En voyage, le temps manque pour tout. On préfère jouir des lieux, du temps qui passe. On peut perdre aussi deux ou trois heures à déclarer auprès des Carabinieri le vol d’un portefeuille contenant un passeport afin de pouvoir ensuite téléphoner au consulat, puis envoyer un mail au consulat afin de tenter d’obtenir un document temporaire de voyage sans lequel, c’est évident, on ne passera ni les contrôles de sécurité de l’aéroport ni l’embarquement.
Même sans cette mésaventure – une première en trente-cinq ans de voyages pour Claire et moi – je n’arrivais plus à écrire, notamment ces fameux Sonnets vénitiens, dont j’ai quelques bribes par ci par là. Peu importe, ils n’ont pas vocation à être tous écrits à Venise.
Ni voitures, ni trottinettes : Venise.
Aucun oiseau, à peu près aucun insecte : Venise.
Des endroits où la cohue est presque permanente, d’autres déserts, comme abandonnés par le temps : Venise.
Pourquoi est-ce que j’écris ce journal ? Il n’y a pas de réponse à la question. Il n’y a pas une réponse à la question. Il n’y a pas une bonne réponse à la question. Les trois phrases que j’ai écrites dans mon cahier aujourd’hui, je leur accorde plus d’importance qu’à ce que je peux bien écrire, parfois, pendant des mois. Et entre cet extrême et l’autre, l’infinie logorrhée du monde médiatique, des gens à qui on tend des micros, qui publient des tribunes, accordent des entretiens, et tout et tout, mon journal, que vaut-il ? Peut-être ne fait-il qu’ajouter du bruit au bruit infernal que le monde social fait pour se persuader qu’il existe, qu’il est réel, qu’il a du sens, peut-être n’est-il rien, du tout. Je préférerais qu’il ne fût rien, du tout. C’est vrai. Comme est vrai — sincère, authentique — le sentiment de dégoût que je ressens face à cet étalage de bêtise, l’arrogance des gens qui occupent le haut de la pile à lire, et dont on essaie à toute force de nous faire accroire qu’ils ont quelque chose à nous dire. Je corrige : dont on essaie de me faire accroire qu’ils ont quelque chose à me dire. C’est faux. Et je ne parle que pour moi, je ne suis le porte-parole de rien ni de personne, d’aucune génération, d’aucune époque, je ne porte aucune parole, je n’ai rien à dire, je ne défends pas de cause, je ne mène pas de combat, je ne suis pas en lutte, je ne suis pas en guerre, je n’ai pas de race, je n’ai pas de classe, j’écris. C’est pourtant clair, non ? Mais qu’est-ce que cela veut dire : j’écris, me demanderas-tu, car ce n’est pas simplement mettre des signes les uns après les autres, faire des phrases ? Non, ce n’est pas cela. Si cette expression avait encore quelque chance d’avoir du sens, je dirais : c’est une philosophie de la vie, mais dans cette phrase, tous les mots ont perdu leur sens, ce sont des membres épars et graisseux qui s’étalent péniblement à la surface de la perception, de la conscience, la philosophie est un métier comme un autre, et la vie ? Au lieu de rester allongé toute la journée, ce matin, j’ai marché en direction de la mer. C’était beau, parfois. Parfois, ce ne l’était pas. Il manquait quelque chose à cette marche pour qu’elle soit bonne, et c’était l’état d’esprit (c’est une expression que j’ai écrite dans mon cahier, l’an dernier) : tout était là et, pourtant, il manquait quelque chose. Ce n’est pas que je ne compte pas qui me pèse — que je n’aie pas voix au chapitre comme ces gens connus qui occupent le devant de la scène —, je crois qu’on ne peut pas être écrivain comme cela, même si on peut écrire des livres, mais ce n’est pas tout à fait la même chose, et cela ne correspond pas à l’idée que je me fais d’écrire ; mais peut-être qu’en fait, rien ne me pèse, c’est simplement que je ne reconnais pas pas là-dedans, je ne me reconnais pas dans le monde social. Et la vie ? Je suis resté sur ce point d’interrogation parce que la vie me semble intacte, la possibilité de la vie me semble intacte, elle semble empêchée parce qu’elle est occupée, comme on dit d’un territoire qu’il est occupé, des forces en ont pris possession, mais il demeure libre, malgré son occupation même, voire en raison de son occupation même, mais elle ne l’est pas, comme le territoire, elle demeure libre, malgré son occupation, à cause de son occupation même.
