minute papillon 79, "pourquoi t'as fait ça"

c jeanney
, 13/05/2026 | Source : TENTATIVES

Une minute papillon est un collage sonore d'une durée approximative d'une à deux minutes, reprenant du matériel audio existant en le recousant, recoupant, réajustant, bricolant, malaxant.
Toutes les minutes papillon paraissent initialement sur le site du collectif L'AiR Nu.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Michaux et la tronçonneuse

JS
, 12/05/2026 | Source :

26 avril 2026

Dans mon travail (parmi d'autres) d'aide à la préparation au bac de français, j'ai lu chez une élève un poème proposé par son professeur qui consistait non pas en un extrait, comme cela peut arriver (même pour un poème, pourquoi pas, acceptons cette première réduction, en effet, pour des poèmes épiques, antiques, pour Les Métamorphoses d'Ovide, ou même La Nuit d'Octobre de Musset, par exemple), mais en un copier-coller, non pas de strophes entières mais parfois d'un vers isolé, puis d'un autre, puis d'une nouvelle strophe, amputée et recollée ici, ou là. Tout un poème raccourci et tronçonné dans le but (je l'ai compris en préparant l'analyse et en la comparant à celle que me donnait le vrai début) que les élèves puissent y trouver trois mouvements, cette sainte-trinité du bac. Ce poème, c'est "Nous deux encore", d'Henri Michaux (in La Vie dans les plis, 1949) écrit après la mort de sa compagne des suites de ses brûlures dans l'incendie de sa robe, alors qu'elle mettait des bûches dans la cheminée. Ce poème tragique montre Lou prise dans les flammes et le deuil impossible que c'est pour l'auteur, qui s'adresse au néant. Mais, pour ce professeur, il ne suffisait pas que Lou eût été brûlée, il fallait encore la découper et jeter ses morceaux dans la fosse intellectuelle, la basse-fosse où l'on réduit les textes pour les enfoncer dans le moule étroit du prêt-à-analyser. D'ailleurs il n'y a toujours qu'une seule interprétation, et je comprends qu'il s'agit de donner les outils, qu'on s'adresse à une classe, que les heures sont comptées et qu'une interprétation, une lecture univoque suffit et qu'il faut réussir l'examen, mais est-ce qu'on prépare seulement l'examen ou est-ce qu'on prépare à penser par soi-même ? Si l'on prépare à penser par soi-même, ça me paraît compromis : enseigner la lecture, la littérature, doit éloigner le plus possible des figures de photocopieuse à thèmes et de broyeur de papier.

