il ne va pas, si, bondir sur l’autoroute. Elle avait dans le coin de l’œil ou de la tête, mémoire vive, la voiture en train de nous dépasser, sanglier devant, voiture à côté, on ne pouvait pas dévier, pas l’éviter. Ça va taper a été sa certitude. Elle n’est même pas sûre d’avoir freiné. Se l’est reproché ensuite alors que c’est peut-être précisément de ne pas avoir levé le pied qui lui a permis de tout son corps de maintenir la trajectoire. Ça va taper, elle s’est cramponnée au volant. Ou arc-boutée, le vocabulaire change parfois d’une occurence à l’autre du récit. Elle a attendu le choc. Puis le sanglier s’est volatilisé, pour elle aussi, elle s’est dit qu’il était peut-être passé (il était presque passé, surgi de la droite, percuté à gauche). Puis ça a tapé, et la voiture a continué, lui ou nous, c’était passé, il fallait continuer, ne pas s’arrêter, continuer à rouler pour que l’accident n’ait pas eu lieu, qu’il soit derrière nous, dans le déni.

Ensuite, il y a les coups de fil, l’attente, la dépanneuse agréée (car l’autoroute est privée). Le sanglier est passé de l’autre côté nous informe le dépanneur et, un instant, je crois que l’animal s’en tiré, blessé mais vivant. Je ne comprends pas tout de suite que le dépanneur plaisante ; il doit préciser que le sanglier parti pour Paris s’est retrouvé sous le choc projeté de l’autre côté de l’autoroute — ses collègues l’ont ramassé, éviscéré. On monte à l’arrière de la dépanneuse et on récupère un autre gars qui a crevé, probablement en roulant sur les débris de notre voiture, avant d’arriver au garage, à la Ferté Saint-Aubin, donc, voilà le crochet entre Versailles et la Solognes. Il y a encore un coup de fil qui n’en finit pas à l’assurance, des options imparfaites, des gros bras tatoués adorables, l’attente et enfin le taxi pour faire les cent kilomètres restants, taxi dans lequel on charge l’unité centrale, les deux écrans et tout ce qu’on était venues déménager pour le boyfriend.

Le soir, je cherche en ligne une trace du sanglier, de l’accident, quelque chose qui viendrait me donner la suite et fin de l’histoire, une clôture. C’était une journée ordinaire sur l’autoroute, aucune mise en garde attention aux débris à un animal mort au kilomètre [numéro],  aucun recensement, sauf peut-être dans le log d’intervention des services de la voirie, je ne trouve rien — rien de daté du jour. Il y a six mois, un an, il y a d’autres sangliers, d’autres automobilistes qui ont donné un coup de volant pour les éviter, et des blessés, des morts. Une femme de 38 ans. Mum a songé à me passer le volant après notre pause pipi. Si j’avais été au volant, nous serions mortes, je crois.

À 120 km/h, on avance de 33 mètres par seconde. Cela explique que le sanglier ait été simultanément sur le bord et au milieu de la route. Sur l’axe Paris-Bourges et Bourges-Paris, projeté au sol ou en l’air. Un sanglier pèse près de cent kilos.

…

Mercredi 25 février

Réveil express : le taxi nous attend pour aller chercher la voiture de location, que nous devrons rendre au même point — impossible de rentrer avec en région parisienne. Mum, qui a vu le sanglier toute la nuit, est à deux doigts de craquer dans l’agence de location.

L’accident, narré et analysé la veille au dîner, est encore évité et rejoué au déjeuner, puis peu à peu, même si on y revient, on réussit à parler d’autre chose autour de la table en mosaïque et fer forgé. Il fait un temps à déjeuner en terrasse, de bagels à la truite fumée (en réalité des pains à burgers). Le chat, qui ne quitte pas la couette, est convié manu militari à nous rejoindre dans le jardin : chat d’appartement, il n’a pas l’air d’apprécier l’herbe sous ses coussinets et rentre avec moult précautions, ventre à terre, tête en l’air aux aguets, comme un soldat qui courrait d’arbre en arbre pour rester à couvert.

