Si la tour est désaffectée, comment se fait-il alors que, la nuit, on y voie des lumières allumées ? Si l’hypothèse du hantement n’est pas la plus probable, comment exclure la présence d’un fantôme, d’un esprit ancien, qui revient se venger ? Mais il n’y a plus personne ; il est malheureux, le pauvre traîne-misère. C’est que plus personne ne croit en lui. Ou, du moins, c’est que je me dis, moi, en tout cas, le soir, quand, regardant par la fenêtre, je constate que, cependant qu’elle devrait être déserte, la tour, certaines de ses fenêtres sont illuminées de l’intérieur. Et j’ai beau savoir que la probabilité d’un point de droit relatif au règlement de la copropriété en cas de conflit entre parties est plus grande que la simple spectrale, je ne parviens pas à me résoudre à un tel prosaïsme. Si, il n’y a pas si longtemps, un esprit romanesque eût encore pu rêver à quelque fantôme de la Tour, aujourd’hui, outre le reportage pesamment embedded d’un·e auteurice de narrative non-fiction, ne nous reste guère plus pour espérer comprendre le monde que les mécanismes grippés des lourdeurs administratives et des histoires de gros sous. Triste époque. On en est réduit au terre-à-terre le plus absolu, lequel confine à la médiocrité la plus totale, et même nos interactions avec les gens semblent porter la marque de cette petite-bourgeoise infamie. Ainsi, ai-je eu le plus grand tort — une erreur de débutant — aujourd’hui, en fin de matinée, de répondre à l’un de mes contemporains. De retour de Lavrut, où j’étais allé acheté les fournitures dont nous aurons besoin, cette année, à nos cours de dessin respectifs, ma progéniture et moi-même, l’un de ces contemporains s’est incarné en une personne à l’apparence féminine sur le Pont du Caroussel, qui — je cite — m’accusa de lui « avoir fait une queue de poisson » : « Ah bah, si vous conduisez aussi bien… » J’ai essayé de lui faire comprendre que je n’en avais rien à foutre, mais c’était peine perdue, — comment communiquer avec les gens ? On ne le peut pas. De même qu’il n’y a plus de fantômes qui hantent les tours désaffectées, il n’y a plus de conversation possible, nous ne sommes que des monades qui tombons nous aussi en désuétude, vautrés sur nous-mêmes et notre petit périmètre carré : crime de lèse-majesté, emprunter le même trottoir que quelqu’un. Anecdote sans intérêt ? Peut-être, mais pas forcément, non : n’est-ce pas le même comportement qui se réplique à l’échelle de la planète, où, pour ne pas nous laisser marcher sur les pieds, nous sommes prêts à nous entretuer, tapisser de bombes et de suffrages la terre, où il ne peut plus dès lors y avoir de paix. Je suis fatigué, aujourd’hui, je tousse, tout mon corps est douloureux, il me semble que je suis fébrile, et ne sais même pas où je trouve la force d’écrire tous ces mots qui s’enchainent les uns à la suite des autres avec un semblant de sens. Que de mystères.
18.9.26