Le poème

12.5.26

Jérôme Orsoni
, 12/05/2026 | Source : cahiers fantômes

Verloren in der Übersetzung. — Quel crédit accorder à qui rapproche Benjamin de Heidegger sur la seule foi d’une expression qui serait présente chez l’un et chez l’autre et ce, alors même que cette expression n’est rien que le fruit d’une traduction en français ?  (Et peut-être pas tout à fait honnête : on peut fort bien imaginer que la traduction des Écrits biographiques de Benjamin en 1990 a tiré le texte vers celui de Heidegger.) Dans le passage que Bruno Tackels cite dans sa grosse biographie sur Walter Benjamin, si le texte français dit bien : « Vient un fossé — je tombe dedans en voulant le franchir ; lorsque je m’en extirpe à quatre pattes, les autres ont disparu. Je prends un chemin qui ne mène nulle part », le texte allemand, lui, est plus prosaïque : « Ein Graben kommt — ich falle beim Springen; als ich glücklich herausgekrabbelt bin sind die anderen verschwunden. Ich nehme einen Weg, der sich aber bald verläuft, gehe zurück auf einem zweiten. » Le chemin ne mène pas nulle part, on doit le rebrousser pour en prendre un deuxième et tâcher de retrouver le sien. Chez Heidegger non plus, il n’y a pas de « chemins qui ne mènent nulle part », mais des Holzwege, des chemins forestiers. Bref, rien qui permette d’affirmer comme Tackels : « Une formulation étonnante, qui renvoie directement à un titre de Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part », formulation d’autant plus étonnante, en effet, que le texte de Benjamin date de 1911 (c’est un journal de voyage en Italie que Benjamin a tenu alors qu’il n’avait pas encore dix-neuf ans) quand le texte de Heidegger date de 1950. Et Tackels, bien décidé à ne pas rebrousser chemin, insiste (56-57) : « Tout se passe comme si Benjamin, à cette époque, était encore pleinement possédé, même inconsciemment, par des questions qui allaient rapidement se trouver avalées par la philosophie résolument “terrienne” de Heidegger — même si toute sa jeunesse peut se lire comme un combat effroyable contre sa propre origine. » Et tout cela, rien que pour une pauvre chute dans un ravin. C’est ce qu’on appelle se maraver. Comme Queysane, qui ne parvenait pas à aligner deux mots de philosophie sans se sentir obligé de citer Heidegger, Tackels surinterprète le texte pour lui faire dire ce que lui a envie de dire, pour lui permettre de parler de ce dont il a envie de parler : Heidegger. Toute la philosophie française d’après-guerre a été contaminée par Heidegger. Et, en 2009, date de la parution du livre de Tackels, elle n’avait toujours pas trouvé le vaccin. Lequel vaccin contre l’heideggeravirus, pourtant, se trouve très probablement chez Benjamin (chez Benjamin et chez d’autres : Wittgenstein, Carnap, Adorno, notamment) : dans son cosmopolitisme résolu, sa fascination pour les grandes villes ouvertes sur le monde (Berlin, Paris, Marseille), son amour des paysages méditerranéens (Ibiza), son matérialisme, sans évoquer sa triste fin. Car, tout de même, cependant que Heidegger était adhérent du NSDAP, de 1933 à 1945, Benjamin fuyait ce nazisme qui réussirait finalement à se débarrasser de lui. Rien n’est plus étranger, je crois, à la pensée “terrienne”, comme dit Tackels, mais il faudrait plutôt dire “bouseuse”, comme écrit Bernhard dans Alter Meister, à la pensée bouseuse de Heidegger que les expériences marseillaises de Benjamin avec le haschich, lesquelles sont à la fois des ouvertures de la pensée au trouble, au hasard le plus radical, et des excursions exotiques aux confins des nombreux mondes qui s’offrent à nous : le monde réel, le monde halluciné, le monde possible, le monde rêvé, le monde du langage, le monde de la perception. C’est elles qui font rêver quand l’autre sent la mort.

Fragments, 12 mai 2026

Clément Alfonsi
, 12/05/2026 | Source : Anath & Nosfé

Je fais quelque chose d’inhabituel : je relis les articles écrits sur le blog. Suis embêté par les coquilles et les répétitions. Je le fais pour reprendre de la matière : à deux reprises, on m’a encouragé à en faire un livre, autour de deux thèmes très différents.

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Deux lectures que j’attendais et commence ces jours-ci :

1° Amine Messal, Erreur sur la marchandise. Critique libérale du libéralisme. Il était temps que quelqu’un s’attelle à démontrer cette évidence : le néolibéralisme est illibéral, viscéralement autoritaire, en opposition complète avec le libéralisme classique, dont il usurpe le nom.

2° Élodie Boissard, Une histoire française de la dépression. Là aussi, une vieille réflexion : comment est-on passé de la mélancolie à la dépression ? Et une idée vague que j’ai depuis la lecture d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth : n’y a-t-il pas, depuis les années 1980 et le passage de la psychiatrie au « modèle médical strict », une réduction du traitement psychiatrique aux médicaments, avec une baisse dramatique de l’écoute des patients ?

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Les roses blanches ont poussé.

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Envie de me résumer à ça : le type qui chronique un livre de poésie par dimanche.

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Dans le sentier de ma balade du samedi, les fleurs d’acacia toutes tombées. Au jardin tout proche, seringas pimpants.

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400e article sur WordPress.

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En poésie comme en politique, on ne se rendra pas sans combattre.

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Tous les poètes, même quand ils sont au centre du jeu éditorial, continuent de se croire à la marge. -Peut-être, en poésie, n’y a-t-il ni marge ni centre. La poésie elle-même est à la fois au cœur et à la marge du langage.