Plus tard, dans les bras du boyfriend, je pleure la peur, le contrecoup.

…

Jeudi 26 février

Le soleil fait de grandes ombres aux pièces d’échecs que je place et déplace sur la table basse pour chercher à tâtons des formations qui fonctionnent. Ça ne fonctionne pas toujours, j’avance un peu mes choré, peu.


Nous déjeunons à l’extérieur — ou à l’intérieur, selon qu’on désigne le restaurant ou la terrasse encore trop frisquette.


Mum avoue le soir venu qu’elle regardait à peine la route devant elle, zieutant les abords boisés, à l’affût de tout sanglier prêt à débouler. Assise à l’arrière, je fais de même à intervalle régulier, fouille du regard la forêt rémanente.

J’ai bien crié lors de l’accident. Elle m’a entendue. Le film s’est joué et rejoué dans sa tête, et l’adrénaline dissipée lui a donné accès aux perceptions que son instinct de survie avait bloqué hors-champ. Ma peur était effectivement une information inutile à ce moment-là.

…

Vendredi 27 février

Le chat relou me réveille, je traverse le couloir et me rendors avec le boyfriend.


Un moment de bonheur m’enveloppe alors que nous sommes tous trois autour du plan de travail et que j’étale la sauce hamburger sur le bun du boyfriend (les nôtres sont au ketchup). Lui se charge du reste, Mum est là sans plus demander ce qu’elle pourrait faire. Tout est fluide soudain, sans soudaineté, simple, doux, évident, des mots comme ça qui ne s’imposent pas, s’effacent devant l’instant, les corps occupés, l’espace partagé.


Notre duo mère-fille sans voiture arpente la ville voisine (maisons tristounettes, devantures vieillottes et magasin de rétro-gaming flambant neuf) pour ravitailler avant le périple en train. J’emploie l’expression « maison de riche » pour traduire mon étonnement face aux espaces, aux ouvertures et à la cuisine haut de gamme parmi lesquels je n’aurais pas pensé évoluer, même comme pièce rapportée, même au milieu de nulle part (nulle part ayant permis au boyfriend l’acquisition de ce bien immobilier sans être riche comme il l’aurait été avec semblable maison dans une autre région et une autre vie, où ses parents le seraient encore, en vie). Je regrette aussitôt mon choix lexical à la réaction de Mum : ça la fait quand même bien rire (elle ne rit pas) les idées affichés d’extrême-gauche du boyfriend alors que bon (la maison). Ça me heurte, non pas la contradiction, la réflexion, mais sa dureté, par contraste avec la douceur des moments passés, qu’elle soit formulée a posteriori alors qu’il n’est plus avec nous pour y répondre (et ça m’effleure : une forme de jalousie ou de dureté qui vient avec l’âge, pour écarter comme des mouches les choix qui ne sont pas les nôtres et qui pourraient les questionner). Ça dissone, m’attriste brièvement, comme si, entre deux parents en désaccord, je me trouvais d’accord et avec l’un et avec l’autre, dans une schizophrénie du principe de non-contradiction (ce que mes parents divorcés ne m’ont pourtant jamais mis dans la position d’éprouver, jamais de prise à parti, de loyauté à prendre en défaut).


Nous traversons les voies sans passage à niveau sans barrière sans quai pour attendre sous l’abri le TER, deux petites rames, des agents qui tous se connaissent, sifflent eux-mêmes la fin de la récréation. Nous sommes si peu de la campagne que Mum a l’impression de prendre un petit train touristique et s’amuse guillerette du quotidien d’une autre classe sociale, autre population. On longe lentement des maisons, des jardins, des voitures à l’arrêt, un peu moins lentement des forêts gorgées d’eau, certains portions entretenues, d’autres moins — mais ce serait mieux, de laisser le bois pourrir, pour que l’humus se recompose.