Je vais faire comme d'habitude (c'est ma façon de faire : faire comme d'habitude mais légèrement différemment, avancer en spirales en quelque sorte), je vais poser NT sur le côté, le placer sous la pile, dans le placard, et passer à autre chose (comme d'habitude, et parce que je ne le regarderai pas dans les yeux, il reviendra, c'est bien émotif ces machins-là). J'ai commencé hier à essayer d'imaginer un autre texte, sur le mode "il faudrait que". Il faudrait qu'il soit réactif aux éléments et un peu vaporeux, mais il faudrait qu'il ait quelques contours précis comme le trait noir du plomb sur un vitrail. Il faudrait que je l'envisage, que j'en trace à l'avance la forme, les péripéties, et il faudrait qu'il puisse partir dans une direction non répertoriée sans crier gare. Il faudrait que je m'y sente confortable, comme enroulée dans un tissu moelleux et chamarré, et il faudrait qu'il me fasse dire "stupéfaction, il y a un trou dans ce tissu qui ouvre sur portion d'espace inhabituel". Et peut-être le plus fou pour moi, et ce qui serait résolument à contre-courant de mes habitudes spiralées, il faudrait que j'éprouve le plaisir de l'écrire. J'ai (jusque là) éprouvé de la satisfaction (d'y arriver), ou une intense concentration. C'est de la vie concentrée pour moi écrire. Mais le jeu, ou ce qu'on appelle le plaisir, n'est pas le problème, n'a pas sa place, et donc n'existe pas. Rien ne me l'interdit pourtant. Il suffit peut-être que je pense qu'il pourrait arriver pour qu'il arrive. Me concentrer joyeusement. C'est politique, la joie. L'amour, c'est politique dit Bell Hooks. La pulsion vitale d'écrire, il y a peut-être de la joie dedans, tout au fond, à gratter. Je ne veux pas noter tout de suite ce qui me vient en tête, comme si mettre des mots dessus allait faire retomber le soufflet (je ne sais même pas faire de soufflet). Au moins, ce block note, en passant de béquille pour NT à béquille pour je-ne-sais-pas-encore-quoi, servira. Je suis une utilitariste finalement. Je serais capable d'utiliser mon block note pour m'expliquer à moi-même que je devrais viser l'inutile et le non-efficace (par réaction aux injonctions matérialistes, potentiels exploitables, extractions, matraquages, profits, rançons, bénéfices). Que fabriquer de l'inutile est utile. (Antinomie : 1546, « contradiction réelle ou apparente entre deux lois » (Rabelais, Tiers livre, ch. 44, éd. M. A. Screech, 1964, p. 299 : ... en contemplation de la simplicité et affection syncere du juge Bridoye, qui, soy deffiant de son sçavoir et capacité, congnoissant les antinomies et contrarietez des loix ...) — "contrarietez" / contrariété : Déplaisir causé par ce qui contrarie (réapparition du thème du plaisir = colimaçon).
« Jean Gros, Guillaume Chosson et Sébastien Ménard piochent dans leurs répertoires, leurs bidouilles, leurs trésors et leurs petits cailloux. Ils improvisent avec tout ça, sans le dire bien sûr. Liberté grande = poésie. »
Jean Gros, guitare électrique
Guillaume Chosson, violoncelle
Sébastien Ménard, texte et voix
→ en écoute
Improvisation libre, enregistrée en live et en public, le 6 avril 2025 au Bourg Dion. À découvrir aussi directement [sur la plateforme Bandcamp].
Avec quelques bricolages et menus travaux manuels nous avons fabriqué un CD en édition ultra limitée . Boîtier cuir et peuplier. Parue le 14 octobre 2025.
comment ça marche ?
Les circonstances, la saison, le contexte, l'heure du jour, l'assemblée réunie, un gri-gri, quelque chose fera démarrer Sugoï sugoï. À l'écoute et en dialogue, nous tenons le fil, nous tenons un fil, nous tenons à un fil, comme une cordée. Il y a les musiques traversées et celles qui nous traversent. Il y a les mots et ceux qui nous parlent. Il y a tout ce qu'on ne sait dire, et tout le silence sans lequel il n'y a ni musique, ni parole. On fait avec ça. On tente ensemble.
c'est qui ?