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Oscillations.

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Découvrant l’introuvabilité de certains livres de Sebald, une angoisse: ne devrais-je pas acheter certains livres importants immédiatement, de peur qu’ils ne disparaissent des circuits ? Je pense à la collection Poésie/Flammarion, qui vient de s’éteindre et dont les ouvrages ne seront probablement jamais réimprimés, -mais aussi à Imre Kertész, souvent lu par emprunt et non acheté, à Heiner Müller, à la poésie états-unienne et sud-américaine chez José Corti…

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Début de la séquence de 3e sur la science-fiction.

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Les 6e scandalisés par les enfants qu’Ulysse fait à Circé et Calypso lors de son voyage, pendant que Pénélope l’attend sagement. Je repense à la phrase de Tyler Durden sur son père, dans Fight Club : « Le salaud, il monte des franchises. »

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Les blogs, par ici, semblent disparaître un à un. Un phénomène m’échappe-t-il ? Je repense à tous ces réseaux éphémères : les années 2000 avec les Skyblogs puis un Facebook où voir débarquer un adulte était impensable ; puis dans les années 2010, mes interventions limitées à SensCritique et Twitter, avant d’un côté la mise à jour ayant entraîné des départs massifs du premier site, de l’autre la reprise en main par Elon Musk ; et désormais, WordPress et vaguement BlueSky, le reste juste pour regarder ; tout cela qui aura disparu dans peu de temps ; tout cela bien absurde.

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Il faut être sans complaisance, mais sans atteindre cet état de ceux qui, se croyant « sans complaisance », sont uniquement pénibles.

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Notifications, intempestives.

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La scolastique, c’est la disparition des objets. Danger qui guette toujours la pensée. La pensée aime à se rêver hors du cerveau.

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Relisant les fragments et riens et avancées, je mesure que Kawase Hasui est probablement l’artiste sur lequel j’ai le plus écrit, -mais jamais rien de vraiment développé, seulement des rapides estampes.

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Paysage et tas d’âmes.

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La pluie lavera-t-elle quoi que ce soit ?

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Couper, bifurquer, décaler, embrayer, rayer, marquer, marketer, découler, dévider, éviter, évier.

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Des objets se posent, averbaux, mais là n’est pas le but : le but : l’objet réticule et fait exploser les autres objets : cela compose l’imaginaire, ranime le rêve.

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Il est né, il a rêvé, il n’est pas mort.

Ricochets/ Année 3/ Semaine 19

Solange Vissac
, 12/05/2026 | Source : Jardin d'ombres

1/ Nous ne sommes jamais à l'abri de souvenirs de velours ou hérissés de piquants. Cela va et vient en nous au gré de rencontres, de lectures, d'odeurs qui jaillissent, de hasards qui nous percutent. Cela fuse, s'imprime puis disparaît jusqu'à la prochaine remontée des entrailles. Cela nait depuis les quatre directions du monde et cela permet de comprendre le cheminement que l'on a fait. Et l'horizon se découvre à nouveau.

2/ Simplement profiter de la lumière du jour qui entre à pleines poumons par les fenêtres. Croiser les regards de ces participantes à mon atelier d'écriture qui s'immergent dans leur interprétation de ce que j'ai pu leur proposer, après m'avoir fait confiance, et les écouter lire, avec émotion parfois, ce qui vient de naître sur leur cahier. Se réjouir ensemble de ces deux heures partagées, dans un lieu porteur de sérénité.

3/ Des voix s'élèvent des livres entrouverts. Elles viennent s'incruster entre les tempes, patientent puis libèrent leur parfum ou leur dard. La voix s'immobilise en nous, comme la main d'un ami posée sur notre bras. Un souffle monte par les interstices de la peau, et la peau se plisse, se creuse de ridules, s'abreuve. Cela respire en nous et notre souffle se fait autre. En chaque jour naît une respiration nouvelle.

4/ Sensation de vertiges ou de perte d'équilibre depuis quelques jours. La présence devant l'ordinateur s'en ressent. Il faut laisser l'esprit se détacher, patienter, attendre que tout se remette en place dans la tête. S'occuper à autre chose. Ménager la carcasse. Faire des compromis avec soi-même. Il y a parfois des renoncements à faire auxquels on n'est pas encore tout à fait prêt. Alors on lutte, on résiste, mais en vain.