Une biche sur du vert clair, au loin, regarde passer le train d’où nous l’apercevons.


Entre le TER et le TGV, nous nous arrêtons dans un village ? une ville ? que je trouve de suite plus accueillante que la précédente. Il me faut un moment en comprendre la raison : les maisons y sont de briques, tout simplement, de briques comme à Roubaix, et non plus de pierres (grises, lourdes, mortes, moites, étouffantes).

Dans le bar d’habitués où nous venons tuer l’attente, le patron nous demande tout de suite thé ? café ? chocolat ? quand tout le monde autour consomme ou commande des bières et du vin. On n’a pas une tête à apéro. Je ne sais plus exactement de quoi, mais on discute comme on le fait seulement vraiment quand le temps ensemble touche à sa fin et nous projette vers des perspectives élargies).


Enfin nous arrivons à Versailles. Alors que ma vision périphérique enregistre vaguement une exposition photographique faune et flore sur les grilles de la mairie, Mum repère de suite le marcassin, sale bête à exterminer avant qu’elle ne vienne mourir sous les roues de sa voiture — trauma sur le qui-vive.

…

Samedi 28 février

Pour le retour à Roubaix, il faut endurer le métro, l’anxiété qui remonte. Par les fenêtres du TGV défile un mélange de plaines-plénitude et de premiers plans trop rapides, trop de stimuli, de pensées parasites qui s’accrochent aux branches, associations, options opinions dont aucune ne va, je ne sais quoi penser, juste à peu pré-recontextualiser ces pensées sans pouvoir en faire aucune mienne.

En même temps ou dans les interstices se manifeste cette attention flottante qui me fait voir le monde en métaphore, tels ces arbres repoussés dans des bosquets en lisière des champs comme les cuticules des ongles. Des idées d’images doubles en découlent, dont je me demande comment je pourrais les matérialiser : par des collages ? des dessins ? avec l’IA ? Peut-être n’existeront-elles jamais que comme notes écrites :
des plumes d’écolier géantes dans les champs / des peupliers dénudés dans des encriers d’école
un visage avec des linteaux de briques au-dessus des yeux / des sourcils sur les maisons de ville flamandes

Lecture in extremis (ne pas avoir trimballé le gros livre pour rien).

…

Dimanche 1er mars

L’étau de l’anxiété desserré par le Stresam, je cuisine (des beignets de poireaux, moins réussis que la première fois) et me remets en mouvement, me penche sur les cours à incorporer / adapter. Un cours particulier vient ponctuer la fin des vacances.