Jean Gros | guitariste, koraiste et compositeur, travaille notamment avec Serafine, Le Gros Tube, Roue Libre ou les compagnies 1.5, Métis, La Tricoteuse d'Histoire, etc.
Guillaume Chosson | violoncelliste, compositeur, explore les possibilités du violoncelle acoustique et électrique avec notamment PasDNomPasDMaison, Manafina, Radix, Bardane, Cres, etc.
Sébastien Ménard | artiste-auteur, écrit et performe, publie sous forme de livres ou d'enregistrements, forme La repasse avec Sarah Pellerin-Ott (pièces et performances textuelles et chorégraphiques)
Il est nécessaire que certaines phrases ayant besoin de précision et de justesse soient suffisamment difficiles pour ralentir la lecture, permettant à un sens non trivial d'émerger, ce qu'une pensée trop rapide ne permettrait pas.
Trump et la stratégie du fou, à lire sur Mediapart, c'est un rappel du kayfabe.
Je lis, dans les recommandations Adage pour se proposer comme intervenant : "La philosophie n'est pas un domaine éligible du pass Culture. Les ateliers de philosophie en sont donc exclus" ; je compte pourtant amener à réfléchir sur les sujets pour lesquels les professeurs de lycée souhaitent m'inviter : Internet, IA, résistance. Mais chut...
L'évêque Bienvenu, de Digne, dans Les Misérables (I.1.V), en un chiasme parfait :
Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.
Injonction : il faut être de son temps, en phase avec son époque ; mais, en même temps, on ne semble capable de penser l’époque qu’avec des références au passé et, dès que quelque chose déplaît, on se lamente, on se met en colère, on est prêt à tout casser : « On se croirait dans les années 30 ! », et toujours du siècle précédent, ni d’avant ni d’après, comme si l’on était coincé dedans, bloqué avant, quand le présent est ce qui coule tout le temps, passe, passe, passe, on n’est pas capable de suivre, il faut s’arrêter : « Oh, s’il te plaît, Temps, arrête-toi un instant », et ramène-moi à cette histoire que je n’ai pas vécue, mais que j’ai le sentiment de comprendre (on l’a comprise pour moi, c’est rassurant), à laquelle je peux m’accrocher pour ne pas couler dans les eaux du fleuve, qui coule, coule, coule, et risque de m’emporter. Quand tel éditeur gagne au moins cent fois plus que les trois-quarts des gens qui tâchent de publier des livres au pays des Lumières (1000000 contre 10000 euros par an, c’est l’échelle des revenus, au cas où tu ne saurais pas compter), la question, dit-on, n’est pas là, et qui l’aborde se trouve renvoyé à ce passé éternellement éloigné (le fascisme éternel et les deux mille six cents quatorze façons et demi de le reconnaître, même en cette matière, on n’arrête pas l’inflation, elle galope, elle galope, c’est le détroit de la mouise), parce que, en réalité, il ne faut surtout pas penser le présent, il faut l’immobiliser, au contraire, il faut rendre son accès interdit, et la bourgeoisie sait si bien contrôler les sujets autorisés, n’est-ce pas elle qui, toujours, en effet, décide de ce dont il est de bon ton ou non de parler ? L’argent ? Mon Dieu, comme c’est vulgaire. Et tous ces pauvres qui se plaignent de n’en avoir pas, quand il suffit d’être bien né. Quand c’est lointain, ça va, mais quand c’est là, à portée de la main, quand on pourrait y faire quelque chose, comme c’est sale. On renvoie toujours au passé — un passé choisi, trié sur le volet, si j’ose dire — et, pourtant, rien ne ressemble tant à l’ancien régime que le nouveau ; la bourgeoisie fait attention à sa ligne, désormais, oui, mais c’est à peu près tout ce qui a changé. Il est urgent de détourner l’attention quand l’éléphant bourdivin trône en majesté au milieu de la pièce. À un moment du trajet en TGV entre Paris et Toulon (nous étions en Bourgogne, je crois), je me suis exclamé : « Que c’est beau, la France ». J’étais en train de lire Danube de Magris, mais je n’étais pas plus perturbé que cela par ces multiples déplacements, quasi instantanés. J’ai songé aux pages de la Vie sociale que j’ai consacrées à un semblable trajet en train. Et puis, je n’y ai plus pensé. Je n’ai pas pensé à rien, non. J’ai pensé à autre chose. Comme à ces deux cahiers (grand public mais pas bon marché, non, noirs) que j’ai mis dans mon sac avant de partir pour Toulon. Dans le premier des deux, celui qui n’est pas vierge, l’été dernier, j’avais commencé à noter des phrases. Comment m’en suis-je souvenu, hier ? Je l’ignore. J’ai écrit deux espèces d’aphorismes, aujourd’hui, pour ce cahier, où je dois encore les recopier. Deux espèces d’aphorismes dont le destin, tel que je le conçois en écrivant, du moins, est de demeurer secrets. Plus j’écris et plus il me semble que ce qui est vraiment important doit demeurer secret. Plus j’écris et plus il me semble que ce qui est vraiment important doit échapper au présent, j’entends : à l’exigence débilitante d’en être, d’être en phase avec son époque. « Plus j’écris », ai-je écrit, mais ce n’est pas vrai ; n’est-ce pas, au contraire, la conviction qui était la mienne dès que j’ai commencé à écrire, et la foi étrange que j’avais en les aphorismes, quasi comme un absolu ? Entretemps, il a fallu que je fasse avec tout le monde — ces gens qui ne peuvent pas penser sans référence aux années 30 —, mais quelle souffrance, mon Dieu, quelle souffrance, d’être avec tout le monde, quelle humiliation que d’être de son temps.