5/ La nécessité d'étincelles au cours des jours, celles que l'on reçoit ou qui nous atteignent dans les bonheurs des hasards ou celles que l'on tente de procurer lors des ateliers d'écriture et qui permettent à quelqu'un d'écrire ce qu'il ne savait pas. Je l'ai vécu en tant que participante et suis comblée lorsque j'anime un atelier et que des textes surgissent avec force entre des doigts surpris, et l'émotion alors.

6/ Chaque jour des franchissements à négocier. Le passage des ténèbres à l'aube, le passage du silence à la parole, celui de l'oubli du poids des ans à sa résurgence, les problèmes et soucis divers et variés face à soi, la brutalité du monde qui nous entoure...Le franchissement de soi-même et de ses hématomes. Encore des passages à enjamber, ombre à franchir, du chemin où avancer et du souffle à retrouver.

7/ Je viens d'achever la lecture de l'année 2021 du Carnet de notes de Pierre Bergounioux. Il en reste quatre autres que je lirai par petites vagues. Et toujours – son premier Carnet de notes couvrait les années quatre-vingt – ses notations autour du ciel, de la lumière ou de son absence, de l'évolution des saisons. Savoir que l'un des premiers regards que je lance au petit matin est en direction du ciel.

☞ The Boring Internet

11.5.26

Jérôme Orsoni
, 11/05/2026 | Source : cahiers fantômes

Accumulation de notes. Ne sais si par peur d’écrire, par peur de finir le livre, ou par nécessité, ou pour faire durer le plaisir. En revanche, les deux aspects ne font qu’un : la traduction et la fin du livre en cours. Ou plutôt : c’est une idée qui a deux aspects. Rien à voir, mais j’essaie de rationaliser mes angoisses. Ne sais si cela fonctionne. Peut-être. En tout cas, il faut bien que j’en fasse quelque chose, ne peux les laisser aller et venir de la sorte. De fait, ce matin, courir sous la pluie m’a fait du bien : après, je me suis senti mieux qu’avant, et c’est ce que je cherche. Mais j’ai trop bu ce week-end, et cela, je le ressens dans mes angoisses : l’irrationalité me submerge, comme si je n’avais plus suffisamment de forces pour me défendre. Je sais que c’est aussi moi, que je suis faible confronté à ce que je ne maîtrise pas, que je peux paniquer facilement, et que je peux paraître bien ridicule, mais cela va de pair avec une sensibilité aiguë, le fait de sentir les choses avec une grande acuité. Ne pourrais-je avoir l’un sans l’autre, l’acuité sans l’angoisse ? A-t-on l’huile sans les olives ? Je réfléchis toujours à la meilleure façon de répondre à la question où ? Et, tout à l’heure, par un détour assez compliqué qui, je crois, impliquait la question des Pieds-noirs et de leurs descendants (moi, quoi), je me suis dit que Marseille, c’était ce qui se rapprochait le plus de mes “racines”, toutes les autres n’étant pas disponibles, ou avec des difficultés qui ruineraient totalement le bénéfice de ces “racines”. Je mets des guillemets à “racines” en raison de tout ce que j’ai déjà dit à ce sujet (« Mes racines poussent devant moi »), mais il y a quand même quelque chose qui y ressemble, des origines. J’ai repensé à ce que Henri Tincq m’avait dit au téléphone, quand je travaillais chez Grasset, cette phrase qui commençait par « Les gens comme vous » (cf. 11.6.20). Le fait que cette phrase, on me l’ait dite à Paris, et dans cette maison-là en particulier, ne doit rien au hasard, bien évidemment. Quand je vivais à Marseille (là où, donc, j’ai grandi), il n’y avait que cela, ou presque : des gens comme moi. Les gens comme moi étaient des gens comme nous : des déracinés, des exilés, des immigrés, des métèques venus de Corse, du Maghreb, des Comores, d’Arménie, des Balkans, d’Asie, d’Italie, d’Espagne, du monde entier. J’y ai repensé et j’ai pensé que cela serait une première phrase parfaite pour un livre sur l’exil, la première phrase, voire le titre de ce livre, aussi : les gens comme vous. Je ne sais pas si j’écrirai ce livre sur l’exil, l’héritage de l’exil, sa descendance, il faut d’abord que je finisse mon livre sur les cendres, les tombes, la Méditerranée par ce côté-là, ensuite que je mène à bien mon roman loin de Thèbes, et puis on verra, mais ce sera un livre sur la Méditerranée par ce côté-ci. J’hésite toujours à écrire à ce sujet. Sans doute parce qu’écrire à ce sujet, c’est aussi écrire sur mon père. Pour l’instant, écrire sur ma mère m’a semblé plus facile. Probablement parce que c’est après qu’elle est morte que j’ai écrit sur elle. Ce n’est pas rien.