26.3.26

Jérôme Orsoni
, 26/03/2026 | Source : cahiers fantômes

Ce matin, il m’a semblé qu’il y avait beaucoup plus de bruit que d’habitude sur le boulevard, à l’heure où je me suis levé, beaucoup plus de sirènes hurlantes. Ce n’est que plus tard dans la journée que j’en ai compris la raison qu’était l’hommage national à un mort, comme il y en a tant. Pourquoi rend-on hommage aux morts aux Invalides plutôt qu’à l’Hôtel des Décédé·es ? Je l’ignore. Peut-être est-ce moins violent  ainsi. Peut-être se dit-on ainsi que les morts ne sont pas tout à fait morts, alors qu’ils le sont bel et bien, et complètement. Ou bien est-ce simplement parce qu’il y a de la place dans la cour ? Mais  alors, ne pourrait-on pas, bâtissant un Hôtel des Décédé·es, le doter d’une grande cour où l’on pourrait étaler tous les cercueils de tous les morts avec tous les soldats, toutes les familles, tout les en grande pompe de la Nation agglutinée ? La pompe doit-elle être proportionnelle à la grandeur de la Nation qui rend l’hommage ou bien l’un et l’autre n’ont-ils rien à voir ? À Rome, qui se tient quelques instants devant la main à l’index tendu vers le ciel de l’antique statue colossale de l’empereur Constantin, pas moins de 166 cm de haut, peut certes se faire une idée de la grandeur de la sculpture antique, mais il se rend surtout compte que cette grandeur est passée et que cette ruine, reste de la puissance de jadis, montre toute la faiblesse de la force, et tout le ridicule, aussi. Plus qu’à l’admiration, je crois, elle invite à une méditation sur la grossièreté de nos désirs : nous voulons toujours plus, et que ce soit toujours plus grand, mais ce n’est rien, qu’un peu d’outrance qui passe avec le temps, qui se révèle n’être rien. Il y a une photographie de Cy Twombly, prise par Robert Rauschenberg, son amant de l’époque, qui date de 1952, où l’où voit Twombly de profil, qui pose devant la main de Constantin. C’est étonnant parce que, quand je compare la photographie que j’ai prise de cette main lors de notre dernier séjour à Rome à la main telle que la fait voir la photographie de Rauschenberg, j’ai l’impression que ce n’est pas la même main (le socle non plus, pas plus que la colonne à côté, torse alors), j’ai l’impression qu’elle a été modifiée dans l’intervalle, et peut-être est-ce en effet le cas, il peut s’en passer des choses en 70 ans et quelque, peut-être a-t-on collé ensemble différents morceaux de différentes statues pour obtenir un meilleur résultat, archéologiquement plus exact, ou remplacer des moulages, des reconstitutions par des fragments authentiques, je ne sais pas. Tel qu’il se tient, presque collé à la ruine je me demande ce que Cy Twombly peut bien voir de la main qu’il a sous le nez, il se tient trop près, un cahier à la main, un bras croisé sur l’autre, pour voir quoi que ce soit, mais peut-être la photographie n’est-elle qu’une mauvaise photographie de vacances, faite pour montrer au retour à quel point elle est grosse, cette main ; une photo d’Américains à Rome, quoi. À peu près au même endroit où se tenait Cy Twombly, il y a quelques semaines de cela, j’ai pris Daphné en photographie en train de dessiner dans son cahier la main colossale de la statue en ruine. Je n’aime pas prendre des photographies avec des gens en train de poser devant des monuments. Quand je vois des gens le faire, j’ai toujours un peu honte pour eux, parce qu’il me semble que c’est une faute de goût. Quand je regarde les photographies que j’ai prises de Daphné en train de dessiner la main de Constantin, je suis ému, mais pas parce qu’elle me fait penser à Twombly, non. Ce n’est pas ce que je voulais dire : il y a quelque chose qui nous fascine dans les ruines — enfin, qui fascine certains d’entre nous — et qui tient à cette méditation qu’elles induisent en nous, laquelle nous invite à nous déprendre des illusions fastueuses, des rêves de grandeur et de puissance, à renoncer à nos prétentions hasardeuses à durer, à perdurer, atteindre à une forme d’éternité qui, c’est ce que les ruines nous montrent, ne sera jamais que dégradée par rapport à l’idée que l’on s’en fait. Et comment n’en irait-il pas ainsi, tant elle est fausse, cette idée ? L’éternité n’existe pas, nous disent les ruines. Tout tombe : regarde-nous. Nous qui avons été immenses, nous qui avons régné sur l’univers, nous ne sommes plus rien, qu’un peu de pierres sauvées de l’oubli par l’opiniâtreté des humains, qui fouillent, excavent, creusent, extraient, sondent, toujours dans l’espoir de trouver quelque chose qui les sauvera à leur tour de l’oubli. Mais ils ne trouvent rien, que nous, débris d’un monde qui fut. Ce n’est pas tant que rien ne dure — rien ne dure, oui —, non. Il n’y a pas de continuité : pas de continuité du moi, pas de continuité des peuples, pas de continuité de l’histoire. Les unités sont passagères. Elles s’effritent bien vite. En bâtissant, on devrait toujours songer à cela. Comment se fait-il que l’on ne songe jamais à cela, en bâtissant ?