Hier soir j'ai pu parler de Marginalia Woolf à des gens d'une immense bienveillance, et mon ego est remonté de 12 sur l'échelle de l'ego (qui en comporte 3). Il y a eu aussi cette idée d'entendre MW, de voir MW comme un assemblage de voix, une mise en son un peu plus physique à laquelle je n'avais pas pensé. Et puis se rendre compte que le nombre de pages ou de fragments est limité mais qu'il pourrait tout aussi bien ne pas l'être, que je pourrais recommencer avec d'autres fragments dans quinze jours ou dans dix ans si les petits cochons ne me mangent pas, et que d'autres pourraient ajouter les fragments qu'ils ou elles trouveraient, pour qu'on portraikaleidoscopise ensemble. En fait, on a de la place. C'est ce que je retiens, avec la gentillesse, l'échange, toute cette place qu'on a. La place d'expérimenter, la liberté de se l'offrir. On peut traduire ce que l'on veut, s'emparer d'une langue même quand on ne la connaît pas, ou parce qu'on ne la connaît pas, et justement pour la connaitre (Jacques Roubaud a traduit des poèmes japonais et des poèmes amérindiens, André Markowicz des poèmes chinois), qu'est-ce qu'on risque. On peut écrire ce que l'on veut. On risque, au pire, d'écrire un livre raté, mais qu'est-ce que ça peut faire. Même si on avait un peu honte, ce serait une honte microscopique à côté de celle qui devrait submerger bolloré&consorts, engloutir les droits d'auteur d'un bardella pour les disperser façon nappe phréatique, dilution, recyclage, disparition. Ce serait une honte microbique comparé aux montagnes de trucs honteux (comment tesla a caché des accidents fatals pour continuer à tester la conduite autonome sur les routes, et le pire du pire par-dessus ça, l'innommable, la barbarie active (trop d'exemples), très honnêtement la honte est très mal partagée). On peut peindre ce que l'on veut, mais réellement. Qu'est-ce qu'on risque. Que nos croûtes soient rangées dans des placards puis jetées à la déchetterie, et après. On peut créer ce qu'on veut, photos, collages, albums, vidéos, tissages, le plus grand risque c'est que ça n'ait pas de valeur, mais pas de valeur aux yeux de qui, et qu'on se sente ridicule, mais est-ce que c'est grave d'être ridicule. Peut-être que le désastre ambiant, la mort à tous les étages, gens et oiseaux, les dégueulasseries de toutes parts, faites sciemment par des avida dollars décomplexés, pourrait nous recadrer un peu l'image, les perspectives. J'ai prévu une nouvelle broderie : Tu peux renverser la bouillie, et elle ne sera jamais aussi nocive, ridicule ou honteuse que je-ne-cite-pas-de-noms-faute-de-place. On peut au moins tenter. Peut-être qu'en partant du principe que ce que l'on fera sera d'emblée mauvais ou bon à jeter et en passant directement à la suite, on se sentirait plus libre ? on porte déjà beaucoup de menottes. Nos poignets font gling-gling, mais peut-être que certaines sont ouvertes. Et puis la honte de se cacher sous un costume, on l'a, ou on ne l'a pas.