Vers du soir (modernisation du Repentir Rutebeuf)

Anaïs Alfonsi
, 11/05/2026 | Source : Anath & Nosfé

J’ai suivi tous les désirs du corps,
J’ai fait des vers et j’ai chanté
Sur les uns pour plaire aux autres,
Ensorcelé par le Démon
Qui avait abandonné mon âme
Dans de violents retranchements.
Si Celle en qui brillent mille vertus
Ne me secourt dans mon malheur,
Je dirai qu’il m’a doté d’une mauvaise rente,
Ce cœur,
Où je trouve tant d’affliction ;
Aucun médecin ni apothicaire
Ne peut me guérir.

༒︎

J’ai fet au cors sa volenté,
J’ai fait rimes et s’ai chanté
Sor les uns por aus autres plere,
Dont Anemis m’a enchanté
Et m’ame mise en orfenté
Por mener a felon repere.
Si Cele en qui toz biens resclere
Ne prend en cure mon afere,
De mal rente m’a renté
Mes cuers ou tant truis de contraire :
Fisicien n’apoticaire
Ne me pueent doner santé.

block note - de la famille des liliacées

c jeanney
, 11/05/2026 | Source : TENTATIVES

Parfois c'est comme si les choses m'arrivaient par capillarité, ou comme un troupeau d'animaux peureux, l'un d'eux, le plus hardi, se détache du groupe et entre dans mon champ de vision, et dès que je commence à sympathiser avec lui un autre le suit, puis un autre. Le documentaire sur Paradjanov dont je ne connaissais rien, rien de rien, même pas son nom, en est un. C'est enchanteur, les couleurs, les plans fixes de ses tableaux animés qui semblent se situer hors cerveau, ou plutôt s'adresser à une partie du cerveau dégagée de l'intellect. J'ai dû interrompre le visionnage de Sayat Nova : La Couleur de la grenade et H qui venait d'arriver m'a demandé C'est comment ? J'ai répondu que regarder La Couleur de la grenade est en résumé un travail de paresse, d'alanguissement, de relâchement pour être là, juste là, rien de plus. Et ce n'est pas du tout se laisser aspirer, ce n'est pas ce genre de films qui vont m'extraire de préoccupations personnelles en me faisant courir derrière des personnages, des actes, non. Les images ne m'emmènent pas ailleurs, dans le sens où je me déplacerais vers elles ou avec elles dans un road-trip mental. Les images me laissent là, mais entièrement là, sans velléités, sans objectif pressant, sans mécanique dominatrice. C'est aussi ce que fabrique l'image de l'homme flottant le pied attaché à une corde tout au début de Huit et demi. Je lis dans un (très bon) article que le cinéma de Paradjanov est un cinéma poétique. C'est vrai, je ne saurais pas comment le qualifier autrement. Mais on ne devrait pas être obligé d'ajouter cet adjectif, poétique, parce qu'en catégorisant on détache, on réduit, on signale une coulée amincie, une niche, et c'est peut-être le meilleur moyen de dégoupiller cette grenade que de l'étiqueter "travail peu accessible à réserver aux spécialistes". Visiblement, ce qui est exploratoire doit le rester. On fait confiance à "ce qui marche déjà", et c'est logique. C'est juste que c'est trop, trop partout, trop souvent, trop à hauteur des yeux et à portée de main dans trop de têtes de gondole. En fait c'est comme les tulipes. Il y a des centaines de tulipes, avec frous-frous, panachées, modestes et rondes, élancées comme des piques, d'un noir de fumée ou grisées comme des pierres et bien sûr habillées de tout un alliage possible de couleurs, mais le terme "tulipe" débouche souvent sur une seule représentation mentale, facile, rapide, celle des imagiers pour enfants. On a peut-être un peu grandi entre temps. On peut maintenant déplier l'imaginaire tulipier. On a bien su le faire pour le téléphone, personne ne voit deux yeux qui tournicotent sur des roulettes gling-gling, le jouet à actionner dès 18 mois, en y pensant. La question, c'est qui ou qu'est-ce qui nous donne la possibilité de feuilleter d'autres catalogues d'images que les premiers de la vie / premiers de la pile.

la Brisbane, "double tulipe frangée", comme la Queensland, la Gold Dust, la Cranberry Thistle, etc.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

11/05/2026

baptistetheryguilbert
, 11/05/2026 | Source : reprise/reprise

Sing to Me de The Durutti Column dans les oreilles en marchant le long du Regent’s Canal.

Le plan Grindr qui passe quelques heures dans ma chambre d’hôtel est le seul à ne pas être surpris ici quand je dis que c’est la première fois que je viens en Angleterre — que c’est la première fois que je passe vraiment une frontière, d’ailleurs.

[…]

Et je reviens à Paris.

Apparition de Kloon dans le journal d’Antonin. « Notre sujet de conversation principal avec Baptiste : notre pouvoir de créer le monde dans lequel on vit — le monde de nos relations amicales et amoureuses. On n’attend pas que quelqu’un nous propose un scénario pour se couler dedans. On désire fort que quelque chose advienne, alors on le construit en le reconfigurant en permanence pour l’adapter au réel, et parce que nous changeons, nous, au contact des autres, et que nos désirs changent, et ceux des autres aussi, tout se déplace et s’affine et se peaufine et c’est de mieux en mieux à mesure que se dessine un agencement de plus en plus éloigné des canons, et parfois aligné sur l’un d’entre eux, mais par pure coïncidence, parce que ce canon s’avère convenir à nos désirs. […], le 1ᵉʳ-Mai, la bière impromptue assis par terre place de la Réunion parce qu’on est tombés sur Baptiste et sa bande et un garçon qu’on ne connaissait pas à qui il caressait la nuque, tiens, j’ai envie qu’il me parle de lui, ça tombe bien parce qu’on a prévu de se voir lundi en tête-à-tête. »

J’écris à Dore après l’avoir laissé pour me diriger vers la BnF. On a parlé de Max et lui et je repense à quelque chose. Je lui dis que les interrogations de Max soulèvent la question des normativités relationnelles — qu’il a une conception des relations bizarrement très normative et performative par le langage, alors qu’aucun mot ne peut saisir la diversité des relations et des sentiments dans lesquels on est pris. Que même en dehors de soi, même quand on s’y oppose, ces conceptions normatives rappellent parfois à l’ordre. Que par exemple la mère de Guillermo nous considère (lui et moi) comme « amis » faute de sexualité — la sexualité étant pour elle composante essentielle du couple ou du sentiment amoureux, même si elle est très ouverte aux relations libres. Que ma propre mère, elle, ne se pose même pas la question du sexe : juste du sentiment. Tu l’aimes ? Vous vous aimez ? Vous vous apportez de la joie ? Deux conceptions normatives différentes qui n’empêchent pas de créer. Je lui dis que le problème de Max, c’est que ses interrogations sont angoissées — et qu’il impose donc ses conceptions malgré tout. Il rappelle à l’ordre, parce qu’il en a besoin.

Je ne dors plus seul. (Dans le lit de Kloon, ou lui dans le mien.)

Je retrouve le repos et la paix chaque nuit passée avec lui.

Toutes ces nuits à venir — promesses dites juste avant de s’endormir ; choses dites jusqu’à la plus banale : l’impression de se connaître depuis bien avant la rencontre (qu’une date).